07 février 2007
Les Ames Mortes - Nikolaï Gogol.

Il
suffit de lire jusqu'au bout "Les Ames Mortes" pour réaliser que Gogol, lorsqu'il brûla la fin de son manuscrit, commit une erreur monumentale. Bien qu'un peu lent dans
son allure générale (c'était le ton de l'époque), ce roman constitue
une analyse minutieuse et réaliste de la société campagnarde russe des
années 1830/1840. Si l'on excepte quelques développements sur
l'âme russe dans le goût sentimental du XIXème siècle - et que l'on
retrouve, sous d'autres formes, chez Dickens, Balzac, etc ... - le
style est vif, presque moderne et plein d'humour, de cet
humour russe si particulier fait de férocité et de tendresse et qui a
perduré contre vents et marées tout au long de l'histoire de ce peuple
étonnant jusqu'à nos jours.
Comme idée de départ, une
escroquerie. Pavel Ivanovitch Tchitchikov, un quadragénaire célibataire
dont on ne sait pas grand chose (son passé sera brièvement esquissé
dans le premier fragment qui nous a été conservé de la seconde partie
du roman), fait le tour des campagnes russes pour y acheter des âmes
mortes. (Le terme "âmes" désigne ici les serfs des domaines -
le servage ne sera aboli que trente ans plus tard, par Alexandre II
qui, pour sa peine, sera assassiné par les nihilistes.)
Evidemment, la grande question - celle que le lecteur n'arrête pas de se poser jusqu'à la fin de la première partie - c'est : "Pourquoi
des âmes mortes ?" Tout d'abord parce qu'elles coûtent bien moins cher
que des serfs bien en vie. Et ensuite parce que, contrairement à ce
qu'il affirme, Pavel Ivanovitch n'entend pas s'en aller coloniser
quelque coin perdu du Chersonèse. Non, en fait, ce qu'il désire, c'est
contracter un emprunt en donnant pour garanties ces âmes mortes mais
que, bien sûr, il affirmera en parfaite santé.
La quête de Tchitchikov permet à Gogol de nous présenter toutes sortes de propriétaires ruraux typiques :
Manilov le rêveur, le très retors Sobakévitch, Pliouchkine, cette
étonnante personnification d'Harpagon revu et corrigé à la russe, et
quelques autres ... Sans oublier la pléthore de fonctionnaires que les
tractations entreprises - Tchitchikov et ses acheteurs trompent
l'administration en faisant croire qu'ils achètent et vendent des serfs
vivants - vont mettre en branle, à la recherche de quelque pot-de-vin
toujours bienvenu.
La première partie se clôt - ou presque - sur
un bal donné par le gouverneur de la province, où ce sont les épouses
et filles de ces messieurs qui prennent la vedette et où commencent à
courir sur Tchitchikov quelques rumeurs qui enflent, qui enflent ... et
qui, finalement, l'amènent à se sauver dans sa vieille britchka, avec
son cocher Sélipane et son valet, Pétrouchka.
De la deuxième
partie - dont seuls deux fragments ont été conservés - il est très
difficile de dire quelque chose de valable. Si la première partie donne
une solide impression d'unité, ici, on en est loin. Une chose est
certaine cependant : Tchitchikov ira en prison d'où le tirera cependant
une âme bien intentionnée.
Une fois qu'on a fait son
deuil de la continuité de l'oeuvre, il reste toujours le regard acéré
avec lequel Gogol condamne l'oisiveté et l'insouciance des
propriétaires russes et surtout cet amour du trafic et des tricheries
dont le personnage de Nozdriov représente une caricature achevée, tour
à tour sympathique, grotesque et répugnante. L'étrange passivité du
peuple russe est aussi soulignée - et l'auteur, ici, se fait inquiet, à
l'image d'un père pour ses enfants. Quant à l'appareil fonctionnarial,
il est implacablement démonté et, plein d'une satisfaction cruelle,
Gogol se complaît à nous exposer toute la rouille qui encombre ses
multiples rouages.
Le seul inconvénient de ce roman, c'est que l'on ne peut pas y évoquer de véritable héros.
Bien qu'il se place au-dessus des autres en raison de son intelligence
et de sa grande fourberie, Tchitchikov ne peut prétendre à pareil
statut. Sa rencontre avec Tentietnikov et avec les frères Platonov dans
la seconde partie du roman aurait pu lancer celui-ci dans une autre
direction mais ce qu'il nous reste de ce manuscrit-là est trop
fragmentaire pour qu'on puisse en tirer des conclusions sûres.
Tel
qu'il est, "Les Ames mortes" laisse donc le lecteur sur sa faim.
Cependant, il faut le lire, ne serait-ce que pour avoir un aperçu plus
exact du grand talent qui fut celui de Nikolaï Vassiliévitch Gogol.
Le Cap des Tempêtes - Nina Berberova.

Pour
une première lecture d'un auteur que je ne connaissais que de nom, j'ai
été favorablement impressionnée. Berberova avait une capacité de
réflexion digne des plus grands. J'ai relevé beucoup de passages qui
m'ont plu à un point tel que je compte en mettre quelques uns dans le
"Dictionnaire ..."
Tout commence lors de la guerre
civile qui oppose les Russes blancs aux bolcheviques. Ces derniers
entrent par force chez la mère de Dacha, qui s'est séparée du père de
l'enfant pour vivre pleinement sa passion avec Alexis Boïko. La petite
parvient justement à s'enfuir chez Boïko, leur voisin et, quand ils
reviennent sur les lieux - entretemps, les troupes blanches ont repris
la ville - ils tombent sur le cadavre violé et mutilé de la pauvre
femme.
Tiaguine, le père de la fillette, se charge alors
d'elle. Mais comme lui-même se bat avec les Blancs, il est obligé de
quitter la Russie pour s'installer à Paris avec toute sa famille. A la
suite d'un concours de circonstances un peu compliqué à expliquer en
détails, il laisse en garde à Boiko Elisabeth, Zaï, la fille qu'il a
eue d'une liaison avec Lise Dumontel, une actrice française en tournée
à Moscou.
Au début des années vingt, Boïko se rend compte qu'il
risque de se faire arrêter - on arrêtait tant de gens, à cette époque,
dans la Russie soviétique toute neuve ... - et de laisser l'enfant sans
ressources. Il décide donc de l'envoyer à son père, à Paris. Et, après
un long voyage, Zaï débarque dans la capitale française où elle
retrouve ses deux demi-soeurs, Dacha, que le lecteur connaît déjà et
Sonia, la fille que Tiaguine a eue de sa dernière épouse, Lioubov
Ivanovna.
L'essentiel du roman rend compte de leur
jeunesse à toutes trois, dans cet "entre-deux-guerres" où l'insouciance
cède peu à peu le pas à l'angoisse devant la montée des régimes
totalitaires. (Le livre se clôt à l'annonce de la signature du pacte
germano-soviétique entre Hitler et Staline.)
Dacha, l'aînée, est
une rêveuse qui a soif d'harmonie. Elle finira par faire un beau
mariage - son second d'ailleurs - et par aller vivre dans l'Algérie
coloniale. Elisabeth, la plus artiste, compose des poèmes, se lance
dans le théâtre-amateur, puis se prend d'une telle passion pour la
lecture qu'elle nous apparaît, plus que ses soeurs, comme un double de
l'auteur. Sonia enfin, la plus déconcertante, est une désespérée
chronique qui cache son inappétence à l'existence sous des dehors
cyniques - elle cherche par exemple à séduire systématiquement les
amoureux de ses soeurs ...
Bien que, comme je viens de
l'écrire, Zaï paraisse la plus proche de Nina Berberova, les réflexions
de Dacha comme le journal de Sonia nous laissent à penser que les soeurs de Zaï constituent d'autres doubles de l'auteur. Le
phénomène dépasse ici la tradition qui veut que, dans un roman, le
romancier existe dans chaque personnage qu'il invente. Mais il est
assez difficile d'en rendre compte car l'atmosphère du "Cap
des Tempêtes" autant que le style, très intériorisé, de Barberova, sont
tout à fait exceptionnels. Si on n'a pas lu le livre, à mon avis, on ne
saurait s'en faire une idée vraiment exacte.
"Le Cape
des Tempêtes" fait partie des oeuvres que Nina Berberova entendait ne
publier qu'après sa mort. Le titre lui fut inspiré par le cap de
Bonne-Espérance qui, avant que Vasco de Gama ne parvînt à le doubler,
en 1497, avait été nommé "cap des Tempêtes" par Bartolomeu Dias, son
découvreur. Ce paradoxe apparent, cette ambiguïté pour
désigner un seul et même phénomène résume l'attitude des trois soeurs
Tiaguine dans leur conception de l'existence. 
Le Maître & Marguerite - Mikhaïl Boulgakov.
"Le Maître et Marguerite", que Mikhaïl Boulgakov commença à rédiger en 1928, sous le titre de "Le Sabot de l'Ingénieur", ne devait être publié pour la première fois qu'en 1966. Pourtant, cette oeuvre, achevée le 13 février 1940, un peu plus de trois semaines avant le décès de son auteur, est assurément l'un des "romans-phares" de la littérature russe du XXème siècle et c'est elle qui contient, entre autres phrases inoubliables, le fameux "Les manuscrits ne brûlent pas !" que l'on peut considérer comme un symbole de la victoire de la liberté de penser face à l'acharnement totalitaire.
Résumer l'intrigue de ce roman onirique et fiévreux, cynique autant que merveilleux, est chose trop réductrice pour que je m'y essaie. Disons essentiellement qu'il fait alterner deux actions, l'une moderne et qui se déroule dans le Moscou de l'ère stalinienne, l'autre "antique" et ayant pour cadre la Judée pré-chrétienne qu'Hadrien n'a pas encore rebaptisée Palestine.
La deuxième intrigue est la vision gnostique de la rencontre de Jésus de Nazareth, appelé Yeshoua Ha-Nozri par Boulgakov, avec Ponce Pilate, procurateur romain de la région, et aussi de son supplice - Boulgakov délaisse la crucifixion traditionnelle pour le pilori - sur le Mont Chauve - ou Mont du Crâne-Golgotha. Yeshoua y apparaît comme un illuminé mais au sens bouddhique du terme, un homme paisible et doux, capable de deceler la Bonté dans le coeur du plus cruel des centurions et suivi depuis le début de ses errances par un certain Matthieu Lévy qui, selon Yeshoua lui-même, déforme pour les recopier les propos qu'il tient. Juda de Kairoth et Caïphe, le Grand Prêtre du Sanhedrin, sont évidemment de la partie avec un Bar-rabbas qui ne fait que croiser bien fugitivement celui qui deviendra le Christ.
Comme Boulgakov aurait pu éviter d'accepter l'aide que lui fournit Staline pour survivre à l'interdiction de ses oeuvres au début des années 30 , Pilate aurait pu sauver Yeshoua. Mais si l'un n'eut pas le courage d'affronter le goulag ou le procès après tortures si chers au successeur de Lénine, le second, dans un instant de faiblesse, préféra préserver sa carrière en laissant supprimer la vie d'un innocent.
Pour Boulgakov, le prix à payer sera une existence désormais hantée par la conscience de sa veulerie et l'avortement systématique de tous ses essais de publication. En silence cependant, en cachette aussi, inlassablement, il reprend et remanie ce qu'il nomme son "manuscrit sur le Diable" - on ne comptera pas moins de cinq remaniements en douze ans. Tourmenté par ses angoisses, et aussi par un corps qui, peu à peu, l'abandonne, l'écrivain gribouille dès 1931, au bas d'un extrait que vous pourrez lire dans l'édition POCKET du "Maître et Marguerite", ces mots qui émeuvent encore singulièrement le lecteur par delà les années : "Seigneur, aide-moi à terminer mon roman."
Pour le Pilate qu'il recrée, Boulgakov façonne un châtiment qui perdure au-dela les siècles, une espèce de Purgatoire hors du temps où le puissant fonctionnaire romain, "qu'il fasse sombre ou que luise la lune", ne peut connaître la paix bien qu'il soit mort depuis près de deux mille ans. Invariablement, Pilate rêve qu'il annonce au peuple juif sa décision de laisser la vie sauve à Yeshoua. Invariablement, il se réveille et se rend compte que Yeshoua est mort et que lui, Pilate, n'a pas reçu son pardon.
Et, inlassablement, ce fantôme pose et repose cette question qui dut bien souvent torturer Boulgakov : "La Lâcheté n'est-elle pas le plus grand crime qui soit ?"
A la fin du roman, bien sûr, Pilate sera enfin libéré et, dans une très belle image onirique, rejoindra Yeshoua sur un rayon de lune et s'en ira avec lui vers l'Eternité.
Entretemps, l'intrigue moderne aura laissé le champ libre à un Satan là encore plus proche de l'interprétation gnostique que de l'interprétation traditionnelle, et à qui Boulgakov a donné le nom de Woland.
L'accompagnent et le servent deux démons familiers, l'inénarrable rouquin Béhemoth-Koroviev et le non moins extraordinaire Azazello, lequel se présente sous l'aspect d'un énorme chat noir capable de s'habiller comme un homme et de jouer aux échecs.
Les trois compères s'en donnent à coeur joie dans un Moscou diurne et surtout nocturne, règlent au passage les comptes de l'écrivain Boulgakov avec les critiques stalinistes, causent mille et un accidents, acculent plusieurs malheureux à l'asile psychiatrique, décapitent un homme, en poignardent un autre, tranchent, taillent, tourbillonnent ... démontent en un mot l'implacable machine totalitaire avec une vigueur en effet démoniaque et ce sens de l'humour propre à l'âme slave.
Au coeur du cyclone diabolique, le Maître, écrivain enfermé parmi les fous après la dénonciation d'un voisin désireux d'accaparer son appartement (les appartements, la convoitise qu'ils inspirent aux pauvres Moscovites obligés de se contenter des "maisons communautaires", les déboires que Boulgakov lui-même connut avec le sien occupent dans le livre une place bien révélatrice du mode de vie imposé à la majorité par le régime bolchevique) et son hégérie, Marguerite, qui quitte tout pour le rejoindre et le suivre au-delà la Mort. Un couple d'amoureux, par conséquent, où la femme prédomine - elle prend l'initiative de suivre les directives de Woland et d'assister au Grand Bal donné par Satan - mais où c'est elle également qui se montre la plus accessible à la pitié.
Ce livre fascinant, qui n'est pas sans rappeler parfois les meilleurs moments du nonsense d'un Lewis Carroll et qui mêle avec génie le fantastique, la poésie, la religion, l'histoire et la philosophie, est irracontable. Il faut donc le lire et ne pas hésiter à le placer bien haut dans votre Panthéon livresque car, né de la souffrance et de la révolte d'un homme qui désespérait d'écrire, il nous prouve avec panache que, quelque sombres que puissent être les tourmentes de l'Histoire, le Génie survit toujours à leurs ténèbres.
Lisez Boulgakov : Jamais vous ne regretterez d'avoir fait sa connaissance ...;)
Crime & Châtiment - Fedor Dostoievski.
Si vous n’avez pas encore lu « Crime et Châtiment »
et que vous vous en inquiétez, conservez votre sang-froid et demeurez
optimiste : je ne l'ai moi-même achevé que quelques jours après mon
entrée officielle dans ma quarante-sixième année. (Oui, c'était cette
année, vous êtes contents ? )
Il
faut dire que, avec son image à la fois mystique et sensuelle, dans la
droite ligne de la tradition slave, Fédor Dostoievski a de quoi faire
peur. Qui pis est, le malheureux avait, tout comme notre Victor Hugo
national, une faiblesse accentuée pour les développements et
digressions philosopho-religieuses qui atteignent leur summum dans «
Les Frères Karamazov. » Ca et les patronymes russes si pittoresques
mais dotés de rallonges multiples ont fait fuir plus d’un lecteur
pourtant bien résolu à « aller jusqu’au bout » de Dostoievski. La voie
du succès littéraire est jalonnée d'injustices ineptes.
Je parle d'injustice car, si l’on observe « Crime et Châtiment » d’un point de vue purement technique, on ne peut que s’incliner devant l’impeccable rigueur de la construction.
Aucun détail n’y est superflu, un personnage qui nous apparaît « de
trop » dans la première partie s’avère en fait essentiel au bon
fonctionnement de la troisième, le discours à la fois philosophique et
social de Raskolnikov est tout, sauf fumeux, en un mot, si disparates qu’elles se présentent parfois, toutes les pièces du puzzle s’imbriquent au millimètre près.
Certes,
on peut tiquer devant le goût mélodramatique de l’époque dont
Dostoievski, qui publiait en feuilleton, était évidemment tributaire.
Mais la nécessité de pousser le lecteur à acheter « la suite au
prochain numéro » est aussi l’une des forces du roman : sans ce besoin,
le romancier n’aurait sans doute pas organisé ses scènes de façon à
laisser presque toujours le lecteur sur sa faim.
L’épilogue et
la « rédemption » du héros laissent aussi à désirer – enfin, c’est mon
avis. Mais l’idéologie religieuse de Dostoievski s’inspirant bien
entendu du principe chrétien : « Souffrez et il vous sera pardonné » me
rend sur ce plan fort peu objective, voire facilement exaspérée, je
tenais à le préciser.
L’intrigue est à
la fois très simple et très complexe. Raskolnikov, jeune étudiant d’une
intelligence certaine et même brillante mais de complexion
indéniablement caractérielle, se détache de ses études et, au lieu de
chercher à les payer en travaillant en parallèle en tant que précepteur
ou traducteur occasionnel, comme son ami Razoumikhine, s’enferme peu à
peu dans son monde et se pose la question suivante : le meurtre d’un
être mauvais, pervers, fourbe, parasite et inutile peut-il se justifier
par les bienfaits éventuels que la disparition de cette personne
apporterait à plus malheureux qu’elle ? Et, par extension, tout est-il
permis en ce bas monde si l'intention est bonne ?
Pendant
ce temps, Raskolnikov apprend que sa sœur, Dounia, se décide à épouser
un homme qu’elle n’aime pas, Piotr Petrovitch Loujine, afin d’échapper
à une situation de gouvernante chez autrui et de garantir du même coup
l’avenir de sa mère et aussi les études de son frère.
Dans
la fièvre de ses idées et dans la rage de son orgueil, il se rend chez
une vieille usurière chez qui il avait déjà déposé un « gage » afin de
reconnaître les lieux et l’assassine à coups de hache. Le hasard –
encore lui – le force à tuer également la sœur de sa victime,
Elisabeth, qu’il prétendait pourtant délivrer la première de la
tyrannie de la vieille femme.
De fil en aiguille et même
si Raskolnikov, par une chance inouïe (on serait tenté d’écrire la
chance du débutant), échappe aux recherches de la Police, la mécanique s’emballe.
Bien loin de se sentir délivré et heureux, bien loin de se sentir l’un
des ces hommes « extraordinaires » qui, selon lui, ont le droit de tuer
pour le bien de l’Humanité, Raskolnikov s’enfonce de plus en plus dans
la détresse morale et l’insatisfaction.
En arrière-plan apparaissent [b]une foule de personnages :l’ivrogne et père indigne, l'ancien fonctionnaire Marmeladov, qui a laissé sa fille, Sonia, se prostituer et se mettre « en carte » pour que mange toute sa famille ; Catherine Ivanovna, seconde épouse, puis veuve de Marmeladov
(lequel se suicide en se jetant sous les pas d’un cheval de fiacre),
qui finit par perdre la raison après l’enterrement mémorable de son
époux ; le prétendant de Dounia,
Pierre Petrovitch Loujine, l’un des « salauds » les plus terribles et
les plus tartuffards de toutes la littérature ; l’exubérant et intègre
Razoumikhine, ami et condisciple de Raskolnikov, qui finira pas épouser Dounia ; l'énigmatique Porphyre Petrovitch, juge d’instruction très
tôt persuadé de la culpabilité de Raskolnikov et à qui Harry Baur prêta
jadis sa silhouette monolithique dans le film de Pierre Chenal ; Lebeziatnikov,
le socialiste utopiste, exaspérant mais foncièrement honnête et qui
aime en secret Sonia Marmeladov ; et Sophie Semionovna, justement, la
fille de Marmeladov, la « fille perdue » qui tombera amoureuse du héros
si tourmenté de Dostoievski et le suivra au bagne. Sans oublier le personnage d’Arcady Svridigailov,
ex-escroc, ex-tricheur professionnel, propriétaire terrien qui avait
failli « perdre de réputation » la sœur de Raskolnikov et qui, toujours
amoureux d’elle, se suicide tout à la fin du roman lorsqu’il comprend
qu’elle ne l’aime pas et ne l’aimera jamais.
Oui, on se suicide beaucoup chez Dostoievski. Mais cela passe à peine pour une marque de faiblesse. C'est plutôt l'aboutissement d'une quête quasi mystique - en tous cas, je l'ai ressenti comme tel.
Quand
on sait que Dostoievski travaillait sans plan pré-établi, conservant
les grandes lignes de son intrigue uniquement dans sa tête et avançant
à coups de petits dialogues griffonnés sur ses carnets, on ne peut que
rester ébloui par le résultat ainsi obtenu. Par sa concision, par
l’ampleur des questions qu’il soulève cependant et par la puissance des
personnages, « Crime et Châtiment » est un grand livre. Et si vous ne
deviez lire qu’un seul roman de Dostoievski, ce serait lui qu’il
faudrait choisir. Sans hésitation.

Affiche du film français de Pierre Chenal avec Pierre Blanchard, Madeleine Ozeray et, bien entendu, Harry Baur.
Enfance - Maxime Gorki.
Ma première
rencontre avec Alexis Pechkov, qui devait plus tard prendre le
pseudonyme de Maxime (par référence au prénom de son père) Gorki (mot
russe qui signifie "amer") date de mes quinze ans, ce qui ne me
rajeunit guère. "Enfance" est le premier ouvrage de cet auteur que j'ai
lu, bientôt suivi par "En gagnant mon pain" et "Mes universités", les
deux autres volumes de cette trilogie dans laquelle il a conté ce que
fut sa jeunesse.
Puis
bien sûr, il y eut "La Mère" que je n'ai pas du tout aimé car je le
jugeai - le jugerais-je encore de même aujourd'hui ? - comme trop
"démago."
Accessoirement, je me rappelle aussi le film que Renoir tira des "Bas-Fonds" dans les années trente.
La
trilogie de sa jeunesse est à mon sens ce que Gorki a produit de mieux.
Dans ces livres au style simple mais poétique, se retrouve ce
mélange de sincérité, d'utopie et de mysticisme qui avait le don de
mettre Lénine en colère et que Staline ne cessa jamais d'avoir en
horreur.
Avec l'âge, je comprends mieux l'essence de ce qui, chez Gorki, mettait en rage les deux dictateurs : en
dépit de la misère qu'il connut intimement si jeune, en dépit des
désillusions que lui apporta assez vite la doctrine bolchevique, en
dépit des tentatives de suicide de son adolescence et du poumon fragile
que lui laissa l'une d'elles, installant ainsi en son organisme une
prédisposition à la tuberculose dont il souffrit le restant de son
existence, l'écrivain n'a jamais cessé d'exprimer sa foi dans le salut
de la Russie.
Ainsi, dès "Enfance", on peut lire ceci :
"[...]
... Ce qui étonne chez [les Russes], ce n'est pas tant cette fange si
grasse et si féconde [allusion à la vie misérable et cruelle, à la
sauvagerie de certains comportements de ses compatriotes], mais le fait
qu'à travers elle germe malgré tout quelque
chose de clair, de sain et de créateur, quelque chose de généreux et de
bon qui fait naître l'espérance invincible d'une vie plus belle et plus
humaine. ... [...]"
Gorki
aurait-il tenu ce même langage devant les ruines de Tchernobyl ? Ce
qu'il y a sans doute d'étrange et de merveilleux avec lui, c'est que
c'est pratiquement certain. En dépit
des horreurs de la vie, en dépit de sa propre recherche de la mort, il
y a, chez Gorki, une flamme qui se refuse à capituler - une flamme dont
on peut se demander si elle n'est pas tout simplement une parcelle de
l'âme russe.
Voilà
pourquoi lire sa trilogie sur sa jeunesse est nécessaire et permet de
comprendre en quoi, sans l'ampleur d'un Tolstoï et la finesse sans
pareille d'un Tchékov, muni du seul naturel et d'une générosité
étroitement chevillée à son destin de créateur, Gorki est parvenu à
accéder au cercle des grands auteurs russes.
"Enfance"
est avant tout le portrait de ses grands-parents maternels, qui
l'élevèrent jusqu'à ses 8 ans, date à laquelle il partit "gagner son
pain" : Akoulina, la grand-mère vive, rieuse et aimante - un roc, cette
femme - et Vassili, le grand-père, petit, avec quelque chose de
saturnien, bon pourtant malgré ses accès de sauvagerie. Des personnages
en apparence tout simples dont, en même temps que le petit Alexis, nous
découvrons peu à peu la profonde complexité.
Un
livre attachant et sincère, qu'on lit presque d'une traite et qui
constitue un témoignage de première main sur la vie des petites gens
russes dans la société tsariste de la fin du XIXème.
Le Pavillon des Cancéreux - Alexandre Soljenitsyne.
Ces derniers jours, je me suis branchée sur "Le Pavillon des Cancéreux", que je ne connaissais pas. Bon Dieu ! Quelle merveille ! Quelle veine romanesque et pourtant, comme l'intrigue prend tragiquement pied dans l'Histoire stalinienne et post-stalinienne !
Impossible, dès lors qu'on a commencé ce livre, d'abandonner ces personnages : depuis Paul Roussanov, fonctionnaire obtus ayant sa carte au Parti et ayant dénoncé (entre autres) un couple d'innocents pour s'emparer de leur appartement (Boulgakov aussi a impitoyablement dénoncé cette pratique ignoble) jusqu'à Kostoglotov, le double de l'auteur dans le roman, tous nous agrippent le coeur. Perso, j'ai lu ce roman en une journée et demie - et pourtant, c'est un "pavé." Et j'en redemande !
Résumer l'intrigue demanderait un temps dont je ne dispose pas aujourd'hui. Grosso modo, l'action se situe en 1955 - Staline est mort en 1953 et l'entreprise de déboulonnage du "Petit-Père des Peuples" est en cours - dans un hôpital kazakh, plus précisément dans la section de cet hôpital où l'on soigne les personnes atteintes du cancer. Celui-ci étant, comme la plupart des maladies, absolument insensible aux distinctions sociales et politiques, les malades que nous présente Soljenitsyne représentent en fait la société soviétique stalinienne : à Roussanov, le dénonciateur sans états d'âme que seule la crainte de la Mort amène à s'interroger sur ses pratiques passées, s'oppose la figure de Kostoglotov, ancien sergent de l'Armée rouge qui, pour avoir osé critiquer Staline, se retrouva au bagne avant de voir sa peine commuée en une relégation à perpétuité. Le duel est puissant et, en dépit des apparences, c'est Kostrogotov qui en sortira vainqueur.
Autre figure à retenir : celle de Choulabine. Atteint d'un cancer du rectum, celui-ci explique à Kostrogotov que, si l'existence imposée aux bagnards du goulag et aux relégués fut épouvantable, la vie de ceux qui s'inclinèrent sans rien dire et laissèrent Staline perpétrer ses crimes sans tenter au moins une révolte.
Et puis, bien entendu, il y a l'équipe soignante et
l'on apprend avec ahurissement que, sur cinq chirurgiens payés par
l'Etat soviétique dans cet hôpital, deux seulement sont à même de
pouvoir exercer. Les trois autres n'ont de chirurgien que le titre et
le salaire confortable, qu'ils ont acquis par protection ... Edifiant,
non ? ... 
En un mot comme en cent, "Le Pavillon des Cancéreux" est si fort que, du coup, j'ai relu la fameuse "Journée d'Ivan Denissovitch", qui lança la renommée de Soljenitsyne, et que je compte combler mes lacunes sur le Prix Nobel de Littérature 1970 en lisant par la suite "Le Premier Cercle" et l'intégrale de "L'Archipel du Goulag."
