29 juillet 2007
Monsieur le Président - Miguel Angel Asturias.

El Señor Presidente
Traduction : Georges Pillement & Dourita Nouhaud
On
ne sort pas indemme de ce roman où la cruauté et une fatalité
implacable s'acharnent sur l'intégralité des personnages et dans des
proportions qui rappellent tout ce que vous avez jamais pu lire sur les
tortures pratiquées par les régimes totalitaires.
Guatémaltèque,
Asturias nous dépeint évidemment une dictature latino-américaine vendue
aux USA et, par conséquent, conservatrice dans l'âme. Mais ce que
n'avait pas prévu cet écrivain qui reçut le Prix Lénine de la Paix en
1966, c'est que la puissance de son évocation est telle
qu'elle en arrive à bannir les frontières et que, en dépit du contexte
géographique, son "Monsieur le Président" finit par symboliser la
Dictature à l'échelle universelle.
Quiconque a
lu le "1984" d'Orwell ne pourra s'empêcher d'effectuer le parallèle
entre le roman futuriste et essentiellement dirigé contre la dictature
stalinienne du Britannique et celui, presque intemporel et dirigé
contre une tyrannie pro-capitaliste, d'Asturias. Mais là où Orwell
expliquait l'emprise de Big Brother sur son peuple par sa présence
permanente, via la télévision et les dispositifs de surveillance, dans
le foyer de chacun, Asturias imagine un Président qui voit tout, entend
tout, devine tout et finit toujours par tout savoir tout simplement
parce qu'il est le Mal incarné.
A propos de son oeuvre, l'écrivain guatémaltèque fut le premier à évoquer le "réalisme magique" qu'il
tenait à développer autant dans son style (d'un lyrisme déconcertant)
que dans son univers guatémaltèque. Il le reliait non pas aux
Surréalistes français - qui l'influencèrent pourtant beaucoup mais à
qui il reprochait d'être trop intellectuels - mais aux origines
pré-colombiennes de sa culture. De fait, "Monsieur le
Président" peut se lire comme un hymne de mort, à la gloire de ces
dieux qui, après avoir créé les quatre premiers hommes, furent pris de
peur à l'idée que leurs créatures pourraients les supplanter. Ils les
privèrent alors de certains sens et les rendirent mortels.
Il
semble que la religion maya, surtout après l'arrivée des Toltèques, ait
eu quelques rapports avec celle des Aztèques. Or ces derniers avaient
un faible accentué pour les sacrifices humains particulièrement
sanglants. En ce sens, le roman d'Asturias offre une véritable manne à cette espèce de Moloch maya que représente le Président.
L'intrigue
? ... Disons que le confident du Président, Miguel Visage-d'Ange, tombe
amoureux de la fille d'un général qui doit partir en exil sur l'ordre
du dictateur. A partir de là, le malheureux, qui était pourtant non
seulement beau mais aussi "méchant comme Satan", se met à jouer un
double-jeu qui le mènera à une fin abominable.
Le tout
baigne dans une atmosphère de cauchemar, non pas un cauchemar à la
Kafka, froid, net, précis et pourtant absurde mais un cauchemar
réaliste, aux couleurs flamboyantes des Tropiques, où les misérables se
font piétiner dans la boue et le sang et où le soleil s'éteint à jamais
pour ceux qu'a condamnés la vindicte cruelle du Président.
Si
vous avez l'estomac bien accroché, ce livre - qui est un grand, un très
grand livre - est pour vous. Sinon, abstenez-vous. Avec sa description
des mendiants de la Porte du Seigneur, la première page, au reste, vous
renseignera déjà sur vos capacités à aller de l'avant. 
