07 février 2007
Carpe Jugulum - Terry Pratchett.
Vingt-quatrième volume des "Annales du
Disque-Monde", "Carpe Jugulum" nous rappelle tout d'abord que le sens
politique du roi Vérence de Lancre risque de le conduire à la
catastrophe plus souvent qu'à son tour. En effet, n'a-t-il pas commis
la bévue - intolérable pour un monarque en charge d'un pays et de son
peuple - de convier le comte Margopyr (et tout son clan) au baptême de
sa fille ?
Or, le comte Margopyr est un vampire. Et tout le
monde sait - sauf Vérence - qu'il ne faut jamais, mais alors là JAMAIS,
inviter un vampire chez soi ...
Un vampire "nouvelle vague", soit. Mais en un sens, n'est-ce pas bien pire que le vampire classique ?
Aussi
moderne mais bien plus pragmatique que le malheureux Vérence qu'il
place tout de suite sous sa domination mentale, le comte entend
transformer le royaume de Lancre en une espèce de vaste enclos à bétail
(pour ses enfants, Vlad et Lacrymosa, dite "Cricri", les humains ne
sont d'ailleurs que cela : du bétail) où lui et les siens viendront se
servir ponctuellement. Pour ce clan draculesque, Lancre ne sera
d'ailleurs pas la première réserve de nourriture de ce type : grâce à
ses méthodes, totalement révolutionnaires pour un être de son espèce,
il faut bien l'admettre, il s'est ainsi constitué tout un cheptel
humain dont les files d'attente devant les vampires venus se restaurer
ne sont pas sans évoquer certaines images historiques tristement
précises.
C'est que, depuis que ses enfants étaient tout jeunes,
le comte leur a appris à appréhender sans peur l'intégralité des moyens
de défense classiquement utilisés contre ceux de leur espèce. Aussi les
verra-t-on se gaver sans crainte aucune des petits friands à l'ail que
Nounou Ogg, pour tenter de restreindre les dégâts, fera distribuer à la
grande réception donnée en l'honneur du baptême de la petite princesse
Esméralda de Lancre et où apparaissent pour la première fois les
Margopyr.
Il n'est pas jusqu'à Nounou elle-même qui, en présence
directe des vampires, ne finisse par les trouver charmants et
respectables. Traînée hors du château cependant par une Agnès qui,
elle, s'est vu courtisée par le fils aîné du comte, le séduisant Vlad
Margopyr, Nounou retrouve bien entendu ses esprits. Mais que
peuvent les deux sorcières, même assistées de Magrat, qui les rejoint
avec la petite Esmé sous le bras, contre la puissance mentale des
vampires "nouvelle vague" ?
Rien, ou pas grand chose bien
qu'Agnès, toujours protégée en son for intérieur par son double,
"Perdita", parvienne heureusement à conserver la maîtrise de sa
volonté. Ah ! si seulement Mémé Ciredutemps était là ! ...
Mais
justement, Maîtresse Ciredutemps, ayant cru qu'on la méprisait
désormais et qu'on ne lui avait envoyé aucune invitation pour le
baptême (les pies envoyées en éclaireur par le comte Margopyr ont
subtilisé la belle invitation dorée sur tranche que Shawn Ogg, homme à
tout faire chez Vérence, avait coincé dans la charnière de la porte de
la chaumière) s'est mise en route vers les montagnes pour s'y mettre en
retraite.
Lancre est-il perdu ? Nounou Ogg se
fera-t-elle vampiriser par les Margopyr ? Agnès succombera-t-elle
malgré tout à la séduction de Vlad ? La reine Magrat et la petite
princesse seront-elles sauvées d'un destin horrible ? ...
... Oui, bien sûr. Mais pas avant que leur créateur ne nous ait entraînés sur ses chemins favoris, nous présentant au passage Igor,
le serviteur traditionnaliste des Margopyr, qui rouille soigneusement
les gonds des portes pour qu'elles produisent les plus affreux
grincements et qui finira par descendre chercher l'ancien comte dans
son caveau pour que celui-ci - le Vampire aristocrate et plein de
panache de la légende - revienne dire leurs quatre vérités à ses neveux
et nièces. (Des Igor - les Igor se ressemblent tous - on en retrouvera
toute une tripotée dans "Le Cinquième éléphant.")
Autre personnage que Pratchett s'attache à nous faire connaître : le
Tout à fait Révérend Rudement Lavoine, prêtre d'Om (le nouvel Om, celui
d'après "Les Petits Dieux") qui finira par trouver sa voie après avoir
soutenu Mémé Ciredutemps dans son long voyage vers l'Uberwald, patrie
des Margopyr, qu'elle doit atteindre pour venir à bout des vampires.
Un
livre époustouflant, qui gagne à être relu même si la gravité y est
peut-être plus présente que partout ailleurs chez Pratchett.
Il est vrai que, depuis le temps qu'il la connaît, le lecteur est si
attaché à Mémé Ciredutemps que, chaque fois qu'elle souffre, il ne peut
s'empêcher de souffrir avec elle. Et, dans "Carpe Jugulum", on frémit
vraiment pour elle.
Bonne lecture ! Vous ne la regretterez pas. 

Le Dernier Continent - Terry Pratchett.

Le
Bibliothécaire de l'Université de l'Invisible est malade ! Le
Bibliothécaire a la grippe ! Et forcément, c'est une grippe un peu
bizarre puisque le virus qui l'a provoqué n'a pu échapper aux
émanations thaumiques* de la Bibliothèque. Ce qui explique pourquoi,
outre la goutte au nez et la fièvre habituelle, le malheureux
Bibliothécaire, à chaque éternuement, trouve le moyen de changer de
forme. Tantôt il se mue en fauteuil, tantôt en livre (normal, pour un
bibliothécaire, me direz-vous
) mais il parvient tout de même à conserver sa couleur rousse et même sa fourrure.
Comme le fait remarquer l'archichancelier Mustrum Ridculle, avec son bon sens si caractéristique : "C'est déjà ça !"
De
discutaillage en prise de bec, les mages finissent par tomber d'accord
: le seul moyen de faire retrouver sa forme originelle au
Bibliothécaire, c'est de se livrer à quelques petites manipulations
magiques. Mais, pour ce faire, il est impératif de posséder le nom du patient. Or,
le Bibliothécaire s'est depuis si longtemps transformé en orang-outang
(Cf. "La Huitième Couleur" du même auteur) et tant de mages sont morts
depuis cette lointaine époque (dans leur lit ou pas) que personne, dans
l'Université actuelle, ne sait plus quel était ce nom.
En fait, le seul mage qui pourrait le révéler, ce fameux patronyme, c'est ... Rincevent. Or, ainsi qu'il a été expliqué dans "Les Tribulations d'un Mage en Aurient" (toujours du même auteur
), un mauvais calcul établi par ses collègues de l'UI a expédié le
pauvre Rincevent de l'Empire agatéen, où il avait superbement tenu son
rôle de contre-héros, au continent XXXX. Du moins les mages le
supposent-ils. Plus ils regardent dans leur boule de cristal le
malheureux se débattre au sein d'un désert de sable rouge et brûlant,
plus ces messieurs sont convaincus qu'il s'agit bien du Dernier
continent. Du coup, à près de deux heures du matin, ils partent se
renseigner sur le continent auprès de l'un de leurs confrères,
spécialisé en géographie.
Mais la chambre de ce dernier est
vide, pour l'instant. Vu les bruits natatoires (comme dirait Achille
Talon) qui sortent de sa salle-de-bains, on peut penser qu'il se détend
un peu. Perdant patience comme toujours, Ridculle ouvre la porte de la
salle-de-bains et ...
Et ainsi s'ouvre l'un des voyages
dans le temps et l'espace les plus farfelus qui aient jamais été
écrits. Les amateurs du "temps en boucle" apprécieront tout
particulièrement. Quant au lecteur ... Ma foi, en ce qui me concerne,
ça passe mieux quand je le lis à haute voix. Sinon, j'ai un peu
l'impression de ne pas suivre aussi allègrement que d'habitude. Certes,
l'humour est toujours là, faisant alterner des trouvailles étincelantes
(les interventions de Mme Panaris, le Bagage en travesti par allusion
au très beau "Priscilla, folle du désert" et sans doute le premier dieu
carrément athée de l'Histoire de la Littérature universelle) avec des
plaisanteries un peu plus banales et parfois plutôt lourdes (la tonte
des moutons en Australie et l'intermède à la "Mad Max").
En tous
cas, si Rincevent s'embarque bel et bien à la fin de l'ouvrage avec
tous ses collègues pour regagner (enfin !) l'UI, il aura dû promettre
au Bibliothécaire, entretemps guéri et bien résolu à conserver sa forme
anthropoïde, de ne jamais révéler le nom qui fut jadis le sien.
*
: le thaum est l'unité de mesure de la Magie. Il est courant pour un
mage de se promener avec un thaumomètre plus ou moins déglingué dans
leurs poches.
Le Père Porcher - Terry Pratchett.
Apparus, eux et leur arrogance, dans "Le Faucheur" - volume où ils tentaient en vain de mettre la Mort à la retraite - les "Contrôleurs" du Multivers décident cette fois-ci de se débarrasser du Père Porcher, équivalent discal de notre Père Noël.
Pour
ce faire, ils demandent à M. Sédatiphe, Maître de la puissante Guilde
des Assassins d'Ankh-Morpork, de confier cette mission ô combien
surprenante à son meilleur élément. Mais, conscient de ce que
l'idée d'assassiner le Père Porcher présente de gênant, Sédatiphe
s'adresse en fait au plus tordu des membres de la Guilde - et aussi, il
faut bien le dire, le plus méprisé par ses pairs : M.
Leureduthé.*(Pourquoi méprisé ? Parce qu'il tue pour le plaisir : une
honte pour la Guilde tout entière.)
Pendant ce temps,
la Mort, qui a de bonnes raisons de se méfier des "Contrôleurs", a vent
de ce projet insensé et décide de le contrer. Mais le Père Porcher, en
principe, c'est une "affaire humaine." Aussi la Mort va-t-il
partir en campagne pour que sa petite-fille, Suzanne Sto-Hélit (déjà
rencontrée dans "Accros du Roc" et depuis devenue gouvernante chez les
Guêtre) s'en mêle.
Il y va tout d'abord en douceur en
laissant la Mort-aux-Rats et le Corbeau annoncer à la jeune fille que
son grand-père est devenu fou. Comme Suzanne, fine mouche,
refuse tout d'abord d'accorder du crédit à ce qu'elle tient pour des
ragots sans fondement, la Mort, habillé en Père Porcher et flanqué
d'Albert, son fidèle serviteur, déguisé pour la circonstance en "lutin
du Porcher", déboule en personne dans la cheminée où les chaussettes
des petits Guêtre attendent leurs cadeaux.
Là, bien entendu, Suzanne se dit qu'elle doit effectivement agir.
Le vingtième volume de la saga du Disque-Monde est inénarrable. Si le début, avec Lereduthé, en est peut-être un peu laborieux, le
reste prend très vite de la vitesse avec les croquemitaines que Suzanne
chasse impitoyablement à coups de tisonniers de dessous les lits des
enfants, la découverte des "comptes-vies" des dieux et des entités dans
la maison de la Mort, la disparition mystérieuse de Violette (l'une des
nombreuses fées des dents car, sur le Disque, elles sont plusieurs à
récolter les dents de lait), l'inoubliable visite de la Mort-Père
Porcher aux Grands Magasins Crassèque où il entreprend de distribuer
gratuitement les cadeaux souhaités à des enfants mi-effrayés, mi-ravis,
diverses apparitions inattendues comme celle du Gnome des Verrues, du
Mangeur de Chaussettes, de l'oh-bon-dieu des gueules de bois et de la
Fée Bonne Humeur ainsi que l'Université de l'Invisible au grand complet
(bibliothécaire, archichancelier, doyen, Cogite Stibon et même Sort,
l'ancêtre de nos ordinateurs, qui finira lui aussi par écrire sa lettre
au Père Porcher).
C'est délirant tout en trouvant le
moyen, une fois de plus, de poser pas mal de questions intéressantes.
C'est, à mon avis, l'un des meilleurs de toute la série. Alors,
n'hésitez pas une seconde : lisez-le !
* : prononcez Le-Re-Dou-Té, SVP. Sinon, il se vexe. Et attention : c'est un vrai psychopathe, celui-là : il ne plaisante pas ! 

Pieds d'Argile - Terry Pratchett.
Dans le dix-neuvième volume des "Annales
du Disque-Monde", Pratchett a repris à son compte la très ancienne
légende juive du Golem. Mais bien entendu, à Ankh-Morpork, il n'y a pas
qu'un seul golem. Cet "chose" comme l'appellent trop de profiteurs, est
d'un trop bon rapport pour qu'on n'ait pas eu l'idée d'en fabriquer un
certain nombre jusqu'à ce que certains prêtres se fâchent - non parce
que le golem travaille 24h/24 pour aucun salaire, je vous rassure tout
de suite - mais parce que vouloir créer comme les dieux, c'est
évidemment un blasphème.
Façonné
en argile, le golem ankh-morporkien ne parle pas : il dispose d'une
ardoise sur laquelle il écrit en calligraphie très soignée d'ailleurs.
Sa tête est creuse et, à l'intérieur, on y trouve son chem,
c'est-à-dire les mots-ordres qui le font agir. Comme le dit Angua, le
golem n'est même pas un mort-vivant, c'est un non-vivant, un objet, il n'a pas d'âme.
Voire ...
Toujours
est-il que le père Tubelcek, un vieux prêtre passionné par l'Histoire
des religions, est retrouvé assassiné avec de l'argile blanche sous les
ongles. Ensuite, c'est le tour du conservateur du Musée du Pain de
Nain, M. Hopkinson, qui est tué à coup de pain de nain* - le discours
de protestation qu'il élève au bénéfice de la Mort sur le fait qu'il ne
peut pas encore mourir tant il lui reste de choses à faire vaut
d'ailleurs le détour.
Du côté du Guet, tandis
que l'agent Hilare Petitcul, ex-alchimiste expulsé de la Guilde pour
avoir osé faire sauter ses bureaux, fait son apparition dans l'équipe, plein d'angoisse à l'idée qu'on puisse se livrer aux plaisanteries habituelles sur son nom de famille ;
Tandis que le sergent Détritus traque impitoyablement les trolls dealers de "dalle" ;
Tandis que l'agent Angua panique à l'idée qu'un jour, elle sera bien obligée de quitter Carotte parce que ceci ... et que cela ...
Tandis que le
caporal Chicque, complètement abasourdi par la chose (on le comprend)
se découvre une ascendance qui remonte aux comtes d'Ankh ;
Tandis que le sergent Côlon lit "La Saillie des Animaux" en envisageant une retraite paisible à la campagne
Et tandis que
le capitaine Carotte déambule toujours avec autant de charisme dans
tous les quartiers de la ville - y compris les plus mal famés - en
appelant le plus humble des mendiants par son petit nom,
Le
commissaire divisionnaire Samuel Vimaire, après un détour (ordonné par
son épouse Sybil) au Collège Royal Héraldique d'Ankh-Morpork afin d'y
récupérer son propre blason - ce qui s'avérera impossible parce que
l'un des ancêtres de Vimaire, dit Face-de-Marbre, n'est autre que celui
qui coupa le col au dernier roi connu de la ville - se rend à son
rendez-vous chez le Patricien.
Qu'il retrouve inanimé et en très mauvais état, sur le sol de son bureau : après enquête, il emble que le Seigneur Vétérini ait absorbé une certaine dose d'arsenic ...
Mais qui oserait ? ... Les chefs des principales Guildes ? Ou ... quelqu'un d'autre ? ... Et si oui, pourquoi ?
Eh ! bien, pour tout dire, l'enquête - car il s'agit bien d'une enquête - est passionnante. Il est difficile de s'arracher à ce livre dans lequel, une
fois de plus, Pratchett mêle astucieusement humour (à quel sexe
appartient réellement le caporal Petitcul ? les réactions du caporal
Chicque, convié à une réception des plus aristocratiques, sont-elles
dignes du "Parfait manuel du savoir-vivre" ? le capitaine Carotte
est-il aussi naïf qu'il en a l'air ? Jacquot Cerceau est-il vraiment le
meilleur médecin d'Ankh-Morpork ?) et questions plus graves (la façon
indigne dont sont traités les golems, l'hypocrisie des classes
dirigeantes, l'athéisme et la foi).
En hors-d'oeuvre,
vous sont présentées en première page les armoiries des plus célèbres
familles ankh-morporkiennes. Le boeuf qui soutient en partie celle des
comtes d'Ankh aurait, selon l'auteur, une expression typiquement
"chicardienne". Donc, si ça vous dit de savoir à quoi ressemble le caporal Chicque, n'hésitez pas et jetez-vous sur "Pieds d'Argile." 

Masquarade - Terry Pratchett.
Depuis que Magrat Goussedaille est devenue
l'épouse de Vérence II de Lancre et, par voie de conséquence,
souveraine légitime de ce pays, Mémé Ciredutemps n'est plus la même et
sa vieille amie, Nounou Ogg, s'inquiète. Assurément, Mémé déprime.
Dans le fond, elle l'aimait bien, la petite Magrat. Dans le fond,
celle-ci avait raison quand elle disait que les sorcières devaient
toujours se promener par trois.
Mais au fait, n'y a-t-il pas la
petite Agnès Crettine, qui voulait prendre "Perdita" comme nom magique
et qui, incontestablement, possède le don ? Aussitôt pensé, aussitôt
fait, Nounou se précipite chez les Crettine pour apprendre que Agnès, lassée de la routine lancrienne, vient de partir pour Ankh-Morpork afin d'y passer des auditions.
(Outre son don pour la magie, Agnès possède aussi une voix
véritablement fabuleuse, de très beaux cheveux et un caractère en or.)
D'abord
déçue, Nounou sent l'angoisse la gagner lorsque, pour satisfaire au
vieil usage local, elle se penche sur la tasse de thé de Mme Crettine
pour y lire le langage du marc : une tête de mort y est bien visible,
planant comme qui dirait sur Agnès !
Motivées
autant par le désir bien réel de "venir en aide à une fille de chez
nous" que par celui, chez elles éminent, de l'action, Mémé et Nounou -
celle-ci transportant avec elle son chat Gredin dont je ne sais trop si
vous vous rappelez l'extraordinaire tempérament de mâle - se mettent en
route vers Ankh-Morpork, non en balais mais en diligence - de
véritables morceaux d'anthologie, ces voyages en diligences dont le
premier leur permet de faire connaissance du grand ténor Enrico
Basilica.
Pendant ce temps, Agnès a été admise dans les
choeurs de l'Opéra d'Ankh-Morpork - les choeurs seulement parce que,
question physique, hélas ! la nouvelle recrue souffre d'un surpoids
fâcheux. Avec mission de "doubler" la vedette que désire lancer le
nouveau directeur des lieux : Rarement Baquet. La vedette est jeune,
mince, blonde, jolie, sotte comme un étourneau et ne sait pas chanter. Mais
qu'importe le ramage en cette histoire de plumage puisque, dans les
choeurs, celui d'Agnès - pardon, de Perdita, son nom de scène - peut
secourir n'importe quelle cantatrice défaillante ...
Et
Agnès-Perdita, qui, pour être obèse comme le souligne aimablement l'un
des personnages n'en est pas moins très intelligente, s'est aussi
aperçue que, à l'Opéra, il y a beaucoup de choses qui ne tournent pas rond.
D'abord - ce qui est fort ennuyeux - il y a un fantôme, en habit de
soirée et masque blanc et tout et tout et à qui l'on réserve la loge 8.
Un fantôme à l'Opéra d'Ankh-Morpork ! Vous imaginez ???
Fort
astucieusement intitulé "Masquarade", ce dix-huitième volume de la saga
discale déborde d'idées, d'humour et aussi d'humanité. Surtout,
surtout, ne ratez pas les passages relatifs au best-seller rédigé
par Nounou Ogg - ou plutôt par "Une sorcière de Lancre" puisque tel est
son nom de plume - et qui s'intitule : "Les Plaisirs de la Chère." Le
repas qu'elle concocte à un certain moment pour les membres directeurs
de l'Opéra désireux d'obtenir les espèces sonnantes et trébuchantes que
leur a promises "dame Esmeralda Ciredutemps", avec son dessert au
chocola t sauce surprise est un moment que le lecteur oublie
difficilement.
PS : cependant, si vous aimez beaucoup
l'opéra et si vous n'avez aucun sens de l'humour, mieux vaut peut-être
que vous ne lisiez pas "Masquarade" ... 

Les Tribulations d'un Mage en Aurient - Terry Pratchett.
Quand le seigneur Vétérini, tout puissant
Patricien d'Ankh-Morpork, invite quelqu'un à prendre le thé, la
personne en question sait bien qu'il ne s'agit là que d'une figure de
style et se rend à la convocation sans coup férir, même si elle n'est
autre que l'Archichancelier de l'Université de l'Invisible. Mustrum
Ridculle apprend donc ainsi qu'un mystérieux message, réclamant à
grands cris "le Grand Maje", est arrivé le matin même de l'Empire
Agatéen, porté par une espèce d'albatros au caractère particulièrement
teigneux.
Sommé de retrouver illico presto
"le Grand Maje" et de l'expédier tout aussi rapidement de l'autre côté
de la Grande Muraille derrière laquelle le premier Empereur
Un-Miroir-Solaire a cru bon d'enfermer son pays, Ridculle demeure assez
perplexe jusqu'à ce que le Bibliothécaire lui apporte, avec toute la
révérence requise, le chapeau roussi de Rincevent, le mage le plus nul
de tout le Disque-Monde jusque et y compris en orthographe puisque, sur
le fameux chapeau en question, le malheureux avait jadis brodé le mot
"MAJE".
En dépit de l'opposition du reste de l'UI - et notamment
du Doyen, lequel conserve un souvenir détestable du Bagage, compagnon
attitré de Rincevent - Ridculle, assisté de Cogite Stibon, le plus
"moderne" membre de toute l'équipe, créateur entre autres de la version
discale du premier ordinateur, réintègre un Rincevent récalcitrant dans
les murs de l'antique université avant de lui mettre le marché en mains
:
- "Ou bien vous nous aidez,
mon vieux, à faire plaisir au Patricien et à régler cette histoire dont
on ne sait rien dans l'Empire Agatéen, ou bien vous comparaissez devant
le Tribunal de la Magie pour avoir osé vous parer du titre de "mage" -
avec ou sans "j" - alors que, dans une confondante unanimité, vos
capacités magiques n'ont jamais dépassé les 2%. En revanche, si vous
réussissez, alors, nous vous ferons revenir et vous serez désormais
mage à vie, sans avoir à augmenter votre pourcentage."
Et voilà comment débutent "Les Tribulations d'un Mage en Aurient"
ou, plus précisément, dans un Empire qui évoque irrésistiblement les
moeurs de la Chine impériale. L'Empereur actuellement au pouvoir - un
vieux sadique complètement cinglé - y est moribond et le seigneur Hong,
le plus intelligent des seigneurs de la Guerre qui attendent son
trépas, ne vise qu'à l'assassiner afin de récupérer le pouvoir. Mais
pas à n'importe quel prix, pas n'importe comment : il faudra que la
responsabilité du meurtre repose sur les opposants au régime, l'Armée
Rouge - moyenne d'âge : 8 ans - dont les slogans révolutionnaires sont
tous dans le style : "Mort aux oppresseurs sans souffrances inutiles et
avec le respect dû aux Ancêtres !"
Seulement l'Armée
Rouge ne bougera pas tant que "le Grand Maje" qui, selon la légende,
doit la mener à la victoire, ne se sera pas manifesté.
D'où le
caractère primordial pour le seigneur Hong non seulement de faire
débarquer Rincevent derrière la Grande Muraille mais aussi de l'y
maintenir en vie jusqu'à ce que le meurtre de l'Empereur puisse lui
être imputé, à lui et à ses troupes - évidemment noyautées par les
espions de Hong.
Le Seigneur Hong n'ignore qu'une chose : c'est que, avec Rincevent, rien ne se passe jamais comme l'ont prévu ses ennemis ...
Le dix-septième volume des Annales du Disque-Monde, qui ne plaira qu'aux inconditionnels de Pratchett, permet tout de même les retrouvailles entre Rincevent et Deuxfleurs,
lequel se trouve, bien malgré lui, à l'origine de la légende des
prodiges accomplis par "le Grand Maje" (cf. "La Huitième Couleur" et
"Le Huitième Sortilège"), la réapparition de Cohen le Barbare,
désormais à la tête de la Horde d'Argent (moyenne d'âge : 80 ans) et
toujours aussi éperdu de stupéfaction devant les mystères de ce que
l'on nomme "la civilisation" ainsi que l'union du Bagage avec "une" Bagage qui lui donne, si mes souvenirs sont exacts, trois petits bagageons
avant que le malheureux "Grand Maje", à nouveau escamoté par ses
collègues de l'UI, ne disparaisse dans un grand "pop" devant la
populace impressionnée ... pour se retrouver, par une malencontreuse
erreur de calcul de Sort, l'ordinateur de l'UI, sur le continent XXXX
où nous le retrouverons prochainement, ne vous inquiétez pas. 

Accros du Roc - Terry Pratchett.
"Accros du
Roc", seizième opus de l'infernale saga de Terry Pratchett, est un
volume dont on ne saisit pleinement la teneur véritable qu'à la
relecture. Déjà, le titre original est "Soul Music" et pour le lire, mieux vaut s'y connaître un peu en matière de rock dans notre monde sphérique car les clins d'oeil et les jeux de mots faisant référence aux rockers et aux titres de chansons célèbres y sont légion.
Un
exemple entre autres qui prouve combien Patrick Couton prend son
travail au sérieux : l'un des personnages principaux du livre, un jeune
barde originaire de Ker Gselzehc et qui vient de remporter un prix -
une harpe - à un concours bardique, s'appelle Kreskenn Kelen. Or, en breton, "kreskenn" signifie "jeune pousse" et "kelen" : houx.
Tout comme en anglais, "bud" signifie : "bouton, jeune pousse" et "Holly" : houx.
Ceux
qui ont entendu parler d'un certain Buddy Holly - antérieur à Elvis, eh
! oui ! - ont compris. Pour les autres, prière de jeter un coup d'oeil
ici :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Buddy_Holly
Avec
la guitare magique qu'il achète dans un étrange magasin situé dans une
venelle non moins étrange de la toujours étrange Ankh-Morpork, Kreskenn
Kelen constitue l'un des pôles de ce roman basé sur l'idée que la Musique est éternelle, qu'elle ne mourra jamais. Jamais.
Parce qu'elle était là dès le Commencement. Avant même le Commencement.
A ses côtés, constituant le "Groupe des Rocs", le troll Magma et le nain Nore
- que l'inusable Planteur J.M.T.L.G. trouvera le moyen de "lancer" tout
d'abord au "Tambour Rafistolé" et surtout à "La Caverne" (!!!).
Et
tout de suite, c'est la folie ! Personne n'a jamais entendu une musique
comme celle-là. Même les mages viennent l'écouter (Cogite Stibon
tentera même de la capturer dans des "pièges à son") et tandis que le
doyen se confectionne une robe en cuir clouté et se coiffe en banane
avec tout plein de gomina (ou de ce qui en tient lieu sur le
Disque-Monde), Mme Panaris, la très digne et très réservée intendante
de l'UI, n'hésite pas à lancer ses sous-vêtements à la tête de Kreskenn
qui, comme le souligne Nore, "tortille bizarrement du bassin."
Mais est-ce vraiment Kreskenn qui joue ? Ne serait-ce pas plutôt la guitare, et elle seule, qui joue ? ...
C'est
ce que la petite-fille de la Mort, Suzanne - dont nous faisons ici la
connaissance - finit par se demander lorsque, attirée à la première
représentation du groupe au "Tambour ..." justement parce que Kreskenn
doit y mourir dans un accident bête - une hache de jet lancée par un
spectateur enthousiaste, qui rebondit sur un mur et lui troue le thorax
- elle constate que le sablier du jeune homme, arrivé à extinction,
repart de plus belle, désormais animé par une étrange lueur bleue ...
Avec ça, l'autre pôle du roman, la Mort, qui n'est pas là !
Une fois encore, torturé par des angoisses quasi métaphysiques, il a
pris quelques vacances. Il en a assez de ne pas pouvoir oublier. C'est
vrai, ça, personne ne se rend compte mais lui, la Mort, il n'oublie
jamais rien et pire : il n'oublie pas un futur qui ne s'est pas encore
produit, un comble, tout de même ! D'accord, il y a le Service, le sens
du devoir et tout ça mais tout de même ...
Pour tenter d'"oublier", la Mort ira jusqu'à s'engager dans la Légion étrangère klatchienne.
Sans succès.
Aidé
par la Mort aux Rats (qui date du "Faucheur"), Albert, le fidèle
serviteur de la Mort et ex-Alberto Malik, fondateur de l'UI, s'en va
donc à la recherche de son maître tandis que, vaille que vaille,
Suzanne tente d'assurer un "Service" que la "musique de Roc" fait
dérailler.
C'est finalement la Mort aux Rats qui retrouvera la
Grande Mort ... sous les ponts d'Ankh-Morpork où il partage (en toute
simplicité et sous le surnom de "Monsieur Chétif") le couvert avec la
fameuse bande de mendiants et accessoirement indicateurs que sont : le
Canard (ainsi nommé parce qu'il porte un vrai canard sur la tête mais
chut ! ne le lui faites pas remarquer, merci), Ron l'Infect et son
Odeur, Henri Cercueil et un petit chien qui ressemble terriblement à
Gaspode.
Et tout rentrera dans l'ordre. Forcément.
Quant
à la musique de Roc, on affirme qu'elle aurait émigré sur un autre
monde du Multivers où elle aurait fait d'ailleurs un authentique tabac.

Un
livre qui apparaîtra mineur à certains mais qui est en fait d'une
tendresse et d'une poésie aussi redoutables que la "musique de Roc." 

Le Guet des Orfèvres - Terry Pratchett.
Dans "Au Guet
!", dame Sibyl Ramkin, tombée amoureuse folle du capitaine Sam Vimaire,
responsable du Guet de Nuit, avait offert à sa maigre escouade de
nouveaux locaux dont elle était propriétaire, rue des Orfèvres. Ce qui
permet à Terry Pratchett et à Patrick Couton, son traducteur, de nous
offrir ce "Guet des Orfèvres" qui - outre un jeu de mots qui crève les
yeux - constitue le quinzième volume des Annales du Disque-Monde.
Le
Guet s'étant particulièrement distingué dans l'affaire du Dragon qui
voulut être roi d'Ankh-Morpork a vu s'accroître ses effectifs. Une
consigne primordiale à ce sujet : engager des volontaires appartenant à
des minorités ethniques telles que les trolls, les nains ... et les
femmes. (Dans tout le multivers, les femmes sont considérées comme une
minorité ethnique, allez savoir pourquoi ...
)
Viennent donc d'être nommés au Guet des Orfèvres : l'agent Détritus
(un troll qui a fait à peu près tous les métiers dans la ville et qui a
même travaillé pour Planteur J.M.T.L.G. à Olive-Oued où il a rencontré
la troll de sa vie, Rubis), l'agent Bourrico (qui appartient à l'espèce des nains et dont l'arme favorite est la hache de jet à double-tranchant) et enfin l'agent Angua (une
superbe jeune femme à la crinière blonde qui, malheureusement, à la
pleine lune, se transforme en louve). Le capitaine Vimaire l'a engagée
en toutes connaissances de cause puisque le Patricien, le seigneur
Vétérini - à qui l'on ne refuse jamais rien de crainte de ne plus rien
avoir jamais à refuser à qui que ce soit - a insisté pour qu'on ne fît
pas preuve de discrimination envers les loups-garous.
Mais le capitaine Vimaire restera longtemps le seul à connaître la double nature d'Angua.
Tandis
que le jour du mariage de Vimaire - qui est aussi celui où il doit
prendre sa retraite officielle - se rapproche, des événements étranges
- enfin, vraiment étranges même pour Ankh-Morpork - se produisent ici
et là. D'abord, une explosion. Bien entendu, tout le monde s'imagine
que, pour la énième fois de son existence, la Guilde des Alchimistes
vient de détruire ses locaux par accident. Mais
non : l'explosion se situe au niveau de la Guilde des Assassins -
laquelle voisine avec celle des Fous et Joyeux Drilles - et, en dépit
des allégations glaciales du responsable des Assassins, le docteur
Crucialle, il semble bien qu'un objet de grande valeur ait été volé
dans le petit musée de la Guilde. Un objet étiqueté "FOUSI."
Puis, un Fou est retrouvé mort et Monsieur Cognejarret, l'un des plus habiles artisans nains, est assassiné dans son atelier. Ce
qui provoque une émeute car, en raison d'une haine quasi millénaire, la
communauté naine s'imagine tout de suite que le meurtrier est un troll.
Heureusement, fidèle à son charisme, le caporal Carotte parviendra à
redresser la situation.
Sans parler d'un quatrième cadavre que l'on retrouve dans les égouts et qui ... Mais je vous laisse la surprise.
A une intrigue qu'il faut bien qualifier de policière, se
mêlent le coup de foudre du caporal Carotte Fondeurenfensson (un nain,
"techniquement parlant" mais frôlant physiquement les 2 m) pour Angua,
la réapparition de Mme Cake, la medium que redoutent tous les clergés
de la ville (et même d'ailleurs) et qui loue une chambre à Angua ainsi
qu'à tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, sont tenus pour
"non-morts" ou "morts-vivants" ou "vivants-morts" (rappelez-vous : nous
avons déjà fait sa connaissance, comme celle de son esprit-guide,
"Un-homme-seau", dans "Le Faucheur"), celle de Gaspode, le chien
prodige revenu d'Olive-Oued, qui parle et qui donnera un sacré coup de
collier à Angua et ses collègues ainsi que les relations pour le moins
acerbes que Sam Vimaire le Roturier a commencé, par la force des
choses, à nouer avec l'"élite" mondaine (et parfaitement débile)
d'Ankh-Morpork.
Et puis, comment passer sous silence la
belle histoire d'amitié qui se lie entre l'agent Détritus et l'agent
Bourrico, qu'oppose la traditionnelle haine trolls-nains et qui
finiront pourtant par former une équipe sensationnelle ? Ou encore le
personnage certes anecdotique mais à la fois terrifiant et ... émouvant
de Gros-Fido, chef de la Guilde des Chiens Errants ? ...
Bon, d'accord, j'ai tout de suite flashé pour le Guet, dès le premier volume de leurs aventures. Mais
j'avoue que, de "Au Guet" jusqu'au "Cinquième Eléphant" (j'en ai
d'autres sous le coude, je vous rassure), je n'ai jamais été déçue. Il
y a là-dedans une humanité chaude et plaisante, sans rien de trafiqué,
et quelques unes des meilleures créations de Terry Pratchett.
Donc, ne boudez pas votre plaisir mais, si
possible, lisez les volumes dans l'ordre, ne serait-ce que pour mieux
apprécier l'évolution (têtologique) psychologique des personnages. 

Nobliaux & Sorcières - Terry Pratchett.
Comme l'aurait clamé à cor et à cris Planteur J.M.T.M.G. au temps où il faisait des clics à Olive-Oued : Elles vous ont déjà fait rêver, les revoici :
Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et Magrat Goussedail
dans
Nobliaux & Sorcières
Avec, dans se première apparition à l'écr ... dans la saga du Disque-Monde, Agnès Crettine, dite Perdita!
Etoile invitée : la Mort dans son propre rôle !
Scénario :
Retour
de Genua où, aidées par Mme Gogol et le baron Saturday, elles ont mis
fin à l'emprise de Lilith sur la cité et ses habitants, nos trois
sorcières préférées et favorites regagnent leur pénates, au royaume de
Lancre.
Une surprise de taille y attend Magrat : son
éternel amoureux, le roi Vérence II, a pris le taureau par les cornes
et vient de fixer la date de leur mariage en choisissant au passage -
sans la consulter - la robe, les bijoux, et même le traiteur du
gigantesque repas de noces. Des invitations dorées sur tranche ont été
envoyées à toutes les sommités du coin et l'archichancelier
de l'Université de l'Invisible, Mustrum Ridculle, en a même reçu une.
(Immédiatement, il a désigné pour son escorte Cogite Stibon, le
Bibliothécaire, le Doyen et le malheureux Econome que sa "maladie de
nerfs" condamne à se shooter grave aux pilules de grenouilles séchées -
une expèce de Xanax discal.)
Malheureusement, les
sorcières s'aperçoivent aussi très vite que de jeunes imprudentes qui
espèrent prendre la relève des "vieilles biques de sorcières" s'en sont
montées jusqu'à un cromlech antique nommé les Danseurs et qui passe
pour ouvrir une porte donnant sur le pays des elfes.
Il
faut savoir que, sur le Disque-Monde, les elfes ne sont pas les
personnages, malicieux mais en général assez aimables, qu'a mis en
scène Shakespeare dans son "Songe d'une Nuit d'Eté", pièce avec
laquelle l'intrigue de "Nobliaux & Sorcières" présente pourtant
quelques analogies. Non, les elfes du
Disque-Monde, sur lesquels règne la redoutable Reine des Fées, s'ils
ont conservé leur traditionnel caractère joyeux, ne rient jamais aussi
fort que lorsqu'ils torturent une proie ...
Et voilà que,
par arrogance autant que par ignorance, Lucie Toquelet, qui s'est
choisi comme nom de sorcière celui, bien plus éblouissant, de
Diamanda), a ouvert la Porte. Elle en paiera d'ailleurs les fâcheuses
conséquences et ne devra de conserver la vie qu'à Mémé Ciredutemps,
qu'elle soufflette pourtant régulièrement du nom de "vieille femme
complètement dépassée."
Voilà que les elfes, qu'on appelle aussi
les Nobliaux, se répandent à Lancre, brûlant les fermes, saccageant à
peu près tout sur leur passage sauf les lieux qui regorgent de fer car, pour un elfe, le fer est pire que la Mort.
Mais
sous-estimer Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et même Magrat, laquelle se
transformera inopinément en une étonnante guerrière casquée et corsetée
de cotte de mailles, constitue toujours une très grave erreur,
s'appelât-on Titania en personne ...
La
première utilisera toutes les ressources de l'Emprunt* sur un essaim
d'abeilles et entrera ainsi dans l'Histoire comme la seule sorcière à
avoir accompli ce prodige. La seconde mettra à profit le goût profond
qu'elle a eu - et conservé - pour le sexe pour réclamer au mari de la
Reine des Fées, qui "a une grande défonceuse"** (= l'Obéron de
Shakespeare) de ramener son épouse à la raison. Et la troisième
n'hésitera pas à trucider tous les elfes qui s'opposeront à elle par la
hache, l'épée, les lances - bref par le fer.
Et en prime, Terry Pratchett vous apprendra qui fut (et est resté) le Grand Amour de Mémé Ciredutemps ! ***
* : consulter à ce propos "La Huitième fille" et tous les autres volumes ayant Mémé Ciredutemps pour héroïne.
** : expression d'origine naine que la bienséance nous interdit de traduire et que nous confions donc à votre imagination.
*** : et pourquoi elle n'aurait pas eu un Grand Amour, hein ???? 
Les Petits Dieux - Terry Pratchett.
"Les Petits
Dieux", qui porte le numéro 13 dans la saga des "Annales du
Disque-Monde", est un livre tout à fait à part dans la série. Son thème
central est en effet la Foi, sa nature et ce qu'elle peut faire de
nous, selon que nous la possédons ou pas.
Ce n'est pas
pour autant un ouvrage ennuyeux, bien au contraire. Disons simplement
que, sous la ciselure des dialogues et l'habileté de l'intrigue, on y
décèle de singuliers accents de gravité.
La religion catholique affirme que la Foi est une grâce divine. En termes moins pompeux, la
Foi est un cadeau que la divinité dispense à certains mais attention !
non en fonction de leur statut social, du niveau de leur compte en
banque ou du nombre de cérémonies religieuses auxquelles ils assistent,
encore moins en fonction du nombre d'hosties dûment avalées après la
traditionnelle confession du samedi. La Foi peut toucher n'importe qui,
y compris un non-pratiquant, voire un agnostique. Et surtout, la Foi ne
s'achète pas pas plus qu'elle ne se marchande dans ces prières que
marmonnent tant d'entre nous dans l'espoir que le dieu qu'ils
s'imaginent finira par leur "rapporter" quelque chose ...
La Foi est donc un phénomène singulier et terriblement embarrassant parce que viscéralement anti-conformiste.
J'ignore
tout de la religion dans laquelle a grandi Terry Pratchett mais une
chose est certaine : cet agnostique qui s'obstine à se déclarer athée
semble parvenu à un raisonnement voisin.
Dans "Les Petits
Dieux", le seul personnage à avoir la Foi - la vraie, celle qui ne se
marchande pas, celle qui vous tombe dessus sans vous prévenir - est
d'ailleurs le seul dont, malgré sa gaucherie, sa naïveté et sa bonté
parfois désespérante, on ne peut pas se moquer longtemps. Il
s'appelle Frangin, c'est un grand et gros garçon (ses condisciples le
surnomment méchamment "le Boeuf d'Omnia"), qui ne sait ni lire ni
écrire mais à qui une mémoire prodigieuse et une grand-mère sévérissime
ont permis de retenir l'intégralité des Livres Saints d'Omnia.
L'action se situe en effet à Omnia,
ville ou pays-citadelle tout entière dédiée au grand dieu Om, lequel
est représenté depuis des siècles et des siècles sous la forme d'un
Taureau-aux-cornes-d'or-piétinant-l'Infidèle."*
Le
premier prophète à qui Om s'est révélé dans toute sa gloire -
jaillissant d'un buisson ardent ou de quelque chose du même genre** -
s'appelait Ossaire et avait erré une quarantaine de jours dans le
désert, ne se nourrissant que des champignons (hallucinogènes) qui y
poussent et de l'eau de cactées au goût d'urine. C'est à lui que Om
avait donné ses Commandements - dont celui de sauver à tous prix l'âme
des infidèles. Par la suite, toute une foule d'autres prophètes avaient
accompli le même périple, mangé les mêmes champignons, bu la même eau
et vu eux aussi, tout au haut d'une colonne de feu (ou de quelque chose
d'approchant)*** le grand dieu Om qui, une fois de plus, leur avait
dicté de nouveaux Commandements.
Enfin, tel est ce qui, depuis ce temps-là, se raconte dans les rues d'Omnia : le grand dieu Om est le Seul Vrai Dieu et Il S'exprime par la Voix de Ses Seuls Prophètes.****
Au
sommet de cette théocratie, dirigée par le Cénobiarche (une espèce de
pape, de grand rabbin ou d'ayatollah à demi-gâteux, vous voyez ce que
je veux dire ...
), la
Quisition sur laquelle règne l'Exquisiteur Vorbis et des légions
d'inquisiteurs si dévoués au sauvetage des âmes qu'ils ne sauraient
concevoir leur propre existence autrement que dans des cachots et des
salles de torture où, pieusement, à grands renforts de couteaux et
autres objets coupants, ils extirpent l'hérésie et le péché des corps
des pécheurs omniens.
"Mazette !" me direz-vous. "Et Pratchett réussit tout de même à nous faire rire avec de telles horreurs ? ..."
Pour
être franche, à ce moment-là, le rire est plutôt féroce et amer. Grâce
à Om, pour contrebalancer la mauvaise influence que Vorbis et les siens
tentent sournoisement d'avoir sur son ouvrage, Pratchett a donc apporté
un soin tout particulier à nous dresser des dialogues comme celui-ci :
| Citation: |
| [...] ... Or il advint qu'en ce temps-là, le grand dieu Om s'adressa à Frangin, l'Elu : - "Pssst !" Frangin s'arrêta au milieu d'un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. - "Pardon ?" lança-t-il. [...] Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons. Oui-da, le grand dieu Om s'adressa à Frangin, l'Elu : - "Pssst !" Frangin hésita. Une voix lui avait bel et bien parlé de nulle part. Peut-être un démon. Le chapitre des démons mettait le maître des novices, Frère Nonroid, dans tous ses états. Les pensées impures et les démons. Les unes menaient aux autres. Frangin avait le sentiment désagréable d'avoir sûrement quelques démons de retard. Une seule solution : garder son sang-froid et répéter les neuf aphorismes fondamentaux. Une fois encore, le grand dieu Om s'adressa à Frangin, l'Elu : - "T'es sourd, mon gars ?" La binette tomba avec un bruit mat sur la terre brûlante. Frangin se retourna d'un bloc. Il ne vit que les abeilles, l'aigle et, à l'autre bout du jardin, le vieux frère Lou-Tsé qui fourchait rêveusement le tas de fumier. Les moulins à prières tournoyaient, rassurants, le long des murs. Il fit le signe grâce auquel le prophète Ichquible avait chassé les esprits. - "En arrière, démon !" marmonna-t-il. - "Mais je suis en arrière !" Frangin se retourna encore, lentement. Le jardin était toujours désert. Il prit ses jambes à son cou. ... [...] |
Eh
! oui ! La Vérité - l'horrible Vérité - va bientôt se faire jour :
submergée, étouffée par les "commandements" que ses soi-disant
Prophètes (dont il ignore d'ailleurs qu'ils se sont proclamés tels
après l'avoir rencontré dans leurs hallucinations désertiques), la Foi
qui existait au début dans le grand dieu Om n'est plus. En tous cas,
elle est moribonde. La masse des
"croyants" omniens, théocrates compris, n'a plus foi qu'en une chose :
la Peur. Peur de l'Enfer, peur des châtiments, peur de la Quisition,
peur du Péché, peur de penser tout seuls, comme des grands, peur de ...
La Peur a extirpé le péché de la Foi.
Du
coup, Om n'est plus un "grand dieu". Car, sur le Disque-Monde, c'est la
Foi qui fait le dieu - et non le contraire, affirme Pratchett. Om le
Terrible est désormais l'un de ces milliers de "petits dieux" perdus
dans le désert, en quête ne serait-ce que d'un seul croyant pourvu que celui-ci soit sincère.
Ainsi
l'ex-grand dieu Om s'est-il mis en marche pour se trouver un nouvel Elu
qui l'arrachera à sa misérable condition - Om gît désormais dans le
corps d'une tortue borgne qu'un aigle traque pour son déjeuner - et lui
rendra, par sa foi, une apparence digne d'un dieu.
Et l'Elu,
c'est Frangin, simple novice dans les jardins de la Citadelle et
amateur éclairé de jardinage, de binage et autres herborinages.
Mais
la quête ne sera pas unilatérale. Si Om finit par transformer le novice
un peu trop naïf en le meilleur prophète qu'il ait jamais eu, la
réciproque est vraie : la gentillesse et l'humanité de Frangin vont
transformer l'ancienne idole colérique et profondément égoïste en une
divinité authentique, consciente non seulement de ses droits mais aussi
de ses devoirs. C'est d'ailleurs parce qu'il veut à tout prix sauver
Frangin de la mort horrible que lui a concoctée l'infâme Vorbis que Om,
nouvelle version du Chronos des Anciens, se rappelle enfin que, même
déchu, il est encore un dieu.
Face à l'ignoble et glacial
Vorbis - dont la réacton première, à la vue de la tortue égarée dans le
jardin de la Citadelle, sera de la déposer sur le dos, bien au soleil,
en coinçant sa carapace avec de petits cailloux pour l'empêcher de se
relever - Frangin pourra compter, outre sur son dieu, sur l'aide de Honorbrachios
(= Bras d'Honneur), illustre philosophe éphébien, initiateur de la
théorie qui voit le monde comme un disque porté par 4 éléphants,
eux-mêmes soutenus par une tortue gigantesque se mouvant dans l'espace.
Vorbis et son clergé qui, pour leur part, ne conçoivent qu'un monde
idéalement sphérique ( = la sphère est la forme divine par excellence)
ne supportent évidemment pas pareille hérésie et rêvent de s'emparer
d'Ephèbe et d'y brûler la célèbre Bibliothèque.
Le soutiendront encore, parfois sans en avoir une conscience très nette, l'apprenti-philosophe
Tefervoir, neveu de Honorbrachios et ingénieur de génie ainsi que le
sergent Simonie, Omnien qui a vu sa famille massacrée au nom de la
religion par les armées de Vorbis et qui, en conséquence, espère bien
en tirer vengeance un jour ou l'autre et plutôt aujourd'hui que demain.
Et bien sûr, la cohorte des autres dieux du Disque-Monde, depuis Io
l'Aveugle, leur doyen, jusqu'à Petulia, déesse éphébienne des ... euh
... des péripatéticiennes (ou "messalines peintes", comme on dit à
Omnia.)
Ah ! oui, notre ami la Mort fait bien sûr ses apparitions coutumières. La
scène finale, où il donne sur Vorbis un avis aussi juste que sans
appel, est, je crois, l'une des plus belles et des plus optimistes des
"Petits Dieux."
Un roman bien plus profond qu'il ne veut le
paraître et qui contribue à faire de Terry Pratchett un romancier d'un
talent époustouflant. 
* : vraiment, ça vous rappelle quelque chose ?
** : ça aussi, vous êtes sûr ?
*** : non, là, je crois que vous avez mauvais esprit. Jamais Terry Pratchett n'aurait osé ...
****
: puisqu'on vous dit que toute ressemblance avec tout culte existant ou
ayant existé ne serait que pure et malencontreuse coïncidence .... 
