Lego ergo sum

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09 août 2007

Un Appartement à new-york - Jane Smiley.



Duplicate Keys
Traduction : Anne Damour

J'ai acheté ce roman au vu de sa quatrième de couverture et j'avoue en être sortie non pas déçue à cent pour cent mais ...

Oui, il y a un "mais" et pourtant, je ne saurais dire avec exactitude à quoi il tient - chose, vous l'avouerez, assez rare chez moi. Wink

En cherchant bien cependant, je dirai que "Un Appartement à New-York" ne tient pas ses promesses. J'y attendais du piquant, de la férocité, du suspens également, puisque l'ouvrage se fonde sur un double meurtre et, si j'y ai bien rencontré tout cela, ce fut malheureusement sous une forme aseptisée. Il ne me reste donc qu'à me procurer "L'Exploitation" et à voir si vraiment - et selon mes critères personnels - son auteur méritait bien son Pullitzer.

Le thème ? Un appartement new-yorkais, dans un quartier relativement correct et dans les années 80/90. Il appartient à Suzan Gabriel, laquelle y vit régulièrement avec son compagnon, Dennis. Dans leur orbite, le frère adoptif de Dennis, Craig. Dennis et Craig sont tous deux musiciens et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils ont manqué le coche : leur meilleure période est derrière eux. Seul problème : Craig, qui est proche de la mythomanie, ne veut pas l'admettre et l'emprise qu'il exerce sur Dennis - et d'ailleurs sur l'essentiel de ceux qui l'approchent - est telle qu'eux aussi se refusent à voir la vérité en face.

La musique ne nourrissant pas son homme, Craig vient en plus de se compromettre en achetant une appréciable quantité de cocaïne qu'il entend bien revendre au prix fort.

Mais un jour, alors qu'elle vient arroser les plantes en l'absence de Suzan, Alice Ellis, sa voisine et amie - et notre héroïne - découvre les cadavres de Dennis et de Craig, une balle dans la tête chacun, encore assis dans le salon ...

Qui avait intérêt à abattre les deux hommes ? Un dealer non payé ? Un mari qui aurait pris ombrage des nombreux succès féminins de Craig ? Un proche ? Ou l'un de ces inconnus qui étaient susceptibles de débarquer dans l'appartement à toute heure du jour et de la nuit puisque, animés d'un esprit hippy complètement dépassé, Craig et Dennis en donnaient des doubles de clés au premier venu rencontré dans un bar un soir de concert ? ...

Les premiers chapitres passés, j'ai persévéré et tenté de m'intéresser coûte que coûte à une histoire qui me paraissait en fait très mal conduite. La découverte de l'assassin ne m'a fait ni chaud ni froid en ce sens que, renseignée par de nombreuses années de lecture de polars, j'avais pressenti son identité très tôt. Ses mobiles pourtant m'intéressaient mais, là aussi, j'ai été déçue : aseptisés et peu cohérents, voilà ce qu'ils étaient.

Donc, si vous voulez commencer à lire Jane Smiley en vous attanquant à "Un Appartement à New-York", sachez que vous risquez d'être fort déçu.

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29 juillet 2007

Un Monde Vacillant - Cynthia Ozick.



Heir to the Glimmering World
Traduction : Jacqueline Huet/Jean-Pierre Carasso

Il y a une quinzaine d'années, j'ai visionné le "Kafka" de Soderbergh, avec un Jeremy Irons tout bonnement fascinant. Décrire l'ambiance qui baigne ce film, directement inspiré du "Procès", est impossible. Disons qu'il ressemble à un rêve éveillé particulièrement glauque et brumeux. (Il est d'ailleurs, si mes souvenirs sont bons, réalisés en noir et blanc, ce qui contribua beaucoup à le faire échouer au box-office américain.)

Eh ! bien, l'atmosphère qui règne dans "Un Monde Vacillant" m'a beaucoup rappelé le film de Soderbergh. Non qu'il s'agisse d'un roman noir ou pessimiste : il n'y a même rien de kafkaïen là-dedans. Mais, bien que son action se déroule intégralement aux Etats-Unis, "Un Monde Vacillant" distille de façon déroutante un souffle venu de l'antique Europe de l'Est, celle qui s'abîma dans la guerre de 14.

Nous sommes pourtant en 1935 lorsque l'héroïne - qui est aussi la narratrice - du roman se voit contrainte d'entrer au service de Rudolf Mitwisser, un Juif berlinois que la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne a jeté dans l'exil avec sa famille. Rose Meadows, tel est son nom, vient de perdre le seul parent qu'il lui restait : son père. Un père bien insouciant (et même indigne, si vous voulez mon avis !) qui la laisse seule et sans un sou, à la charge d'un cousin maternel (Bertram) certes sympathique mais qui songe à se marier ... Comme Rose, vaguement amoureuse de Bertram, n'apprécie guère celle qui prétend l'épouser, c'est avec soulagement qu'elle accepte l'offre des Mitwisser.

Du premier entretien, Rose a conclu que le poste proposé était un emploi de gouvernante pour les jeunes enfants Mitwisser. Mais elle va se rendre compte très vite que ses attributions sont beaucoup plus éclectiques.

Traumatisée par leur départ d'Allemagne, Mme Mitwisser - Elsa - est tombée dans une espèce de folie à éclipses qui la fait repousser Waltraut, la plus jeune de ses filles, presque un bébé pourtant, et passer toutes ses journées à faire des patiences, allongée sur son lit. Les rênes domestiques de la maison sont entre les mains de la fille aînée, Anneliese, d'un an plus jeune que Rose. Entre les deux filles, quatre garçons turbulents dont les prénoms changent tout le temps, s'américanisant au gré de leurs humeurs et semant le doute dans l'esprit de Rose.

Et puis, bien sûr, dans son bureau, le professeur Mitwisser qui parle un anglais si protocolaire qu'on en sourit bien souvent et qui travaille depuis une éternité sur un vaste ouvrage relatif à l'hérésie des Karaïtes, juifs qui affirmaient que la Torah devaient être lue (et observée) à la lettre.

Au coeur de cette étrange maisonnée qui donne très vite au lecteur l'impression étouffante d'un galop de chevaux déments dans un vase clos, Rose commence par se poser nombre de questions. Surtout celle-ci : qui assure les finances des Mitwisser puisque l'Etat américain ne les a jamais pris en charge ?
 
Ce roman, on pourrait aussi le comparer à un gros écheveau de laine, se dévidant interminablement mais sans lasser le lecteur curieux. La relativité de l'importance que nous accordons aux choses, les ravages provoqués par l'exil forcé en terre étrangère, l'impossibilité d'oublier le passé et, partant, l'obligation soit de l'intégrer à notre futur, soit de se laisser manger par lui ... voilà quelques uns des thèmes traités ici par Cynthia Ozick. Cela donne parfois l'impression d'un grenier en désordre où il faut, pièce par pièce, rassembler le puzzle de toute une existence mais, si l'on y parvient, on reste admiratif devant la technique de la romancière. D'autant que le livre présente une chute finale pour le moins inattendue.

J'ajouterai qu'Ozick a beaucoup d'humour : son récit de l'hérésie karaïte et des recherches du professeur Mitwesser réjouira tout le monde et tout particulièrement l'athée et l'agnostique.

Un auteur à lire, donc. La prochaine fois, je prendrai néanmoins l'un de ses premiers romans. Ce sera peut-être plus simple de s'y plonger car, je l'avoue, au début du texte, j'ai connu quelques difficultés. A bon entendeur !

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25 juillet 2007

Des Gens Comme les autres - Alison Lurie.



Real People
Traduction : Marie-Claude Peugeot

Plus qu'un roman, ce texte assez bref (un peu plus de deux cents pages) constitue surtout une réflexion personnelle de l'auteur sur le statut d'artiste et, plus précisément, sur celui d'écrivain.

L'héroïne qu'elle met en scène, Jane Belle Smith, et sur laquelle elle donne quelques légères indications physiques, pourrait être son double, à une certaine époque en tous cas. Chaque année, Jane a l'habitude de séjourner deux semaines au domaine d'"Illyria", que, dans les années 1900, Ondine Moffat voulut convertir par testament en une résidence payante où musiciens, peintres, sculpteurs, écrivains, etc ... pourraient trouver un havre où se livrer en paix - pour un temps - à leur activité favorite.

Comme chaque année, Jane retrouve un petit cercle d'amis, dont Kenneth, le peintre. Comme chaque année, les relations s'engagent, avec leurs hauts et leurs bas ... Mais, contrairement aux années précédentes, la fin de ce séjour verra une Jane Smith tout à fait transformée quitter "Illyria."

Pour vous inciter à lire ce petit ouvrage dont l'intrigue n'est pas essentielle, mieux vaut vous en citer - pour une fois - certains passages :


Citation:

... Quoique je ressente, quelque part dans ma tête, l'écrivain est là, qui prend des notes, enregistre le dialogue. (Comme a dit un jour Philip Roth, paraît-il, "Notre chance a nous, c'est qu'il ne peut rien nous arriver de mal. Tout est bon à écrire.") Même ici et même en présence de quelqu'un d'aussi célèbre que Teddy Berg - dans un domaine qui n'est pas le mien, c'est vrai - je continue à avoir cette sensation. ...


... Je suis ici parce que je suis écrivain, or paradoxalement, c'est le seul endroit où je ne sois pas étiquetée comme "écrivain." Je peux être à nouveau quelqu'un d'ordinaire, au lieu de cette espèce de phénomène dangereux que j'ai été à Westford dans les six derniers mois.

Autrefois, dans ma naïveté juvénile, je croyais que ce serait merveilleux de devenir auteur. Il ne m'était pas venu à l'esprit que, si ça se réalisait, je cesserais en partie d'exister en tant qu'être humain, aux yeux de presque tout le monde. ...


... En fait, dans l'ensemble, les gens n'aiment pas vraiment l'idée qu'une femme puisse sérieusement être écrivain. Ils trouvent ça incongru. Ils préfèrent oublier l'un des deux, ou bien l'écrivain, ou bien la femme. ...



... A longue échéance, nous ne serons pas jugés sur notre vie privée, mais sur ce que nous aurons écrit. ...



Si cela vous interpelle ... 

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24 juillet 2007

Virgin Suicides - Jeffrey Eugenides.



The Virgin Suicides
Traduction : Marc Cholodenko

Premier roman de l'auteur, "Virgin Suicides" est un roman au style incantatoire et lancinant que je conseille vivement de lire à voix haute. En apparence, il est moins touffu que "Middlesex" mais la longueur des paragraphes vient vite modifier ce point de vue. L'intrigue semble aussi plus reserrée, plus "locale" mais ce n'est là que faux-semblant car, à travers le destin des cinq filles Lisbon, c'est du mal dont souffre l'Amérique que traite Jeffrey Eugenides.

Si vous avez déjà vu le film de Sofia Coppola, vous connaissez plus ou moins le thème de ce roman. Sinon, imaginez une petite ville du Michigan, à la fin des années 70 ou au début des années 80, et, dans cette petite ville, un quartier aisé où il n'y a pas de Noirs. Le seul événement qui fasse marcher les langues, c'est la grève entreprise par les fossoyeurs locaux - elle durera plus de 400 jours mais nous ne le savons pas encore. Le détail, pourtant, vaut son pesant d'humour noir.

Mr et Mrs Lisbon, lui professeur de mathématiques au lycée du coin, elle mère au foyer, vivent tranquilles avec leur cinq filles : Thérèse, Bonnie, Lux, Mary et Cecilia. Les filles étant en pleine adolescence, les garçons du coin fantasment énormément sur elles et passent tout leur temps libre à les espionner. Jusqu'au jour où la dernière d'entre elles, Cecilia, fait une tentative de suicide ...

Le récit est fait par l'un de ces garçons, devenu depuis lors un homme bedonnant et sans doute un peu chauve, un chroniqueur qui nous apprend que, loin de faire s'évanouir leur attachement aux filles Lisbon et à leur tragique destin, le Temps a accru leur désir forcené de comprendre les raisons qui, un an à peu près après la mort de leur benjamine, poussèrent les survivantes à mettre fin à leurs jour.

S'il est en droit de penser que l'autoritarisme puritain de leur mère et la faiblesse chronique de caractère de leur père ont joué un rôle dans leur suicide quasi collectif, pour le reste, le lecteur - pas plus que notre chroniqueur - ne parviendra à démêler des fils il est vrai savamment emmêlés, et souvent par les filles Lisbon elles-mêmes.

Finalement, peut-être ce désir de mort était-il dans l'air du temps, comme un virus secret et imprévisible auquel le décès de Cécilia aurait rendu ses soeurs particulièrement sensibles. Après tout, lorsqu'ils découvriront son cadavre, dans son sac de couchage, les infirmiers constateront que Mary avait revêtu pour mourir une robe noire et un voile qui évoquaient la vision funèbre de Jackie Kennedy derrière le cercueil de son mari ... Peut-être les filles Lisbon ont-elles pressenti combien la vie, américaine ou non, est vaine et ont-elles préféré la quitter pour éviter que ce ne soit elle qui les quitte un jour sans leur demander leur avis ...

Un roman délicat, où chaque mot vous fait mieux apprécier les non-dits et les silences qui parsèment la vie des filles Lisbon - et de leurs parents. Un roman à savourer, comme on savoure un fruit un peu talé et un peu trop mûr, qui vous laisse dans la bouche comme un arrière-goût d'automne et de regrets diffus.

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10 juillet 2007

Middlesex - Jeffrey Eugenides.



Middlesex
Traduction : Marc Cholodenko


Ce livre, je l'ai réellement commencé dimanche et je l'avais terminé hier au soir. Parce que, à partir du moment où je me suis lancée dans l'intrigue, je n'ai pas pu lâcher le morceau : dès que je le pouvais, je reprenais mon livre ! "Middlesex" est un bon, un très bon roman.

Mais au juste, qu'est-ce qu'un bon roman ? C'est d'abord une histoire qui sort de l'ordinaire et qui, cependant, tient la route, essentiellement grâce aux qualités déployées pour la raconter par son auteur. Des qualités tels que le sérieux, le travail, l'amour du lecteur aussi ... Il semblerait que la recette ne soit plus appliquée en France depuis que certains, parmi nos plus illustres "intellos" qui se piquent d'écrire, l'aient déclarée ringarde, passée de mode, poubellisable à merci ... Et pourtant, ça marche toujours aussi bien : Jeffrey Eugenides n'est que l'un des nombreux auteurs américains qui sont là, Dieu merci, pour nous le rappeler.

"Middlesex" pourrait se résumer comme l'histoire d'un gène récessif, à l'origine de ce que l'on nomme l'hermaphrodisme. Sommeillant au départ dans le code génétique des enfants Stephanidès, il aurait pu demeurer encore longtemps inactif si, par un étrange caprice de ce Destin que révéraient tant les Anciens Grecs, Eleuthéryos n'avait conçu un amour aussi sincère qu'incestueux pour sa soeur, Desdemona. Passion dangereuse, passion hors-nature qui, si les événements historiques eux aussi avaient été tout autres, n'aurait jamais pu culminer. Mais au moment où elle se déclare, les Turcs envahissent la Grèce et les deux Stéphanidès s'enfuient vers Smyrne où va se sceller leur destinée.

Nous sommes le 13 septembre 1922. Devant l'avance des troupes de Mustafa Kemal, les chrétiens smyrniotes se réfugient sur les quais du port. Bientôt, ils y seront cernés entre deux choix qui n'en sont pas : où plonger et se noyer, ou brûler vifs sous les torches des soldats turcs. Les diverses ambassades étrangères ne bronchent pas ou plutôt détournent le regard. Quand la France évacuera ses ressortissants, Eleuthéryos, qui connaît un peu de français, parviendra cependant à obtenir un visa pour lui-même et sa soeur.

Or, Desdémona a solennellement promis à son frère que, s'il parvenait à les sauver, elle accepterait de l'épouser ...

De cette union contre nature, célébrée sur le bateau qui les emmène vers les Etats-Unis, naissent un garçon, Milton, et une fille, Zoé, tous deux en parfaite santé. L'heure n'est pas encore celle du fameux gène. Mais lorsque Milton épouse sa cousine, Tessie, elle-même fille d'une cousine de Desdémona et d'Eleuthéryos, la situation est fin prête. Le gène n'a plus qu'à attendre la naissance de leurs enfants en se posant la question suivante : lequel d'entre eux va-t-il choisir ? ...

C'est en tous cas cet élu (si on peut dire) qu'Eugénides, lui, a choisi comme narrateur de son roman. Avec tendresse, ironie, émerveillement aussi, il nous raconte cette histoire incroyable, qui est non seulement la sienne propre mais aussi celle de toute sa famille et qui a pour toile de fond l'Histoire de deux pays : la Grèce et les Etats-Unis. Tranquillement, sereinement, Callie/Cal promène le lecteur conquis et avide des collines de l'Asie Mineure aux banlieues cossues de Detroit, des années vingt balbutiantes à l'effondrement de l'idéal hippy. Avec cela, pas une trace de vulgarité et un respect, un amour profonds pour la Différence, quelle qu'elle soit. Beaucoup de questions aussi sur le Destin et le Hasard.

Un roman exceptionnel qui parlera peut-être plus aux Européens parce que son auteur, né américain certes mais d'origine incontestablement grecque, a trouvé le moyen d'y ressusciter, en les modernisant, quelques uns des grands thèmes de l'imaginaire de ses ancêtres - imaginaire sur lequel s'est en partie édifiée notre culture.

N'en doutons pas : eût-il vécu au temps d'Homère que Jeffrey Eugenides n'aurait eu aucune peine à se voir reconnu comme un aède aimé des dieux. Cet été, sur la plage ou ailleurs, ouvrez "Middlesex" et prêtez donc l'oreille à son chant.

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08 juillet 2007

Des amis imaginaires - Alison Lurie.



Imaginary Friends
Traduction : Marie-Claude Peugeot

A moins que vous ne préfériez emporter avec vous "Des Amis Imaginaires", le plus méchant, le plus rosse à ce jour des romans que j'ai lus de cet auteur. En plus - et comme d'habitude - Lurie fait à peine mine d'y toucher : un petit coup de griffe par-ci, une chiquenaude par-là ... mais, peu à peu, on se rend compte qu'elle peint au couteau.

Ses héros sont ici deux universitaires qui enseignent la sociologie. Tous deux sont fort imbus de la discipline qu'ils vénèrent et l'on comprend tout de suite que, à leurs yeux, sorti de là, il n'existe point de salut : à chacun sa chapelle, en somme.

Pourtant, comme le plus jeune d'entre eux, Roger Zimmern, nous prévient dès les premières pages qu'il va nous raconter ce qui est arrivé à son brillant aîné, le Pr Mc Mann, on se doute bien que, pour les deux chercheurs, l'aventure qu'ils ont vécue ensemble ne fut pas tapissée que de roses. De là à imaginer la fin prévue par Alison Lurie, il y a tout de même un gouffre ...

Bref, Mc Mann et Zimmern se mettent en tête d'étudier une petite bande d'illuminés parfaits, qui se sont auto-dénommés "Les Chercheurs de Vérité". Sous la conduite de Verena, une jeune fille qui entend des voix extra-terrestres, et dûment coachés par Elsie, la tante de Verena, les membres de cette modeste secte se persuadent peu à peu que le jour est proche où ils feront la connaissance de Vo et Ro, les deux "guides" spirituels de Verena. Mc Mann et Zimmern étant parvenus à les convaincre de leur désir de les rencontrer eux aussi, ceci dans le noble but d'édifier le milieu scientifique, voilà nos deux universitaires aux premières loges pour attendre le Jour J ...

Le reste ne se raconte pas. C'est un monument d'habileté, de cruauté aussi et d'ironie, qui achèvera de vous convaincre, je l'espère, qu'Alison Lurie est un grand écrivain. Elle démasque avec enthousiasme tous ses personnages, étale au vu de tous ses lecteurs leurs motivations les plus secrètes et les plus inavouables et, pirouette suprême, trouve le moyen de nous laisser un tout petit doute à l'issue de son roman. Qui dit mieux ?

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07 juillet 2007

Les confessions de Nat Turner - William Styron.



The Confessions of Nat Turner
Traduction : Maurice-Edgar Coindreau


De format beaucoup plus modeste que "Le Choix de Sophie", "Les Confessions de Nat Turner" suscita la polémique parce que Styron s'était refusé à occulter le côté "illuminé religieux" de son héros. Pour les bien-pensants, Turner devait être exclusivement un révolté social, le premier qui brava la Mort pour dénoncer le statut des esclaves noirs dans le Sud des Etats-Unis. Le personnage devait s'arrêter là et c'est sur cette réputation tronquée que l'on devait lui tisser des lauriers.

D'emblée, Styron refusa le mensonge et s'attaqua à restituer Nat Turner tel qu'il fut - ou, en tous cas, tel qu'il parvint à le reconstituer au gré des témoignages.

Enfant précoce, fils d'un Noir évadé et d'une domestique si bien intégrée à la famille blanche qui l'avait élevée qu'elle fut enterrée dans son cimetière, Nathanael Turner savait lire dès quatre ans. L'entourage de son maître, Samuel Turner, l'y avait grandement encouragé car Samuel croyait que, tôt ou tard, il faudrait bien éduquer les esclaves et réviser leur sort. Ce que n'avait malheureusement pas prévu ce Blanc que Nat évoque toujours avec un curieux mélange de tendresse et de mépris, c'est que sa fortune diminuerait tellement qu'il lui faudrait vendre ses possessions.

Ce fut ainsi que Nat se retrouva simple marchandise dans les mains d'un pasteur homosexuel puis, de hasard en hasard, entre celles d'un fermier redneck - c'est-à-dire l'un de ces "pauvres Blancs" dont parle Margaret Mitchell dans "Autant en emporte le vent" - la plus basse caste blanche dans le Sud esclavagiste.

Elevé dans la certitude qu'un jour, il ferait quelque chose de grand - et si Samuel Turner avait pu le conserver, il est vraisemblable que Nat aurait été affranchi un jour ou l'autre, avec un métier dans les mains - notre héros, qui est fier, est ramené à la réalité sordide, cruelle, injuste de l'esclavage, que Styron décrit sans aucune complaisance. Pour le soutenir, un seul viatique : la prière. Avec la lecture, Mrs Turner avait aussi enseigné au petit Nat la Bible et les chants religieux.

Sorti de la prière et de la méditation, Nat n'a rien. Pire : à ses propres yeux, il n'est rien. Sa sexualité, assez trouble, partagée entre un attrait naturel pour l'homosexualité et le désir (plus conventionnel) des femmes blanches que lui inspire la conscience de sa condition, ne s'exprime que de façon très minimale. Et, comme de juste, cette retenue de l'instinct en fait un orateur très recherché qui, peu à peu, va prêcher la colère divine s'abattant sur les Blancs.

Styron a choisi la première personne pour rédiger ces "Confessions ..." Grâce à une écriture particulièrement intelligente et sensible, il parvient à mettre à jour les contradictions dont est tissé le caractère de son personnage principal - comme d'ailleurs celui de la majorité des hommes. Nat, par exemple, admettra de bonne grâce avoir ordonné le massacre de personnes qu'il n'avait aucune raison de détester et qui, même, avaient fait preuve de bonté envers lui. Il déclare lui-même à son avocat être dans l'impossibilité d'expliquer le phénomène autrement que par la volonté de Dieu.

Mais Styron fait mieux : il rend le lecteur solidaire de Nat (notamment quand il évoque les conditions de l'esclavage, les pratiques de certains Blancs et Noirs, etc ...) tout en le contraignant à le désapprouver dans son délire mystique. Pour un agnostique - blanc ou noir d'ailleurs - le propos est d'ailleurs très clair : Nat Turner le Noir a été contaminé par l'idéologie religieuse biblique. D'autres, qui n'étaient ni esclaves, ni considérés comme moins que rien, se sont laissés prendre à ces redoutables sirènes. N'est-il pas normal dans ces conditions que Nat, dont l'intelligence ne fait aucun doute mais que la "rupture" forcée avec cette image paternelle que représentait pour lui Samuel Turner et plus encore les conditions dans lesquelles elle survint ont forcément fragilisé à outrance, ait sombré lui aussi ? ...

Roman subtil, roman dérangeant à plus d'un titre, "Les Confessions de Nat Turner" rappelle que, bien avant la guerre de Sécession, le Sud se divisait entre partisans de l'esclavage et adeptes d'un retour à la liberté pour les Noirs. Il démontre aussi combien ces deux visions, si dissemblables qu'elles fussent, étaient aussi utopiques l'une que l'autre. Les songeries de Nat Turner, ces pensées qui tournent en vase clos, se heurtent aussi bien à l'une qu'à l'autre. A sa manière, Nat aura cherché une troisième voie - qui s'ouvre sur la Mort, la sienne et celle de parfaits innocents. Peut-être en existe-t-il une autre mais le Sud - et l'Humanité à travers lui - finira-t-il par la découvrir ? Styron en doute - et son lecteur aussi. Mais il a le mérite de prouver une fois encore que, Blanc ou Noir, l'Homme est assailli par les mêmes démons.

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02 juillet 2007

Les sorcières d'Eastwick - John Updike.



The Witches of Eastwick
Traduction : Maurice Rambaud

Si vous avez déjà vu le film que les studios hollywoodiens tirèrent de ce livre, dans les années 90, avec Jack Nicholson, Susan Sarandon, Cher et Michelle Pfeiffer, il est possible que la lecture de ce roman vous incite à vous débarrasser illico de votre DVD ou de votre VHS, dans le creux accueillant d'une poubelle ou alors chez le revendeur le plus proche de chez vous. Car, une fois de plus - faut-il s'en étonner à l'heure actuelle, hantée par les Créationnistes, les Islamistes et autres "Istes" sinistres ? - les producteurs américains non seulement ont reculé devant la subversion mais, ce qui est pire, ils ont tenté de la dissoudre dans une potion bien fade, qui n'a plus rien à voir avec la sorcellerie, blanche ou noire - encore moins avec le discours d'Updike.

Ici, Jane (la violoncelliste), Alexandra (rôle tenu par Cher dans la version filmée) et Sukie (la journaliste locale) sont bel et bien trois sorcières, au sens pré-chrétien et pré-bien-pensant du terme, dont les pouvoirs, latents comme chez toute femme, se sont révélés lorsqu'elles ont quitté leur époux ou leur compagnon - ou quand celui-ci les a laissées tomber.

Ce sont des sorcières épicuriennes, en contact permanent avec la Nature même si elles sont sans illusions sur elle, des sorcières qui, en ces années soixante-dix où Updike a placé son décor, vivent une bisexualité sans complexes et ignorent le regard des autres.

Leur petit trio sympathique est brusquement troublé par l'arrivée dans le pays de Darryl Van Horne, "un homme noir" qui rachète le manoir Lennox et avec lequel elles se lient dans une étrange relations mi-amoureuse, mi-amicale où la jalousie n'existe pratiquement pas.

Contrairement à ce qu'il se passe dans le film, il n'est jamais dit que cet "homme noir" est bel et bien le Diable. Certes, Updike s'amuse à le laisser entendre çà et là mais, quand on arrive à la fin du roman, ce "diable" en question nous apparaît plus proche d'un Méphistophélès de troisième zone que du Lucifer tout puissant que Nicholson campe avec son biro - et son cabotinage - habituels.

En outre, jamais Van Horne ne rentre en conflit avec les sorcières - lesquelles sont visiblement plus puissantes que lui. Il donne l'impression de rester à la remorque et, à travers lui, c'est le mâle américain que vise Updike. Pourtant, son roman n'est en rien une attaque contre le matriarcat US. Il s'agit au contraire d'une réflexion des plus subtiles faite par un homme sur les différences fondamentales entre les deux sexes.

Contrairement à nombre de ses pairs, Updike n'y voit pas prétexte à une guerre machiste ou féministe. Par le biais de personnages liés à l'antique sorcellerie, c'est le concept de la Création qu'il met en jeu : les hommes et les femmes seraient différents et vivraient certainement mieux si la Nature ne les faisait pas dépendre l'un de l'autre. Le romancier met le doigt sur le problème majeur du sexe dit fort : la naissance. Avec des mots parfois crus, il établit par exemple un parallèle flagrant entre la pratique du cunnilingus et le désir de retourner à la matrice. Plus féministe qu'une "chienne de garde" mais plus mesuré, il énonce comme un fait incontestable que l'homme, parce qu'il naît féminin dans l'eau-mère, garde à jamais la nostalgie de ce premier état d'où la Nature, encore elle, l'arrache sans lui demander son avis, en lui infligeant des testicules et un pénis que, si on l'avait consulté, il n'aurait peut-être pas acceptés.

La puissance masculine, nous dit Updike, est une illusion. Le vrai pouvoir, c'est la Femme qui le détient, non que, au contraire de l'Homme, elle l'ait cherché mais parce que la Nature elle-même est femme. Et personne n'y pourra jamais rien : au dernier jour de notre vie, c'est encore notre mère que nous appelons.

Un roman à découvrir et qui, en ce qui me concerne, m'incitera encore à me procurer les oeuvres de John Updike.

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30 juin 2007

La vérité sur Lorin Jones - Alison Lurie.



The Truth about Lorin Jones
Traduction : Sophie Mayoux

Si vous ne deviez lire qu'un seul Lurie, c'est celui-ci, je crois, que je vous recommanderais.

La romancière y prend pour héroïne Polly Alter (les latinistes apprécieront son nom qui annonce d'ores et déjà la couleur), mère divorcée qui redoute de voir son fils, Stevie, décider, à l'adolescence, d'emménager définitivement chez son père. C'est que, en ce début des années soixante-dix qui voient s'affirmer outre-Atlantique une revendication féministe un peu trop virulente, Polly, en dépit de ce qu'elle affirme en public, notamment auprès de ses relations lesbiennes et à sa meilleure amie, Jeanne, lesbienne elle aussi, Polly n'est absolument pas sûre d'elle-même et encore moins du bien-fondé de l'existence qu'elle a choisie.

Au départ, Polly voulait peindre. Malheureusement, le lendemain même de son mariage, elle tomba, à l'hôtel, sur une toile merveilleuse, signée Lorin Jones, et qui la découragea définitivement. C'est qu'elle voyait là, sur cette toile, tout ce qu'elle-même rêvait de produire, un mélange d'abstrait et de pré-raphaélite tout à fait hors du commun. Du coup, Polly abandonna et devint chroniqueuse et agent pour les galeries d'art.

Après toutes ses années, on vient justement de lui demander de rédiger la biographie de cette Lorin Jones, décédée à la fin des sixties. Emballée - elle se sent tant d'affinités avec Lorin - Polly accepte, persuadée, tant par son expérience personnelle que par l'atmosphère ambiante, que Lorin est morte victime des hommes. Polly tient d'ailleurs prête sa liste de coupables potentiels à interviewer :

1) le marchand de Lorin, Paolo Carducci ;

2) le demi-frère de Lorin, Leonard Zimmern ;

3) l'ex-mari de Lorin, le critique d'art Garrett Jones

4) et enfin l'amant de Lorin, qui l'enleva à son mari : Hugh Cameron.

Elle se met donc en quête ...

Vous raconter le reste serait dévoiler l'intrigue - et ce serait surtout vous priver d'une grande source de plaisir. Car "La Vérité sur Lorin Jones" est un petit chef-d'oeuvre d'acidité, de tendresse et d'humour qui nous donne en outre une leçon de sagesse : rien n'est jamais si beau, si bon ... ni si laid, si pourri qu'on le croit. Tout cela doublé d'une réflexion féroce sur les excès du féminisme.

A emporter cet été, sur la plage, par exemple. Vous devriez passer un sacré bon moment. Wink

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18 juin 2007

La Ville de Nulle-Part - Alison Lurie.



La Ville de Nulle Part
The Nowhere City
Traduction : Elisabeth Gille

Eh ! bien ! ça y est ! Dès le deuxième roman d'Alison Lurie, j'ai retrouvé tout - et j'écris bien tout - ce qui m'avait enchantée lorsque j'avais lu "Femmes et Fantômes." Et avant tout sa prodigieuse alacrité qui confère à son ton - plus qu'à son style au sens premier du terme - quelque chose d'inimitable et que, en anglais, on pourrait appeler la "Lurie touch."

Comme dans "Les Amours d'Emily Turner", tout commence par un couple qui emménage. Plus précisément, Paul Cattleman a débarqué en éclaireur dans la petite ville de Mar Vista (Californie) pour y prendre le poste de biographe que lui offrait la Société Nutting, laquelle travaille avec le gouvernement. Paul est un brillant diplômé en histoire et en littérature de l'université de Harvard mais, n'ayant pu y décrocher une chaire, il se voit contraint d'emprunter une autre voie.

Oh ! à titre bien provisoire, comme il ne cesse de le répéter à sa femme, Katherine, laquelle est beaucoup moins enthousiaste que lui à l'idée de s'installer ne fût-ce que pour un an à Mar Vista. Katherine s'est d'ailleurs fait tirer la patte pour suivre Paul mais, quand s'ouvre le roman, elle vient quand même de le rejoindre dans une petite maison dont elle déteste d'emblée les couleurs certes criardes mais en accord avec le climat californien.

Si le personnage de Katherine nous apparaît tout d'abord comme celui d'une femme qui fait beaucoup d'histoires pour pas grand chose, très vite, Alison Lurie s'amuse à retourner la situation. Paul, qui trouve tout naturel de tromper sa femme, se laisse tomber dans les bras de Cecile O'Connor, qui tient à la fois de la beatnik et de la hippie. Et l'on comprend aussi très vite que, sous des dehors faussement décontractés, notre jeune universitaire est aussi sexiste que l'était Holman Turner dans "Les Amours ..." : de sa maîtresse, il attend certains plaisirs que son épouse légitime ne doit surtout pas connaître. Bref, vous voyez le genre ? ...

Plus ou moins délaissée par son mari sous l'éternel prétexte du travail, Katherine ne songe pas tout d'abord à lui rendre la monnaie de sa pièce - car elle se doute bien qu'il y a anguille sous roche. Puis, les circonstances faisant le larron ...

Le sommet du livre intervient lorsque le lecteur réalise que Paul, ayant perdu tout espoir de se fixer avec Cecile, en conclut qu'il lui est désormais impossible de vivre en Californie. Lui qui, en dépit des réticences de Katherine, en était venu à envisager de s'installer définitivement à Mar Vista, retourne alors sa veste et se met à rêver à nouveau de la Nouvelle-Angleterre.

Seulement, quand il prendra l'avion pour Convers - clin d'oeil au livre précédent - ce sera sans Katherine. Désormais surnommée "Kay" par les nombreuses relations qu'elle s'est faite à Mar Vista, Venice et même Hollywood, Katherine n'a plus du tout envie de jouer les roues de secours pour le char triomphal de son époux.

C'est acerbe et désopilant mais attention : on ne rit jamais aux éclats, c'est beaucoup mieux amené. Avec ça, Alison Lurie façonne des personnages secondaires qui réussissent le tour de force de se révéler incroyables et pourtant très humains comme Iz, le psychiatre et son épouse, Glory, la star hollywoodienne.

A lire, et même avant "Les Amours d'Emily Turner."

Posté par MDV_ à 15:16 - Littérature made in USA. - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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