Lego ergo sum

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24 juillet 2007

L'Ile de Sakhaline - Notes de Voyage - Anton Pavlovitch Tchéckhov.



Titre original : ?
Traduction : Lily Denis

L'île de Sakhaline baigne dans la mer d'Okhotsk, une mer de l'Océan Pacifique, et voisine étroitement, comme l'indique la carte ci-dessous, avec la Sibérie orientale :




C'est dans cette île que, en avril 1890, aborda un Anton Tchékhov bien décidé à rédiger l'histoire la plus complète qui se pût voir de la colonie pénitentiaire qui y vivait.

Entre les notes de bas de page et le texte, le tout en format poche Folio, le tout fait plus de 550 pages, certes passionnantes mais qui pourront paraître ardues à ceux que n'intéressent guère les moeurs policières et légales de l'ancienne Russie - que la Russie bolchevique ne fit, en somme, que récupérer et peaufiner.

Par leur style concis et sans apprêt, ces "Notes de Voyage", étonneront peut-être les habitués du dramaturge. Mais ils retrouveront sa patte dans ce foisonnement de portraits de forçats, d'"hommes libres", de "relégués" et de fonctionnaires, tour à tour incroyables, émouvants, pitoyables, cyniques ..., extraordinaire galerie où Goya et Doré auraient pu puiser. A l'arrière-plan, les survivants des peuplades paléo-arctiques comme les Aïnos, qui vivent en bon terme avec les colons.

Ce que tous partagent et subissent, c'est le climat, un climat que, en dépit de ses baisses de températures phénoménales, on peut qualifier d'infernal : neige, glace, hiver quasi perpétuel avec un été très bref où les températures dépassent rarement les 15 degrés.

Pour la majorité, une misère lamentable. Pour quelques privilégiés, une certaine aisance, alimentée par des trafics en tous genres effectués sur le dos des moins chanceux.

Bien sûr, parmi ceux-là, beaucoup sont des assassins ou des incendiaires. Mais, comme le souligne Tchékhov, la condition du bagne à Sakhaline ne leur permet pas de s'amender de manière efficace. Quant à la colonisation de l'île, tant souhaitée par les autorités, elle n'est guère réussie puisque, dès qu'ils ont fait leur temps, les condamnés s'empressent - on les comprend - de rejoindre le continent.

Un récit minutieux, scrupuleux, d'une intégrité indubitable, qui, autant que la philosophie de ses pièces, confirmera au lecteur attentif la profonde humanité d'Anton Pavlovitch Tchékhov.

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Virgin Suicides - Jeffrey Eugenides.



The Virgin Suicides
Traduction : Marc Cholodenko

Premier roman de l'auteur, "Virgin Suicides" est un roman au style incantatoire et lancinant que je conseille vivement de lire à voix haute. En apparence, il est moins touffu que "Middlesex" mais la longueur des paragraphes vient vite modifier ce point de vue. L'intrigue semble aussi plus reserrée, plus "locale" mais ce n'est là que faux-semblant car, à travers le destin des cinq filles Lisbon, c'est du mal dont souffre l'Amérique que traite Jeffrey Eugenides.

Si vous avez déjà vu le film de Sofia Coppola, vous connaissez plus ou moins le thème de ce roman. Sinon, imaginez une petite ville du Michigan, à la fin des années 70 ou au début des années 80, et, dans cette petite ville, un quartier aisé où il n'y a pas de Noirs. Le seul événement qui fasse marcher les langues, c'est la grève entreprise par les fossoyeurs locaux - elle durera plus de 400 jours mais nous ne le savons pas encore. Le détail, pourtant, vaut son pesant d'humour noir.

Mr et Mrs Lisbon, lui professeur de mathématiques au lycée du coin, elle mère au foyer, vivent tranquilles avec leur cinq filles : Thérèse, Bonnie, Lux, Mary et Cecilia. Les filles étant en pleine adolescence, les garçons du coin fantasment énormément sur elles et passent tout leur temps libre à les espionner. Jusqu'au jour où la dernière d'entre elles, Cecilia, fait une tentative de suicide ...

Le récit est fait par l'un de ces garçons, devenu depuis lors un homme bedonnant et sans doute un peu chauve, un chroniqueur qui nous apprend que, loin de faire s'évanouir leur attachement aux filles Lisbon et à leur tragique destin, le Temps a accru leur désir forcené de comprendre les raisons qui, un an à peu près après la mort de leur benjamine, poussèrent les survivantes à mettre fin à leurs jour.

S'il est en droit de penser que l'autoritarisme puritain de leur mère et la faiblesse chronique de caractère de leur père ont joué un rôle dans leur suicide quasi collectif, pour le reste, le lecteur - pas plus que notre chroniqueur - ne parviendra à démêler des fils il est vrai savamment emmêlés, et souvent par les filles Lisbon elles-mêmes.

Finalement, peut-être ce désir de mort était-il dans l'air du temps, comme un virus secret et imprévisible auquel le décès de Cécilia aurait rendu ses soeurs particulièrement sensibles. Après tout, lorsqu'ils découvriront son cadavre, dans son sac de couchage, les infirmiers constateront que Mary avait revêtu pour mourir une robe noire et un voile qui évoquaient la vision funèbre de Jackie Kennedy derrière le cercueil de son mari ... Peut-être les filles Lisbon ont-elles pressenti combien la vie, américaine ou non, est vaine et ont-elles préféré la quitter pour éviter que ce ne soit elle qui les quitte un jour sans leur demander leur avis ...

Un roman délicat, où chaque mot vous fait mieux apprécier les non-dits et les silences qui parsèment la vie des filles Lisbon - et de leurs parents. Un roman à savourer, comme on savoure un fruit un peu talé et un peu trop mûr, qui vous laisse dans la bouche comme un arrière-goût d'automne et de regrets diffus.

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11 juillet 2007

Le Nouvel Hollywood - Peter Biskind.



Easy Riders, Raging Bulls: How the Sex-Drugs-and-Rock 'N' Roll Generation Saved Hollywood
Traduction : Alexandra Peyre

A la fin des années soixante, alors que les beatniks cédaient peu à peu le pas aux hippies, le système qui avait fait le succès des grands studios hollywoodiens achevait de se casser la figure. Il ne fallait guère s'en étonner car, tout au haut de la pyramide, se trouvaient des producteurs dont certains avaient connu l'Age d'Or du Muet. Or, après la Grande Crise des années trente, après la Seconde guerre mondiale et l'instauration de cette guerre jamais vue encore qu'on nomma la Guerre froide, avec surtout le renouvellement des générations, le monde avait connu trop de changements pour que le cinéma hollywoodien n'eût pas besoin d'un sérieux coup de plumeau.

En France notamment, le mouvement issu des "Cahiers du Cinéma" et connu sous le nom de "Nouvelle Vague" redessinait tous les paysages du film : scénario, décors, lumière, jeu des acteurs, tout y passait. Plus rien ne devait être comme avant. On devait pouvoir tout concevoir, tout montrer. Réalisme et révolution devenaient les motsd'ordre universels.

Aux USA, ce fut l'acteur Warren Beatty qui, le premier, monta au créneau en se décidant à acquérir les droits d'un scénario qu'il confia, pour la réalisation, à Arthur Penn. Ce scénario s'appelait : "Bonnie & Clyde."

Inspiré par la courte existence d'un couple de jeunes braqueurs des années de crise, Clyde Barrow et Bonnie Parker, le film de Penn, qui sortit en 1967, fit s'arracher les cheveux aux producteurs confirmés, qui n'y comprirent rien, mais plut instantanément au public, attiré par la violence magnifiée qui émanait de l'histoire et rejaillissait sur l'écran en larges taches sombres.

Une époque venait de s'ouvrir dans la vaste épopée du cinéma américain mais, curieusement, on la date beaucoup plus souvent de la sortie, deux ans plus tard, d'un film qui allait devenir "culte" : "Easy Rider", officiellement signé par Dennis Hopper et Peter Fonda. "Easy Rider", avec ses deux motards complètement déjantés, qui fument du hasch dans les cimetières et sillonnent les routes de l'Amérique profonde sur lesquelles, un jour, ils se font arrêter. Un tout jeune - et très beau - Jack Nicholson, impeccablement vêtu de blanc, parvient à les en faire sortir et les suit dans leur périple démentiel mais sans violence car les deux héros, hippies authentiques, sont des adeptes du power flower. Pourtant, la violence les rattrapera en la personne d'Américains "profonds" qui s'amusent à leur tirer dessus ...

Sans aucune complaisance envers les grands noms qu'il cite mais sans jamais renoncer au respect que lui inspire manifestement leur talent, Peter Biskind retrace magistralement le destin exceptionnel d'une décennie qui vit, à Hollywood, les réalisateurs l'emporter pour une fois sur les Manitous de la production. En lisant son livre, vous apprendrez que Dennis Hopper, comédien-né, n'était guère doué pour la réalisation et que, sous l'influence de l'alcool (il avait commencé à boire à l'âge de 12 ans) et de drogues diverses, il faisait mener une vie infernale à sa femme et ses enfants. Vous saurez tout de l'anti-conformisme pathologique de Robert Altman, qui alla d'un succès immense, "M.A.S.H", à une suite d'échecs retentissants mais qui, jamais, ne compromit son talent. Vous verrez Peter Bogdanovitch se prendre pour Orson Welles. Vous vivrez le dilemme qui fut celui de Francis Ford Coppola, partagé entre son tempérament de réalisateur génial et son désir fou de devenir, lui aussi, un "nabab." Enfin, vous comprendrez pourquoi, même de nos jours, un film de Martin Scorsese reste un très grand moment de pureté cinématographique.

Accessoirement, vous assisterez à l'ascension irrésistible de Steven Spielberg et de George Lucas, les deux hommes dont la réussite, en les emprisonnant, devait faire également les fossoyeurs du Nouvel Hollywood.

Bref, si vous aimez le cinéma, vous ne vous ennuierez pas une seule minute et en plus, vous apprendrez plein de choses - ou vous vous en remémorerez d'autres comme les merveilles concoctées par cet empereur inégalé du montage que fut Hal Asby, à savoir : "Harold et Maud" et tous les films qu'il tourna avant de décéder, dépouillé par les vautours de la production, d'un cancer généralisé.

Bonne lecture à tous !

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10 juillet 2007

Middlesex - Jeffrey Eugenides.



Middlesex
Traduction : Marc Cholodenko


Ce livre, je l'ai réellement commencé dimanche et je l'avais terminé hier au soir. Parce que, à partir du moment où je me suis lancée dans l'intrigue, je n'ai pas pu lâcher le morceau : dès que je le pouvais, je reprenais mon livre ! "Middlesex" est un bon, un très bon roman.

Mais au juste, qu'est-ce qu'un bon roman ? C'est d'abord une histoire qui sort de l'ordinaire et qui, cependant, tient la route, essentiellement grâce aux qualités déployées pour la raconter par son auteur. Des qualités tels que le sérieux, le travail, l'amour du lecteur aussi ... Il semblerait que la recette ne soit plus appliquée en France depuis que certains, parmi nos plus illustres "intellos" qui se piquent d'écrire, l'aient déclarée ringarde, passée de mode, poubellisable à merci ... Et pourtant, ça marche toujours aussi bien : Jeffrey Eugenides n'est que l'un des nombreux auteurs américains qui sont là, Dieu merci, pour nous le rappeler.

"Middlesex" pourrait se résumer comme l'histoire d'un gène récessif, à l'origine de ce que l'on nomme l'hermaphrodisme. Sommeillant au départ dans le code génétique des enfants Stephanidès, il aurait pu demeurer encore longtemps inactif si, par un étrange caprice de ce Destin que révéraient tant les Anciens Grecs, Eleuthéryos n'avait conçu un amour aussi sincère qu'incestueux pour sa soeur, Desdemona. Passion dangereuse, passion hors-nature qui, si les événements historiques eux aussi avaient été tout autres, n'aurait jamais pu culminer. Mais au moment où elle se déclare, les Turcs envahissent la Grèce et les deux Stéphanidès s'enfuient vers Smyrne où va se sceller leur destinée.

Nous sommes le 13 septembre 1922. Devant l'avance des troupes de Mustafa Kemal, les chrétiens smyrniotes se réfugient sur les quais du port. Bientôt, ils y seront cernés entre deux choix qui n'en sont pas : où plonger et se noyer, ou brûler vifs sous les torches des soldats turcs. Les diverses ambassades étrangères ne bronchent pas ou plutôt détournent le regard. Quand la France évacuera ses ressortissants, Eleuthéryos, qui connaît un peu de français, parviendra cependant à obtenir un visa pour lui-même et sa soeur.

Or, Desdémona a solennellement promis à son frère que, s'il parvenait à les sauver, elle accepterait de l'épouser ...

De cette union contre nature, célébrée sur le bateau qui les emmène vers les Etats-Unis, naissent un garçon, Milton, et une fille, Zoé, tous deux en parfaite santé. L'heure n'est pas encore celle du fameux gène. Mais lorsque Milton épouse sa cousine, Tessie, elle-même fille d'une cousine de Desdémona et d'Eleuthéryos, la situation est fin prête. Le gène n'a plus qu'à attendre la naissance de leurs enfants en se posant la question suivante : lequel d'entre eux va-t-il choisir ? ...

C'est en tous cas cet élu (si on peut dire) qu'Eugénides, lui, a choisi comme narrateur de son roman. Avec tendresse, ironie, émerveillement aussi, il nous raconte cette histoire incroyable, qui est non seulement la sienne propre mais aussi celle de toute sa famille et qui a pour toile de fond l'Histoire de deux pays : la Grèce et les Etats-Unis. Tranquillement, sereinement, Callie/Cal promène le lecteur conquis et avide des collines de l'Asie Mineure aux banlieues cossues de Detroit, des années vingt balbutiantes à l'effondrement de l'idéal hippy. Avec cela, pas une trace de vulgarité et un respect, un amour profonds pour la Différence, quelle qu'elle soit. Beaucoup de questions aussi sur le Destin et le Hasard.

Un roman exceptionnel qui parlera peut-être plus aux Européens parce que son auteur, né américain certes mais d'origine incontestablement grecque, a trouvé le moyen d'y ressusciter, en les modernisant, quelques uns des grands thèmes de l'imaginaire de ses ancêtres - imaginaire sur lequel s'est en partie édifiée notre culture.

N'en doutons pas : eût-il vécu au temps d'Homère que Jeffrey Eugenides n'aurait eu aucune peine à se voir reconnu comme un aède aimé des dieux. Cet été, sur la plage ou ailleurs, ouvrez "Middlesex" et prêtez donc l'oreille à son chant.

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08 juillet 2007

Des amis imaginaires - Alison Lurie.



Imaginary Friends
Traduction : Marie-Claude Peugeot

A moins que vous ne préfériez emporter avec vous "Des Amis Imaginaires", le plus méchant, le plus rosse à ce jour des romans que j'ai lus de cet auteur. En plus - et comme d'habitude - Lurie fait à peine mine d'y toucher : un petit coup de griffe par-ci, une chiquenaude par-là ... mais, peu à peu, on se rend compte qu'elle peint au couteau.

Ses héros sont ici deux universitaires qui enseignent la sociologie. Tous deux sont fort imbus de la discipline qu'ils vénèrent et l'on comprend tout de suite que, à leurs yeux, sorti de là, il n'existe point de salut : à chacun sa chapelle, en somme.

Pourtant, comme le plus jeune d'entre eux, Roger Zimmern, nous prévient dès les premières pages qu'il va nous raconter ce qui est arrivé à son brillant aîné, le Pr Mc Mann, on se doute bien que, pour les deux chercheurs, l'aventure qu'ils ont vécue ensemble ne fut pas tapissée que de roses. De là à imaginer la fin prévue par Alison Lurie, il y a tout de même un gouffre ...

Bref, Mc Mann et Zimmern se mettent en tête d'étudier une petite bande d'illuminés parfaits, qui se sont auto-dénommés "Les Chercheurs de Vérité". Sous la conduite de Verena, une jeune fille qui entend des voix extra-terrestres, et dûment coachés par Elsie, la tante de Verena, les membres de cette modeste secte se persuadent peu à peu que le jour est proche où ils feront la connaissance de Vo et Ro, les deux "guides" spirituels de Verena. Mc Mann et Zimmern étant parvenus à les convaincre de leur désir de les rencontrer eux aussi, ceci dans le noble but d'édifier le milieu scientifique, voilà nos deux universitaires aux premières loges pour attendre le Jour J ...

Le reste ne se raconte pas. C'est un monument d'habileté, de cruauté aussi et d'ironie, qui achèvera de vous convaincre, je l'espère, qu'Alison Lurie est un grand écrivain. Elle démasque avec enthousiasme tous ses personnages, étale au vu de tous ses lecteurs leurs motivations les plus secrètes et les plus inavouables et, pirouette suprême, trouve le moyen de nous laisser un tout petit doute à l'issue de son roman. Qui dit mieux ?

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07 juillet 2007

Les confessions de Nat Turner - William Styron.



The Confessions of Nat Turner
Traduction : Maurice-Edgar Coindreau


De format beaucoup plus modeste que "Le Choix de Sophie", "Les Confessions de Nat Turner" suscita la polémique parce que Styron s'était refusé à occulter le côté "illuminé religieux" de son héros. Pour les bien-pensants, Turner devait être exclusivement un révolté social, le premier qui brava la Mort pour dénoncer le statut des esclaves noirs dans le Sud des Etats-Unis. Le personnage devait s'arrêter là et c'est sur cette réputation tronquée que l'on devait lui tisser des lauriers.

D'emblée, Styron refusa le mensonge et s'attaqua à restituer Nat Turner tel qu'il fut - ou, en tous cas, tel qu'il parvint à le reconstituer au gré des témoignages.

Enfant précoce, fils d'un Noir évadé et d'une domestique si bien intégrée à la famille blanche qui l'avait élevée qu'elle fut enterrée dans son cimetière, Nathanael Turner savait lire dès quatre ans. L'entourage de son maître, Samuel Turner, l'y avait grandement encouragé car Samuel croyait que, tôt ou tard, il faudrait bien éduquer les esclaves et réviser leur sort. Ce que n'avait malheureusement pas prévu ce Blanc que Nat évoque toujours avec un curieux mélange de tendresse et de mépris, c'est que sa fortune diminuerait tellement qu'il lui faudrait vendre ses possessions.

Ce fut ainsi que Nat se retrouva simple marchandise dans les mains d'un pasteur homosexuel puis, de hasard en hasard, entre celles d'un fermier redneck - c'est-à-dire l'un de ces "pauvres Blancs" dont parle Margaret Mitchell dans "Autant en emporte le vent" - la plus basse caste blanche dans le Sud esclavagiste.

Elevé dans la certitude qu'un jour, il ferait quelque chose de grand - et si Samuel Turner avait pu le conserver, il est vraisemblable que Nat aurait été affranchi un jour ou l'autre, avec un métier dans les mains - notre héros, qui est fier, est ramené à la réalité sordide, cruelle, injuste de l'esclavage, que Styron décrit sans aucune complaisance. Pour le soutenir, un seul viatique : la prière. Avec la lecture, Mrs Turner avait aussi enseigné au petit Nat la Bible et les chants religieux.

Sorti de la prière et de la méditation, Nat n'a rien. Pire : à ses propres yeux, il n'est rien. Sa sexualité, assez trouble, partagée entre un attrait naturel pour l'homosexualité et le désir (plus conventionnel) des femmes blanches que lui inspire la conscience de sa condition, ne s'exprime que de façon très minimale. Et, comme de juste, cette retenue de l'instinct en fait un orateur très recherché qui, peu à peu, va prêcher la colère divine s'abattant sur les Blancs.

Styron a choisi la première personne pour rédiger ces "Confessions ..." Grâce à une écriture particulièrement intelligente et sensible, il parvient à mettre à jour les contradictions dont est tissé le caractère de son personnage principal - comme d'ailleurs celui de la majorité des hommes. Nat, par exemple, admettra de bonne grâce avoir ordonné le massacre de personnes qu'il n'avait aucune raison de détester et qui, même, avaient fait preuve de bonté envers lui. Il déclare lui-même à son avocat être dans l'impossibilité d'expliquer le phénomène autrement que par la volonté de Dieu.

Mais Styron fait mieux : il rend le lecteur solidaire de Nat (notamment quand il évoque les conditions de l'esclavage, les pratiques de certains Blancs et Noirs, etc ...) tout en le contraignant à le désapprouver dans son délire mystique. Pour un agnostique - blanc ou noir d'ailleurs - le propos est d'ailleurs très clair : Nat Turner le Noir a été contaminé par l'idéologie religieuse biblique. D'autres, qui n'étaient ni esclaves, ni considérés comme moins que rien, se sont laissés prendre à ces redoutables sirènes. N'est-il pas normal dans ces conditions que Nat, dont l'intelligence ne fait aucun doute mais que la "rupture" forcée avec cette image paternelle que représentait pour lui Samuel Turner et plus encore les conditions dans lesquelles elle survint ont forcément fragilisé à outrance, ait sombré lui aussi ? ...

Roman subtil, roman dérangeant à plus d'un titre, "Les Confessions de Nat Turner" rappelle que, bien avant la guerre de Sécession, le Sud se divisait entre partisans de l'esclavage et adeptes d'un retour à la liberté pour les Noirs. Il démontre aussi combien ces deux visions, si dissemblables qu'elles fussent, étaient aussi utopiques l'une que l'autre. Les songeries de Nat Turner, ces pensées qui tournent en vase clos, se heurtent aussi bien à l'une qu'à l'autre. A sa manière, Nat aura cherché une troisième voie - qui s'ouvre sur la Mort, la sienne et celle de parfaits innocents. Peut-être en existe-t-il une autre mais le Sud - et l'Humanité à travers lui - finira-t-il par la découvrir ? Styron en doute - et son lecteur aussi. Mais il a le mérite de prouver une fois encore que, Blanc ou Noir, l'Homme est assailli par les mêmes démons.

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02 juillet 2007

Les sorcières d'Eastwick - John Updike.



The Witches of Eastwick
Traduction : Maurice Rambaud

Si vous avez déjà vu le film que les studios hollywoodiens tirèrent de ce livre, dans les années 90, avec Jack Nicholson, Susan Sarandon, Cher et Michelle Pfeiffer, il est possible que la lecture de ce roman vous incite à vous débarrasser illico de votre DVD ou de votre VHS, dans le creux accueillant d'une poubelle ou alors chez le revendeur le plus proche de chez vous. Car, une fois de plus - faut-il s'en étonner à l'heure actuelle, hantée par les Créationnistes, les Islamistes et autres "Istes" sinistres ? - les producteurs américains non seulement ont reculé devant la subversion mais, ce qui est pire, ils ont tenté de la dissoudre dans une potion bien fade, qui n'a plus rien à voir avec la sorcellerie, blanche ou noire - encore moins avec le discours d'Updike.

Ici, Jane (la violoncelliste), Alexandra (rôle tenu par Cher dans la version filmée) et Sukie (la journaliste locale) sont bel et bien trois sorcières, au sens pré-chrétien et pré-bien-pensant du terme, dont les pouvoirs, latents comme chez toute femme, se sont révélés lorsqu'elles ont quitté leur époux ou leur compagnon - ou quand celui-ci les a laissées tomber.

Ce sont des sorcières épicuriennes, en contact permanent avec la Nature même si elles sont sans illusions sur elle, des sorcières qui, en ces années soixante-dix où Updike a placé son décor, vivent une bisexualité sans complexes et ignorent le regard des autres.

Leur petit trio sympathique est brusquement troublé par l'arrivée dans le pays de Darryl Van Horne, "un homme noir" qui rachète le manoir Lennox et avec lequel elles se lient dans une étrange relations mi-amoureuse, mi-amicale où la jalousie n'existe pratiquement pas.

Contrairement à ce qu'il se passe dans le film, il n'est jamais dit que cet "homme noir" est bel et bien le Diable. Certes, Updike s'amuse à le laisser entendre çà et là mais, quand on arrive à la fin du roman, ce "diable" en question nous apparaît plus proche d'un Méphistophélès de troisième zone que du Lucifer tout puissant que Nicholson campe avec son biro - et son cabotinage - habituels.

En outre, jamais Van Horne ne rentre en conflit avec les sorcières - lesquelles sont visiblement plus puissantes que lui. Il donne l'impression de rester à la remorque et, à travers lui, c'est le mâle américain que vise Updike. Pourtant, son roman n'est en rien une attaque contre le matriarcat US. Il s'agit au contraire d'une réflexion des plus subtiles faite par un homme sur les différences fondamentales entre les deux sexes.

Contrairement à nombre de ses pairs, Updike n'y voit pas prétexte à une guerre machiste ou féministe. Par le biais de personnages liés à l'antique sorcellerie, c'est le concept de la Création qu'il met en jeu : les hommes et les femmes seraient différents et vivraient certainement mieux si la Nature ne les faisait pas dépendre l'un de l'autre. Le romancier met le doigt sur le problème majeur du sexe dit fort : la naissance. Avec des mots parfois crus, il établit par exemple un parallèle flagrant entre la pratique du cunnilingus et le désir de retourner à la matrice. Plus féministe qu'une "chienne de garde" mais plus mesuré, il énonce comme un fait incontestable que l'homme, parce qu'il naît féminin dans l'eau-mère, garde à jamais la nostalgie de ce premier état d'où la Nature, encore elle, l'arrache sans lui demander son avis, en lui infligeant des testicules et un pénis que, si on l'avait consulté, il n'aurait peut-être pas acceptés.

La puissance masculine, nous dit Updike, est une illusion. Le vrai pouvoir, c'est la Femme qui le détient, non que, au contraire de l'Homme, elle l'ait cherché mais parce que la Nature elle-même est femme. Et personne n'y pourra jamais rien : au dernier jour de notre vie, c'est encore notre mère que nous appelons.

Un roman à découvrir et qui, en ce qui me concerne, m'incitera encore à me procurer les oeuvres de John Updike.

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30 juin 2007

Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( IV ).

Un seul extrait de ce livre qui vous donnera, je l'espère, l'envie de le lire :


Citation:
[...] ... L'occultation de la dimension criminelle du communisme renvoie, cependant, à trois raisons spécifiques. La première tient à l'attachement à l'idée même de révolution. Aujourd'hui encore, le travail de deuil de l'idée de révolution, telle qu'elle fut envisagée au XIXème et au XXème siècles, est loin d'être achevé. Ses symboles - drapeau rouge, Internationale, poing levé - resurgissent lors de chaque mouvement social d'envergure. Che Guevara redevient à la mode. Des groupes ouvertement révolutionnaires sont actifs et s'expriment en toute légalité, traitant par le mépris la moindre réflexion critique sur les crimes de leurs prédécesseurs et n'hésitant pas à réitérer les vieux discours justificateurs de Lénine, de Trotski ou de Mao. Cette passion révolutionnaire n'a pas été seulement celle des autres. Plusieurs des auteurs de ce livre ont eux-mêmes cru, un temps, à la propagande communiste.

La deuxième raison tient à la participation des Soviétiques à la victoire sur le nazisme, qui a permis aux communistes de masquer sous un patriotisme ardent leurs fins dernières qui visaient à la prise du pouvoir. A partir de juin 1941, les communistes de l'ensemble des pays occupés sont entrés dans une résistance active - et souvent armée - à l'occupant nazi ou italien. Comme les résistants des autres obédiences, ils ont payé le prix de la répression, ont eu des milliers de fusillés, de massacrés, de déportés. (...)

L'antifascisme est devenu, pour le communisme, un label définitif et il lui a été facile, au nom de l'antifascisme, de faire taire les récalcitrants. (...) Furent ainsi prestement escamotés les épisodes gênants au regard des valeurs démocratiques, comme les pactes germano-soviétiques de 1939 ou le massacre de Katyn. (...)


La dernière raison de l'occultation est plus subtile, et aussi plus délicate à exprimer. Après 1945, le génocide des Juifs est apparu comme le paradigme de la barbarie moderne, jusqu'à occuper tout l'espace réservé à la perception de la terreur de masse au XXème siècle. Après avoir, dans un premier temps, nié la spécificité de la persécution des Juifs par les nazis, les communistes ont compris tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer d'une telle reconnaissance pour réactiver régulièrement l'antifascisme. Le spectre de "la bête immonde dont le ventre est encore fécond" - selon la fameuse formule de Brecht - fut agité en permanence, à tout propos et hors de propos. Plus récemment, la mise en exergue d'une "singularité" du génocide des juifs, en focalisant l'attention sur une atrocité exceptionnelle, a aussi empêché de percevoir d'autres réalités du même ordre dans le monde communiste. Et puis, comment imaginer que ceux qui avaient, par leur victoire, contribué à détruire un système génocidaire aient pu, eux aussi, pratiquer ces méthodes ? Le réflexe le plus répandu fut le refus d'envisager un tel paradoxe. ... [...]


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Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( III ).

Autre cause manifeste de l'exceptionnelle longévité de l'idéologie communiste : la victoire des Alliés - auxquels Staline s'était rallié en désespoir de cause - à la fin de la Seconde guerre mondiale. Et là, bien entendu, certains vont grincer des dents. Mais comment ignorer le fait ?

Comment nier que l'incroyable indulgence dont ont bénéficié - et dont bénéficient encore pour certains - les régimes communistes de notre planète provient en grande partie de l'éternelle mise en parallèle avec les horreurs totalitaires nazies ?

Mais comment ne pas ruer dans les brancards lorsque l'on s'aperçoit - et c'est le cas à la fin du "Livre Noir du Communisme" - que, en additionnant tel nombre avec tel autre et encore ceci avec cela, le nombre des victimes du système communiste, tous pays confondus, est bien plus élevé ? (Normal, le communisme a perduré, le nazisme, non.)

Comment peut-on d'un côté se déclarer horrifié (avec raison) par les camps de concentration et les théories eugénistes et raciales des nazis alors qu'on ferme les yeux sur des camps et des théories similaires lorsque ceux-ci ont pour cadre la Corée du Nord, pour ne citer qu'elle ? (Castro n'est pas mal non plus en la matière et j'espère que nul n'a oublié la vision très particulière qu'avait des handicapés Nicola Ceauscescu ...)

Comment peut-on refuser d'admettre que, pour survivre dans un monde en perpétuelle mutation, le mot d'ordre communiste : "Déstabilisation et guerre civile", s'est tourné, après guerre, vers les revendications anti-coloniales ?

Comment peut-on se refuser, aujourd'hui, à l'entendre cet éternel mot d'ordre, dans la récupération par les partis communistes et les extrêmistes de gauche des revendications des minorités intégristes, religieuses ou non ?

Comment ... ? ...

Ce livre, lisez-le et diffusez-le autour de vous : croyez-moi, vous ferez oeuvre pie.

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Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( II ).

Oui, pourquoi le communisme, tel que nous le connaissons, tel que le XXème siècle l'a fixé dans l'Histoire, a-t-il existé et existe-t-il encore, drapé dans ce lourd manteau de violence et de terreur qu'il fait peser sur les populations qui lui sont soumises ? Et, plus insidieux : Karl Marx se reconnaîtrait-il dans l'ajustement que fit de ses théories un certain Vladimir Illitch Oulianov ? ...

Les rédacteurs de ce livre établissent évidemment le rapport entre le passé de violence de la Russie et les grands chefs révolutionnaires communistes. Il faut en effet savoir qu'un tsar au moins était célébré tant par Lénine que Staline et que ce tsar n'est autre que le fameux Ivan IV, dit le Terrible (ou plutôt le Redoutable, si l'on s'en tient à une traduction plus exacte du terme russe qui le caractérise). (C'est d'ailleurs sous Staline que Serguei Eisenstein entreprit son gigantesque "Ivan le Terrible" qui demeure un sommet de l'art cinématographique soviétique.)

C'est dans ces liens sanglants avec un passé archaïque que s'est abîmé le communisme appliqué en Russie et, partant, qu'il a perdu tout rapport avec la Révolution française de 1789 (même si ses dirigeants continuèrent à la citer comme exemple). Car la Révolution française, si l'on excepte la terreur génocidaire imposée à la Vendée et, bien entendu, les excès d'un Robespierre et d'un Saint-Just, n'a guère usé de violence paroxystique. C'est que ses fondateurs étaient dans l'impossibilité nationale de se référer à des figures historiques réellement diaboliques. En dépit des pages terribles de son histoire (guerres de Religion, famines, etc ...), la France n'a jamais produit de tyrans semblables à Ivan IV ou même Pierre le Grand et jamais on ne vit roi de France battre à mort son Dauphin (au contraire d'Ivan).

Malheureusement pour leur mémoire et encore plus pour le peuple russe - et celui des "pays-frères" - Lénine et Staline, qu'ils en eussent conscience ou non et si modernes qu'ils se voulussent, étaient par contre tributaires d'un passé historique chaotique où le crime devenait chose naturelle.

Evidemment, le but des auteurs n'est pas d'excuser les maîtres du communisme soviétique. Ils cherchent simplement à démonter les bases d'un régime qui, même s'il a en partie disparu en au début des années 90, continue à influer sur notre monde.

Ainsi, ils établiront un autre parallèle entre le passé millénaire de la Chine, ses fondements confucéens et ses recours rituels au cannibalisme d'une part et certaines pratiques pendant la guerre civile, puis sous Mao. On notera par exemple que, s'il est arrivé à de malheureux paysans russes, affamés volontairement par Lénine, puis par Staline, de tuer et de dévorer leurs propres enfants, les paysans chinois, eux, échangeaient leurs enfants afin de ne pas être tenus responsables, devant les tablettes de leurs Ancêtres, d'un crime qui va si fort contre la Nature.

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