02 mars 2007
Haut le Coeur - Takami Jun.

Traduction : Marc Mécréant
Ce
roman, qui enthousiasma, paraît-il, Mishima et Kawabata, m'a beaucoup
déçue. J'ai même failli l'abandonner à sa moitié, c'est tout dire. Mais
je me suis reprise et je l'ai achevé hier au soir.
En
dépit de tous mes efforts, je ne suis pas parvenue à éprouver ne fût-ce
qu'une ombre de sympathie ou, à défaut, d'admiration, pour son
narrateur, Kashiba Shirô. Un personnage du livre lui dit, sur la fin,
qu'il n'est ni un brave type, ni une canaille et qu'il est seulement un
anarchiste, et le manque absolu d'empathie qui a été le mien à la
lecture de ses aventures dans le Japon des années 1925/1936 vient
peut-être de là, je l'avoue.
Chez Kashiba, il
n'y a qu'une seule flamme : détruire, détruire, et encore détruire.
Certes, il évoque de temps à autre - et de façon très vague - la
reconstruction qui suivra mais ... on n'y croit pas une minute.
Kashiba
semble avoir eu un rapport au Père assez ambigu et sa haine de
l'autorité trouve vraisemblablement sa source là-dedans. Mais il n'y a en lui - en tous cas, telle est mon impression - nul panache, nulle noblesse.
On sent bien la jouissance qui est sienne lorsqu'il traîne avec de
petites frappes plus ou moins obtuses et lorsqu'il se place dans des
situations impossibles. Pendant près de 750 pages, il ne songe
qu'à tuer : un malheureux chien errant, tel ou tel homme politique ou
militaire, un parfait inconnu même, rien que pour prouver qu'il est
capable du passage à l'acte ...
En outre, le déséquilibre est
flagrant entre le ton littéraire, très soigné, que l'auteur choisit
pour nous dépeindre la situation historique à cette époque - période de
très grande agitation au Japon - et le recours systématique, dans les
dialogues, à l'argot. Peut-être la chose passe-t-elle mieux en japonais
mais, en français - et malgré le soin apporté par Marc Mécréant à sa
traduction - cela gêne terriblement.
Et puis, si
l'intrigue est complexe, ce qui peut être un avantage, elle perd tout
intérêt dès lors qu'elle est présentée de façon extrêmement
brouillonne. (Un index des noms japonais serait sans doute le bienvenu
à la fin du volume.) Or, Takami Jun ne donne nullement
l'impression de maîtriser son histoire mais d'en placer les morceaux,
un peu au petit bonheur, de façon très maladroite et presque grossière,
par-ci, par-là.
En gros, "Haut le Coeur" - dont Mishima
soulignait avec raison l'ambiguïté du titre - conte l'itinéraire
sentimental et idéologique d'un jeune anarchiste dans le Japon des
années 20/30. Fils d'un fondeur, il s'est laissé gagner, au lycée, par
les théories d'Osugi Sakae* :
| Citation: |
| [...] ... Au cours de ma quatrième année de lycée me tombèrent entre les mains les livres d’ Ōsugi Sakae. L’homme passait pour terrifiant ; ses ouvrages aussi : c’est cette réputation même qui me séduisit et m’amena à le lire. Prétendre carrément que je n’éprouvai pas une sorte d’effroi serait mentir ; mais ce qui compte, c’est le choc , l’émotion dont je fus bouleversé devant une si évidente et terrible vérité. ... [...] |
Pour lui, la société est pourrie et il faut la dynamiter. Pour ce faire, comme beaucoup de ses amis anarchistes, il ira jusqu'à s'allier aux militaires - on constate une fois de plus combien les extrêmes peuvent se rapprocher.
Le tout sur fond de magouilles en Mandchourie (son meilleur ami,
Sunama, devient un caïd de l'opium) et de trafics divers aussi bien en
Corée qu'au Japon. Par la force des choses, le lecteur est entraîné, à
la suite de son "héros", dans le monde de la pègre et de la
prostitution. Mais, là non plus, on ne croise cette lueur crépusculaire qui, chez les grands écrivains, fait toute la beauté de ces univers.
Et
c'est bien dommage car, si on a le courage d'aller jusqu'à la fin de
"Haut le coeur", on voit bien que ce roman présente quand même beaucoup
d'intérêt - notamment historique. C'est le traitement qui pèche - et de
façon irrémédiable. A moins que, en apprenant le japonais ...
* : pour en savoir plus sur l'anarchisme au Japon, voir ici.
07 février 2007
Pays de Neige - Kawabata Yasunari.

En
1937, Kawabata Yasunari achetait, dans la région de Shinshû, une petite
maison sise dans la station thermale de Kazuira. Ce pays où il se
plaisait tant allait servir de cadre pour l'action de nombre de ses
romans et nouvelles, dont "Pays de Neige."
Un
riche Tokyôïte, Shimamura, se rend dans une station thermale pour y
goûter deux ou trois jours de repos. Désoeuvré, il demande à la
propriétaire de l'auberge dans laquelle il est descendu de demander une
geisha. Mais comme une nouvelle route a été inaugurée le jour même,
donnant ainsi prétexte à des banquets de notables, la chose se révèle
impossible puisque toutes les geishas professionnelles du coin ont été
retenues pour la soirée et la nuit. Devant la déception de son
client, l'aubergiste lui parle alors de la jeune fille "qui habite chez
la maîtresse de chant" et qui, bien que non professionnelle,
accepterait peut-être. Une heure plus tard environ, Shimamura
voit arriver dans sa chambre - "la chambre aux camélias - la jeune
Komako dont il tombe presque instantanément amoureux. Devinant
cependant qu'il se trouve en présence du genre de relation qui risque
de durer bien plus qu'une seule nuit, il s'abstient de l'inviter à
passer la nuit en sa compagnie. Peine perdue : ce qui ne se fera pas ce jour-là se fera le lendemain ...
L'intuition
de Shimamura ne l'avait pas trompé puisque cette scène, il se la
remémore au cours d'un flash-back, alors qu'il est de retour à la
station thermale pour y renouer avec Komako. Durant ce second séjour, il va en apprendre un peu plus sur elle - très peu à vrai dire.
Par exemple qu'elle aurait été fiancée au fils de la maîtresse de chant
et que ses fiançailles auraient été rompues par l'irruption, dans la
vie du jeune homme, d'une autre femme. Or, par la grâce du
hasard romanesque, il se trouve que, dans le train qui l'amenait de
Tokyô, Shimamura a justement croisé le fils de la maîtresse de chant,
accompagné d'une très belle jeune femme prénommée Yokô et qui semblait
être, elle aussi, une enfant du pays. Le retour du couple
s'explique par la tuberculose qui ronge le malheureux fils de la
maîtresse de chant, lequel n'a plus qu'un désir : mourir dans sa maison
natale.
A partir de là, entre Shimamura et les deux
femmes, Kawabata développe à petites touches une relation très bizarre,
toute en non-dits et en faux-semblants, qui risque fort de laisser sur
sa faim tout lecteur approchant ce livre dans une optique exclusivement
occidentale. Certes, on peut se dire que, tandis que Komako
symbolise la satisfaction sensuelle et sexuelle, Yokô représente celle
de l'esprit ou, tout simplement, de l'oeil. Mais que devient dans ce
cas l'amour sincère que Shimamura porte à la première ? ...
Bien
plus qu'une banale histoire d'amour, "Pays de Neige" est une recherche
de la perfection et de la pureté à l'intérieur de ce sentiment.
Seulement, pourquoi faudrait-il que la perfection prît corps pour
atteindre à l'absolu ? En ce sens, le texte de "Pays de Neige" est à
rapprocher de ces estampes ou peintures japonaises où l'on voit (par
exemple) un petit personnage (vieillard, femme, enfant, peu importe le
sexe et l'âge) cheminer, d'une allure qu'on devine lente, vers le
sommet d'une montagne. Pour le spectacteur, il y a au moins autant,
sinon plus, de plaisir à imaginer le repos qui l'attend qu'à contempler
sa progression.
A mon modeste avis, c'est dans cette optique
rien moins qu'occidentale qu'on doit lire "Pays de Neige" et
probablement les autres textes de son auteur. Faute de quoi,
le lecteur risque de n'y rien comprendre et de se demander pourquoi
Kawabata est tenu pour un tel maître - et, ce qui est plus grave, de
passer ainsi à côté d'une oeuvre puissante et fragile, telle une fine
lame d'acier aux mille reflets.
Le Pavillon d'Or - Mishima Yukio.
De son vrai nom Kimitake
Hiraoka, Yukio Mishima demeure comme l’un des plus grands et des plus
sulfureux auteurs japonais de l’Après-guerre. Grand, il le fut par la sensibilité et la fluidité d’un style qui, dans sa "Mer de la Fertilité",
n’est pas loin de charrier la Poésie à l’état pur. Quant au souffre de
sa réputation, il est dû essentiellement à ses opinions politiques on
ne peut plus nationalistes et fortement opposées au modernisme.
L’homosexualité, l’étroite
liaison qu’ont toujours entretenue Eros et Thanatos, le pessimisme le
plus amer et le plus raffiné, la nostalgie de la tradition des
samouraïs et du Japon impérial ainsi qu’une fascination dévorante pour
l’auto-destruction, voilà les piliers sur lesquels repose, et
solidement, l’oeuvre de l’auteur japonais.
Dans cette oeuvre, mieux vaut pénétrer par les "Confessions d’un Masque",
récit sobre et poignant de la découverte par le héros de son
homosexualité. Et mieux vaut sans doute réserver pour la fin - bien que
cet ouvrage ne soit pas le dernier que rédigea l’écrivain - le pervers
et désespéré "Pavillon d’Or."
A l’origine du "Pavillon d'Or", un fait divers : l’incendie de l’un des plus vieux et des plus vénérés temples shintoïstes de Kyôto, qui donne d’ailleurs son nom au livre. L’auteur en est un bonze novice de 21 ans qui dira avoir agi par haine de la Beauté.
Cette histoire, Mishima va la retravailler avec autant de patience et de perfectionnisme qu’il en a mis jadis, lui, l’enfant malingre et chétif, à sculpter son propre corps en un désir de surcompensation qui n’est pas sans rappeler lord Byron. D’emblée, il se place dans la peau du futur pyromane, un garçon laid et bègue, qui voue à son père disparu autant d’admiration qu’il porte de mépris, voire de haine à sa mère. Et le héros, Mizogushi, à son tour, va disposer de deux "doubles" : l’un, positif, le clair Tsurukawa qui, pourtant, finira lui aussi par se suicider après une déception amoureuse ; l’autre, négatif, le cynique Kashigawi, dont les deux pieds bots évoquent irrésistiblement au lecteur occidental le Méphistophélès de la légende faustienne.
Au centre de ce trouble univers, le Pavillon d’Or où Mizogushi et Tsurukawa sont novices et qui, lui aussi, possède un "double" dans la cervelle complexe du premier, un double qui symbolise à la fois la Beauté suprême et, vraisemblablement aussi, l’Homosexualité larvée du narrateur. Il est en effet étrange de constater que celui-ci ne peut avoir de relation sexuelle avec une femme que lorsqu’il a pris la décision de renoncer à tout et d’incendier le Pavillon d’Or. (Encore cette relation est-elle fort loin de la volupté qu’il imaginait ...)
Et, en filigrane, la Chair, toujours à la limite de la Perversion et de la Décomposition. Car Mishima, que fascinait tant la Beauté et surtout celle du corps masculin, souhaita sans doute toute sa vie s’en libérer à jamais.
Un roman où l’introspection frôle parfois l’intolérable tant l’on sent, au-delà le personnage fictif de Mizogushi, les coups dont se flagelle - non sans volupté - Mishima lui-même. Un roman envoûtant mais étouffant et absolument dénué de tout espoir. Un roman fidèle à son auteur qui, après avoir tenté un putsch militaire en novembre 1970, demanda à un proche de l’assister dans son "seppuku."
Yukio Mishima était enfin libéré : il avait tout juste 45 ans.
La Course au Mouton Sauvage - Murakami Haruri.
Après avoir achevé "La course au mouton sauvage" de Hakuri Murakami et suite à une réflexion de l'Homme en Noir un peu avant l'épilogue, je me suis demandé s'il ne serait pas plus exact de l'appeler : "La sauvage course au mouton."
En
tous les cas, c'est un livre pas-sion-nant ! Une petite merveille de
récit à la fois insolite et initiatique qui, à partir du début de la
"course", flirte carrément avec le fantastique. Mais un fantastique
diffus, fidèle à une certaine tradition japonaise, un fantastique
poétique et doux, avec des pointes de cruauté mélancolique.
Tout
bien sûr débute de façon banale avec un narrateur de 36 ans qui vient
de divorcer et qui traîne à Tôkyô une existence de publicitaire aisé
mais désabusé. On peut croire longtemps à une histoire d'amour un peu
semblable à celle de "La Ballade ..." jusqu'au moment où notre
narrateur se voit convoqué par l'Homme en Noir, mi-conseiller
politique, mi-yakusa, dévoué secrétaire du Maître, ponte moribond de
l'Extrême-droite japonaise.
Avant
de prendre son envol vers les hautes sphères du pouvoir, à la fin des
années 30, le Maître n'était qu'un jeune homme tout à fait banal. Mais,
à partir de l'an 1937, il s'est mué en un leader incontesté et
incontestable. Pourquoi ? La réponse est toute simple : parce qu'un
mouton - pas n'importe quel mouton, bien sûr - s'est emparé de son
esprit. Mais le corps du Maître étant arrivé sur la fin, le
mouton-parasite vient de le quitter, en quête d'un nouvel hôte. Et ce
que l'Homme en Noir exige du narrateur - pour certaines raisons que je
vous laisse découvrir - c'est qu'il déniche ce fameux mouton - et
éventuellement le nouveau corps qu'il a choisi.
Comme
le fait lui-même remarquer le narrateur lors de son entretien avec
l'Homme en Noir, l'histoire est complètement absurde et pourtant,
quelque chose fait qu'on la sent authentique ...
Autant
parce qu'on lui force la main que parce qu'il est lui-même taraudé par
la curiosité, notre héros accepte donc la "mission" dont on veut à tous
prix le charger. Et il part en quête, accompagné par sa girl friend,
une jeune femme aux oreilles d'une beauté délicate qui, en parallèle de
ses activités de correctrice pour une obscure maison d'édition et pour
une agence de mannequins spécialisée dans les photos ... d'oreilles,
travaille aussi comme escort-girl.
En sortiront-ils indemmes ? Physiquement, oui. Moralement, c'est autre chose.
Quoi qu'il en soit, à
l'image d'une bonbonnière japonaise dont on se demande en vain pourquoi
on n'accepterait sous aucun prétexte de se séparer d'elle, ce livre a
quelque chose d'exquis et même d'envoûtant. Aux antipodes de "La Ballade ..." (qui m'avait laissée un peu sur ma faim ...), il laisse présager chez son auteur une grande faculté de renouvellement,
qualité à mon avis trop rare dans le roman actuel. N'hésitez donc pas à
vous faire votre propre idée sur la question : lisez "La Course au
mouton sauvage" !
La Femme des Sables - Abé Kôbô

"La
Femme des Sables", qui est considéré comme l'un des plus grands romans
de la littérature moderne japonaise et qui reçut le Prix Akutagawa en
1962, fait penser irrésistiblement à un Beckett qui aurait délaissé les
planches du théâtre pour recréer ses "Beaux Jours" de façon
exclusivement romanesque.
Pourtant, à la différence
de l'auteur de "En attendant Godot", Kôbô plante ses personnages dans
le réel, un réel de cauchemar certes mais un réel suffisamment réaliste
pour que le lecteur se dise que, finalement, cette histoire pourrait
arriver - et a pu arriver quelque part à quelqu'un ...
Intrigue de départ extrêmement simple :
parti en congé pour trois jours, un instituteur qui consacre ses
loisirs à la recherche de nouvelles espèces d'insectes se rend sur la
côte japonaise, en quête d'une espèce rare de cicindèles des jardins.
Il atteint un village cerné par le sable et, la nuit tombant, demande à
un vieillard qui se promène s'il ne pourrait pas coucher chez
l'habitant. Après s'être enquis s'il venait "de la Préfecture", le
vieillard semble réfléchir et lui répond que, en définitive, la chose
est possible. Par une échelle de corde, il descend dans un trou de
sable où se dresse une maison habitée par une femme jeune encore mais
veuve. Il y passe donc la nuit mais le lendemain, il se rend compte que
l'échelle de corde a été retirée et qu'il ne peut donc plus s'en aller.
Et tout autour, le sable s'entasse, s'entasse, menaçant d'engloutir
tout et tous si on ne s'occupe pas à le déblayer périodiquement ...
On devine tout ce que l'esprit humain, si prompt à concevoir des angoisses en tous genres, peut tirer de pareille lecture. Ce
sable qui dort et qui cependant ne cesse pas un instant de bouger et de
bouger encore, l'ensevelissement programmé de ceux qui y vivent s'ils
ne tentent pas de le contenir, la révolte ressentie à l'idée que cet
esclavage présente quelque chose d'éternel, puis, peu à peu, la
résignation qui s'installe à un degré tel que, finalement, notre héros
refusera sur la fin d'abandonner maison et sable, tout cela peut se
lire de bien des manières.
Le sable et ce qu'il engendre
symbolisent-ils l'inanité de l'existence humaine ? ou autre chose
encore ? Chaque lecteur est tenu de leur trouver une signification
personnelle car, de l'auteur, il n'obtiendra rien de plus qu'un récit à
la fois onirique et précis qui se conclut de façon on ne peut plus
légale par un document du tribunal déclarant Niki Jumpeï -
l'instituteur - comme personne disparue.
Un roman
étrange, aussi irritant que le sable qu'il élève ici à la dignité de
dieu-vivant, bourré d'interrogations existentielles, tout à la fois
déroutant et percutant et dont il faut saluer l'implacable maîtrise du
récit. Un style souple, raffiné, poétique aussi avec des pages d'un
érotisme tout à fait particulier et aussi étouffant que le sable
lui-même. A lire mais surtout à relire. 
Ecstasy - Murakami Ryû.

"Ecstasy"
constitue la première partie des "Monologues sur le plaisir, la
lassitude et la mort." Dans les deux livres qui lui font suite,
"Melancholia" et "Thanatos" qui vient de sortir en France, on retrouve
l'énigmatique personnage de Yazaki, "le Maître."
Toutes proportions gardées, on peut comparer certains des textes de cet auteur à
ceux du marquis de Sade avec cette différence que Murakami Ryû en fait
une véritable réflexion sociale sur l'influence de l'Occident et
surtout de l'Amérique sur le mode de vie japonais.
Du
Japon, "Ecstasy" a l'élégance mais aussi la cruauté. Bien que ce livre
conte l'histoire d'une déchéance par les drogues et le sexe, rien n'y
évoque le galop apocalyptique qui scande par exemple "American Psycho."
Tout ici est pesé, lent et solennel : le mot "rituel" y est d'ailleurs
souvent utilisé.
Tout commence pour le héros par cette phrase que, dans le quartier du Bowery, lui lance un SDF parlant un japonais impeccable :
"Eh ! toi, tu sais pourquoi Van Gogh s'est coupé l'oreille ?"
Miyashita
va alors se lier avec cet étrange clochard qui lui conseille, une fois
rentré au Japon, d'appeler un certain numéro de téléphone. Déjà trop
attiré par l'Inconnu, Miyashita suit ses directives et rencontre
Kataoka Keiko, une femme d'un âge indéterminé mais extrêmement belle,
laquelle lui conte une partie de l'histoire du SDF dont il apprend
enfin l'identité : Yazaki.
C'est lors de cette rencontre
que Miyashita commence à perdre pied. Chez lui, le "Moi", probablement
trop fragile, ne rêve plus que de se disperser dans un "Autre" que la
prise de drogues comme la cocaïne mais aussi l'ecstasy, encouragée par
Kataoka Keiko, morcelle encore plus. Là-dessus se greffe la révélation
de sa personnalité masochiste qui n'aspire plus qu'à lécher les pieds
de Keiko afin de parvenir à la jouissance. Bref, au gré des
descriptions des rituels SM jadis pratiqués par Keiko avec Yazaki et
une deuxième partenaire, Reiko (qui ne cessera d'appeler Yazaki "le
Maître" pendant l'entretien final que Miyashita aura avec elle à
Paris), le héros bascule dans la négation absolue de sa personnalité.
La
phase terminale sera son asservissement consenti à un travail de
"mulet" pour Keiko et Yazaki puisqu'il acceptera d'avaler des
préservatifs bourrés de cocaïne à Paris et de les faire passer au Japon
pourvu que Keiko s'occupe personnellement de les lui faire "restituer."
Je ne vous dirai rien de la fin, si ce n'est qu'elle est atroce.
"Ecstasy" constitue d'ailleurs un
curieux mélange d'atrocités tranquillement et minutieusement décrites
et de réflexions sur le "Moi" et ses tendances suicidaires, le tout
nimbé d'une aura de fatalité. Certes, on croit comprendre que
Miyashita était prédestiné à ce genre de chute et pourtant ... pourtant
n'aurait-il pas pu se maîtriser ? Lui-même, qui est aussi le narrateur
de ce roman, note souvent le désir qu'il a de tout laisser tomber, de
reprendre le bon chemin. Mais ...
Et c'est ce "mais" qui fait de ce roman, au demeurant écrit sans complaisance aucune dans les scènes sexuelles pourtant hard,
une oeuvre dérangeante, à ne pas placer, à mon sens, entre toutes les
mains. Jusqu'au bout de cette descente aux Enfers, le lecteur ne sait
ce qui l'emporte en lui, de la fascination ou de l'horreur. N'est-il
pas en effet un voyeur, aussi coupable en un sens que Keiko et Yazaki -
peut-être plus même, qui sait ?
Le Faste des Morts - Kenzaburô Ôé.

C'est
un auteur qu'on m'avait beaucoup vanté - il a d'ailleurs reçu le Prix
Nobel de Littérature en 1994 - et je n'ai pas été déçue. Les trois
nouvelles qui composent "Le Faste des Morts" appartiennent à sa
première période. On peut même dire que celle qui donne son titre au
recueil a lancé la carrière de l'auteur.
"Le Faste des Morts" est l'une de ces nouvelles qui méritent une relecture. L'argument
en est à la fois très simple et très macabre : dans une morgue, l'heure
est venue de changer de cuve des cadavres conservés pour les
dissections. Le narrateur est un étudiant en lettres qui, afin de
mettre un peu de beurre dans ses épinards, se charge de ce "petit
boulot." Il l'accomplira en compagnie du gardien de la morgue et d'une
autre étudiante qui est enceinte et désire se faire avorter.
Pas
de sang, pas d'effets horrifiques mais une réflexion sur le rapport des
vivants avec la Mort à la fois subtile et un peu déstabilisante : le
narrateur finit par penser que les morts sont moins dérangeants que les
vivants, beaucoup trop violents, torturés et prêts aussi à torturer
leur prochain.
La seconde nouvelle, "Le Ramier", se déroule dans un centre de redressement pour adolescents.
Plus longue, elle parle surtout de violence mais sans complaisance, de
sexe, de châtiment, de douleur et de rachat tout en posant l'éternelle
question : n'avons-nous pas tous en nous le désir de faire souffrir, voire de tuer ?
Quant à la troisième, la plus féroce peut-être mais certainement la plus ironique, elle fit scandale à sa parution, en 1961.
Elle nous dépeint les premiers émois sexuels d'un adolescent de 17 ans
- le titre est d'ailleurs "Seventeen" - qui, en révolte contre sa
famille et son pays qui, à ses yeux, accepte sans broncher l'occupation
américaine, cherche dans la vie sociale un exutoire à ses nombreux
sentiments de frustration. Un jour, par curiosité plus que par
conviction et poussé par l'admiration qu'il éprouve envers un
condisciple, ce jeune homme qui s'affirme "de gauche" dans les
premières pages, se rend à une manifestation orchestrée par
l'extrême-droite japonaise. Et c'est la révélation : il trouve enfin un
sens à sa vie.
Ôé avait imaginé une suite, intitulée :
"Un jeune militant meurt". Fanatisé à outrance, le héros de "Seventeen"
se risquait dans un attentat contre un leader socialiste, était arrêté
et se pendait dans sa prison. Mais cette seconde partie, parce qu'elle
se basait sur l'assassinat, en octobre 1960, d'Inejirô Asanuma par un
militant nationaliste, déplut si fort à l'extrême-droite que le
rédacteur de la publication dut présenter ses excuses publiques et
qu'il fut décidé que plus jamais - en tous cas au Japon - elle ne
serait republiée. Il paraît cependant qu'on peut la trouver dans une
édition italienne.
Kenaburô Ôé a également écrit des
romans ("Le Jeu du Siècle") et des textes autobiographiques comme "Moi,
d'un Japon ambigu" ou "Une famille en voie de guérison" et s'ils sont de la même tenue que ces trois nouvelles, le lecteur ne s'en plaindra certainement pas.
Dogra Magra - Yumeno Kyusakû.

Dogra Magra ou le Roman Labyrinthique.
Peut-être Yumeno Kyûsaku se sentait-il plus à l'aise dans le "court." On peut le penser car la
faiblesse de "Dogra Magra" tient dans sa construction et ses longueurs
- celles-ci étant peut-être plus sensibles à un Occidental : le roman
policier chinois ou japonais, pour autant que je le sache, a toujours
aimé les digressions.
Mais justement, dans "Dogra Magra", on ne peut pas parler vraiment de digressions mais plutôt de répétitions.
Si le procédé montre très clairement dans quel état mental lamentable
se trouve le principal narrateur du roman, il finit par lasser.
Imaginez des poupées gigognes dont les emboîtages successifs n'auraient
pas de fin et vous aurez une idée assez exacte de "Dogra Magra."
Les
quatre-cents premières pages surtout sont laborieuses parce que
truffées de discours et de théories sur le traitement des aliénés et
aussi de réflexions philosophiques sur l'esprit, le cerveau, etc, etc
... Le style n'arrange rien : il regorge de points de suspension, se
fait tour à tour haché et doctoral et tout cela donne l'impression de
tourner sans fin.
A la moitié du roman donc, le ton change
légèrement et l'intrigue qui aurait conduit notre narrateur dans la
cellule d'hôpital où nous l'avons trouvé fait mine de se mettre en
place. Mais elle est elle-même si tordue, si distordue, si contournée,
si nébuleuse que le lecteur n'a pas trop de toute son attention pour la
suivre. (Surtout, lire "Dogra Magra" quand on a tout son temps ! Sinon
vous ne le terminerez jamais.)
En substance, un jeune
homme (une vingtaine d'années à peu près) se réveille un triste matin
dans une cellule capitonnée et entend une voix de femme - celle de sa
voisine de la cellule 6 - l'appeler et gémir. Après avoir tourné comme
un ours en cage pendant on ne sait trop combien de temps, l'amnésique
(car le malheureux ne se rappelle pas même son nom) reçoit la visite du
Dr Wakabayashi, homme grave et volontiers pédant, qui lui donne
l'impression de l'observer sans cesse du coin de l'oeil et qui l'invite
à se remémorer son identité par une recherche personnelle dans des
lieux et dans des archives où lui-même, Wakabayashi, se fera son guide.
L'amnésique
arrive ainsi dans le bureau-bibliothèque du Pr Masaki, son médecin
référent, dont Wakabayashi lui assure avec regret qu'il s'est suicidé
un mois plus tôt. De fil en aiguille, le patient est amené à poser de
plus en plus de questions sur le Pr Masaki et, une question en
entraînant une autre, le voilà plongé dans le parcours professionnel
révolutionnaire de Masaki, partisan de la "thérapie par l'émancipation
des aliénés."
Mais, peu à peu, notre amnésique sent une
question croître en lui : n'est-il pas la victime du machiavélique jeu
de pouvoirs de deux médecins particulièrement brillants qui, bien loin
de vouloir lui faire recouvrer la mémoire, s'acharnent à l'induire en
erreur quant à son passé ?
Surtout, s'il y a criminel en cette affaire, qui est-il exactement ? ...
Au-delà
son argument policier, teinté de fantastique, "Dogra Magra" reprend les
sentiments les plus intimes de son auteur : la sensation, qu'il dut
connaître très jeune, de ne pas être maître de son destin, la certitude
d'être manipulé par les uns comme par les autres tout en se demandant
si ceux-ci n'étaient pas eux-mêmes victimes de quelque marionnettiste
aussi occulte que démoniaque, la hantise cachée de son propre
déséquilibre, le mariage du malheur et du sentiment amoureux ... Et
c'est sans doute cela qui parvient à fidéliser le lecteur, à faire
patienter celui-ci jusqu'à la huit-centième page où, une fois de plus,
c'est à lui, et à lui seul, de se faire sa propre opinion sur ce récit
aux multiples facettes qui laisse le même sentiment de malaise que la
contemplation hypnotique d'un motif répété sur un autre motif qui,
lui-même, est répété sur ... 
Pour les éléments indispensables sur la vie tourmentée de Yumeno Kyûsaku, voir ici.
