07 février 2007
Le Dieu des Petits Riens - Arundhati Roy.
Eh ! bien, c'est fait et je viens d'achever :

C'est
un roman assez court mais qui foisonne, c'est vrai. De personnages mais
surtout d'impressions, de couleurs, de mille images sur l'Inde.
Le premier roman que j'ai lu sur ce pays était "La Mousson" de
l'Américain Louis Bromfield et j'en étais sortie (j'étais pourtant très
jeune à l'époque) avec la certitude qu'on ne pouvait faire pays plus
coloré, plus chaud que l'Inde. Bromfield, qui n'y était jamais allé,
dépeignait cette contrée avec un amour que je n'ai pas trouvé par
exemple dans E.M. Forster. Avec Arundhati Roy, qui est Indienne, cette
passion, qui se combine souvent à une exaspération latente envers le
système de castes par exemple, est bien au rendez-vous.
Mais
c'est un drame qui se vit ici, dans cette atmosphère lourde et
paresseuse, où le passé et le présent entremêlent leurs lents tissages
d'araignées. Dès le départ, on sait que ce drame tourne autour de la
mort de Sophie, la fille de Chacko et de son épouse anglaise, Margaret.
La petite fille, "Sophie Mol" comme on l'appelle lorsqu'elle arrive en
Inde pour y retrouver son père biologique, est morte noyée une
quinzaine d'années plus tôt, dans un accident qui fut maquillé en
kidnapping et en meurtre par la grand-tante des héros, Baby Kochama.
Avec
leur mère, Ammu, elle aussi disparue et morte dans la déchéance, les
jumeaux Rahel (la fille) et Estha (le fils) sont les personnages-clefs
du livre. Deux enfants nés de l'union d'un père fonctionnaire qui
s'adonnait trop à la bouteille pour que son épouse, un jour, ne finisse
pas demander le divorce.
En
ces années 60 qui s'achèvent (le drame se place en 1969), Ammu a en
effet osé divorcer pour revenir chez elle, auprès de sa mère, Mammachi
et de sa tante, Baby. Pour ces femmes qui ont connu l'époque où les
Intouchables se devaient de s'éloigner à reculons en balayant jusqu'à
leurs propres traces sur le sol, Ammu n'a pas de "statut légal" - ce
que les jumeaux, voletant entre l'Hindi et l'Anglais, déforment en
"Statue L'Egale." Certes, elles la tolèrent mais elles n'en pensent pas
moins : Ammu a en elle quelque chose d'incontrôlable et de masculin.
Aussi
la grand-mère et la grand-tante ne ressentent-elles pas un amour
extraordinaire pour les jumeaux. Baby surtout semble vraiment les
détester. Il est vrai que Baby est une aigrie ...
Quand
Margaret, qui a jadis divorcé elle aussi de Chacko pour se remarier
avec un Anglais, devient veuve de celui-ci, son premier mari lui
propose de venir passer la Noël dans sa famille, à Ayanemen. Il espère
ainsi revoir la seule femme qu'il ait jamais aimée et, bien entendu, la
fille qu'elle lui avait donnée, la petite Sophie.
Et, en dépit des espoirs de Baby Kochama, Sophie sympathise très vite avec ses jumeaux de cousins.
A
partir de là, tout est en place et la pièce peut se jouer avec, en
toile de fond, l'amour que Velutha, l'Intouchable, ressent pour Ammu.
Amour partagé mais amour voué à la Mort, on s'en doute.
Le drame final entraînera la désagrégation de la famille Kochama. Chacko
s'exilera au Canada. Margaret ne se pardonnera jamais d'avoir amené sa
petite fille avec elle pour ce fameux Noël. Ammu sera chassée de la
maison de ses ancêtres. Velutha ... Velutha, vous verrez bien, hélas !
Quant à Rahel et à Estha, ils seront séparés. La première restera
auprès de sa grand-mère, le second sera, selon l'expression de Baby
Kochama, "renvoyé à l'expéditeur", c'est-à-dire à son père divorcé.
A
31 ans, Estha reviendra à la demeure familiale. Mais il sera devenu
muet, comme si la mort de Sophie, la liaison d'Ammu et surtout la
disparition de celle-ci l'avaient figé quelque part, entre le Passé et
le Présent. Il faudra tout l'amour de Rahel, revenant elle des USA où
elle avait émigré à sa majorité, pour le ramener - un peu, un tout
petit peu et d'une façon très particulière - à la réalité, une réalité
où Baby Kochama, maintenant âgée de 83 ans, fait plus que jamais figure
de parasite borné et haineux, dans la droite ligne de ces
fondamentalistes de tout poil qui, au nom de Dieu, ne savent
qu'infliger malheur et torture à leurs semblables.
Un
beau livre dont il ne faut guère s'étonner qu'il ait connu un tel
succès. Oui, il comporte pas ma de méandres et, parfois, paraît vouloir
s'y perdre mais l'Inde, dans toute ses beautés et dans toutes ses
hideurs, n'est-elle pas, justement, que méandres - nos méandres
originels peut-être ?
