Lego ergo sum

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13 juin 2007

Akhénaton, le Dieu maudit - Gilbert Sinoué.



"Akhénaton, le Dieu maudit" n'est pas, à proprement parler, un biographie d'Aménophis IV. Si vraiment vous en voulez une, voyez par exemple l'ouvrage consacré par Philip Vandenberg à son épouse, Néfertiti.

Il s'agit plutôt, sous couvert d'examiner l'authenticité de la correspondance échangée par deux anciens familiers du Pharaon, Anoukis (qui fut l'un des amants) et Keper, de regrouper et de résumer le plus impartialement possible toutes les théories sérieuses qui ont été émises à son sujet.

La chose n'était pas aisée et c'est tout à l'honneur de Gilbert Sinoué de s'en être sorti de façon aussi remarquable et aussi sobre. Car, en ce qui concerne le précurseur du monothéisme, on a dit tout et son contraire.

Toutes les grandes figures de l'époque défilent, présentées tour à tour par deux hommes qui n'ont pas fatalement à leur sujet la même vision : Aménophis III, le père d'Akhénaton et son épouse, la reine Tiyi, Néfertiti bien sûr mais aussi la mystérieuse Kya, la seule concubine de l'Hérétique qui lui aurait donné un fils, le futur Toutankhaton (si l'on récuse, bien sûr, l'hypothèse qui fait de celui-ci le frère d'Akhénaton ou encore le fils qu'il aurait eu d'une union incestueuse avec Tiyi), les filles du couple d'Armana, Horemheb, grand officier de l'Hérétique qui s'acharnera pourtant après sa mort à nier qu'il ait jamais existé, et bien d'autres ...

Certains - dont je suis, je l'avoue - trouveront tout cela un peu trop rapide 300 pages en Folio pour évoquer Akhénaton et sa vie, c'est très peu. Mais Sinoué s'est très bien documenté et sans doute a-t-il eu peur d'en faire trop et, ce faisant, de rompre son voeu d'objectivité.

Quant à l'épilogue qu'il a donné à son livre, il m'a beaucoup - et agréablement - surprise en raison du ton cinglant ici affiché envers le monothéisme sous toutes ses formes. Voici d'ailleurs ci-dessous la fin de l'ouvrage :

Citation:
... Plus jamais de monothéisme. Plus jamais. Ses adeptes avaient trop de sang sur les mains. Beaucoup trop de sang.



Il est vrai que, né au pays qui vit la première tentative d'instauration du monothéisme sous Akhénaton et qui, au XXème siècle, a donné naissance à Hassan-el-Banna, le "père" des Frères musulmans, Gilbert Sinoué sait parfaitement de quoi il parle.

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29 mai 2007

Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier.



Lorsque je l'avais lu pour des raisons scolaires alors que je me trouvais en 3ème, en 1974, je n'avais absolument pas aimé ce livre. Je l'ai relu hier et ...

... et mon opinion n'a pas changé. Embarassed

D'accord, la construction est impeccable. D'accord, le style l'est tout autant. D'accord, il y a une romantique histoire d'amour. D'accord ...

Mais on n'y croit pas un seul instant. Avec le recul des années, j'ai enfin compris pourquoi : il n'y a, ici, aucune analyse psychologique, les personnages subissent tous leur destin - y compris Meaulnes.

Rappelons brièvement l'histoire :

Un adolescent de 17 ans environ, Augustin Meaulnes, fils d'une riche veuve solognote, est placé comme pensionnaire chez l'instituteur du coin, M. Seurel. Il se lie d'amitié avec le fils de celui-ci, François, qui est aussi notre narrateur.

Un jour, parti sans autorisation pour chercher les grands-parents Seurel à la gare - nous sommes en période de Noël - Meaulnes s'égare et se retrouve dans un domaine perdu où se déroule une étrange fête à laquelle ne semblent conviés que des enfants et des adolescents. Il parvient assez facilement à se mêler aux convives et apprend ainsi que cette fête a été voulue par le jeune Frantz de Galais, en l'honneur de sa fiancée, une jeune couturière qu'il tient à épouser malgré les réticences paternelles et en dépit de celles de la jeune fille qui s'inquiète, non sans raison, de ce changement si brutal de condition.

Et puis, Meaulnes croise Yvonne, la soeur de Frantz et en tombe éperdument amoureux. Mais cet amour est sans espoir puisque, après la fête, il est bien incapable déjà de retrouver le domaine où tout s'était déroulé.

De fil en aiguille, après des péripéties incroyables, il finit par monter à Paris où il rencontre - tenez-vous bien - l'ex-fiancée de Frantz (lequel s'est enfui avec des bohémiens (!!!) parce que Valentine lui avait en définitive refusé sa main, le jour même de la fameuse fête). Bien entendu, Meaulnes n'apprendra son identité que lorsqu'il sera trop tard ... c'est-à-dire après que lui-même l'aura demandée en mariage !!!! Sous le choc, il rompt et retourne panser ses plaies en Sologne.

Quelques années plus tard, c'est François, le narrateur, qui retrouve Yvonne et qui guide celle-ci vers Augustin, qu'elle n'a jamais oublié. Ils se marient, la jeune femme se retrouve enceinte et - j'espère que vous êtes assis - comme Frantz revient de chez les bohémiens pour rappeler à Meaulnes la promesse qu'il lui avait faite jadis (à savoir tout faire pour que Valentine accepte de l'épouser), le nouveau marié et futur père de famille laisse tout tomber pour tenter de retrouver la petite couturière et la ramener à Frantz.

Il y parvient mais, quand il revient au logis (plus d'un an et demi après), Yvonne est morte des suites de l'accouchement. François lui remet alors sa fille et voilà le père et le bébé partis "pour de nouvelles aventures ..."

Pour nombre de personnes - et c'est toujours ce que l'on m'en a dit - "Le Grand Meaulnes" est un chef-d'oeuvre. Eh ! bien, je suis au regret mais pour moi, c'est un livre froid (sauf peut-être au tout début), qui souffre terriblement de la fadeur trop lisse de ses personnages et de péripéties qui auraient mieux trouvé leur place dans un roman populaire.

On affirme aussi que "Le Grand Meaulnes" est un roman sur l'adolescence. Franchement, à ce compte-là, mieux vaut lire Alexandre Vialatte qui se fait de l'insolite une règle et qui, du coup, donne véritablement vie à ses personnages.

Et vous, que pensez-vous du "Grand Meaulnes" ? scratch

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09 mai 2007

Les fruits du Congo - Alexandre Vialatte.



"Les Fruits du Congo", c'est avant tout une musique, l'essence de la poésie qui se fait ruisseau cristallin pour raconter l'histoire tragique et douce de Frédéric et de Dora qui "fut Reine des Iles et du Labyrinthe." Si vous avez oublié votre adolescence, si vous ne vous sentez aucun atome crochu avec le fantastique et le bizarre qui courent dans les rues étroites de certains films, muets et parlants (songez au "Liliom" de Fritz Lang par exemple), si vous considérez les poèmes comme des élucubrations d'esprits dérangés, si la tendresse et le rêve ne sont pour vous que des mots,

Alors, ne lisez pas "Les Fruits du Congo." Vous n'y comprendriez rien et en plus, vous vous demanderiez si l'auteur ne se moque pas de vous.

L'intrigue en est fragile et presque ténue : Frédéric, dit Fred, un lycéen trop long et trop maigre, coiffé par son oncle et tuteur, le Dr Lamourette, d'un melon incongru en lieu et place du traditionnel béret de l'époque (nous sommes en 1951) étudie les maths et la philosophie au collège de M. Vantre. Ses loisirs passent par les assemblées des "Plaisirs de Corée", réunions périodiques de potaches qui se gavent de mots et de rêves et qui s'imaginent avoir apprivoisé les mauvais tours du Destin en l'incarnant dans un personnage fictif, dénommé M. Panado.

Fred tombe amoureux d'une toute jeune fille qui se fait appeler Dora et dont il met les deux tiers du livre à apprendre le vrai nom et les origines. La sexualité compte ici pour rien : tout n'est que regards, soupirs, émotions à fleur de peau et de sensibilité. Et tout finira en drame parce que, à cet âge, tout est drame et que M. Panado - cela, on l'apprend avec l'âge - ne lâche jamais prise.

Un style incroyablement musical pour un roman atypique, bourré de ciels rêveurs et d'étoiles filantes, que vous aimerez ou rejetterez en bloc mais qui ne vous laissera pas indifférent.

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08 mai 2007

Bouvard & Pécuchet - Gustave Flaubert.



Si, au lieu de brader "Mme Bovary" à des élèves de 3ème ou de Seconde qui n'y comprennent que peu de choses tant leur expérience personnelle se trouve à dix mille lieues des tourments d'une provinciale mal mariée du XIXème siècle, on leur offrait des "Morceaux choisis" de "Bouvard & Pécuchet", peut-être le malentendu qui s'établit en général très vite entre les élèves et Gustave Flaubert n'existerait-il pas. (Il faudrait, notez bien, que les enseignants y missent aussi du leur, et voilà qui est plus hasardeux ... )

Car l'oeuvre inachevée de Flaubert est un monument pince-sans-rire dressé à la bêtise monomaniaque élevé au rang de l'art par deux anti-héros dont on se demande bien souvent si leurs excentricités ne vont pas finir par les faire sombrer dans la folie pure et simple.

Pourtant, à bien regarder ce livre extraordinaire, c'est autour de Bouvard et Pécuchet plus que dans leurs agissements personnels que se déploie, dans toute sa gloire, la beaufitude bourgeoise et bien-pensante. Au sein de la province normande où ils sont allés chercher repos et plénitude, nos deux personnages principaux ne sont entourés que d'aigris et d'envieux qui, lorsqu'ils s'aperçoivent de l'originalité des deux compères, s'empressent d'unir leurs efforts pour les blâmer, les décrier et les moquer de toutes les façons possibles et imaginables. Une certaine Mme Brodin ira même jusqu'à attiser la nature très charnelle de Bouvard afin d'obtenir de lui un prix risible pour l'une de ses propriétés qu'elle convoite.

Le monde paysan et ouvrier n'est pas mieux traité par un Flaubert qui, bien que né à Rouen, ne se faisait visiblement aucune illusion quant à l'avidité naturelle de ses compatriotes. Les événements de 1848, les petites et grandes lâchetés des notables sont passés au crible. Avec une lucidité rare et à l'opposé absolu du Hugo des "Misérables", Flaubert campe enfin des enfants de forçat absolument irrécupérables que Bouvard & Pécuchet, en philanthropes aussi émus que naïfs, tentent en vain d'élever hors de la fange où ils sont nés.

Bref, ce livre est d'une cruauté inouïe envers la Nature humaine à laquelle il ne laisse aucune rémission possible. Et malgré tout, devant ce défilé écrit de silhouettes à la Daumier, le lecteur s'amuse de bout en bout, partagé entre les rires que lui inspirent les déconfitures successives des pauvres Bouvard et Pécuchet et la tendresse que, peu à peu, l'originalité foncière de ces deux caractères finit par lui inspirer.

Certes, on ne rit pas aux éclats - quoique, parfois ... Et l'on est ici bien plus proche de l'humour anglais que des éclats rabelaisiens. N'empêche : ce roman se lit sans efforts en une seule journée et, quand on le referme, on se demande si, finalement, dans sa jeunesse, on n'est pas passé à côté du vrai Gustave Flaubert.

A lire absolument. lol!

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26 avril 2007

Aimée du Roi - Catherine Decours.



Qui ne connaît pas l'extraordinaire destin de Françoise de Mortemart-Rochechouart, qui épousa par amour le joueur invétéré qu'était le marquis de Montespan et qui, devenue dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, finit un jour par prendre la succession de Louise de la Vallière dans le coeur du Roi-Soleil ?

Plus ahurissant encore, les enfants de Mme de Montespan et de Louis XIV devinrent des "légitimés de France" - si cela vous intéresse, voir ici sur Nota Bene. Et à la mort du roi, en 1715, peu s'en fallut que la tutelle du petit Louis XV ne revînt à l'un de ces légitimés, le duc du Maine.

Mme de Montespan était morte depuis longtemps, dans le plus grand recueillement.

Catherine Decours, qui a choisi de nous rapporter cette existence exceptionnelle en la faisant narrer par sa protagoniste principale, est historienne. Peut-on dire qu'elle est également romancière, c'est une autre histoire.

De prime abord pourtant, "Aimée du Roi", qui se présente comme les mémoires remis par Mme de Montespan à son intendant afin que celui-ci les confiât à un éditeur, apparaît comme une réussite. La recherche a été poussée, les éléments rapportés sont logiques, les incohérences rencontrées dans l'"Affaire des Poisons" sont montrées du doigt ... mais ...

Parce qu'il y a un "mais."
 
Reconstituer la langue du XVIIème siècle, ainsi que le fit superbement Françoise Chandernagor avec "L'Allée du Roi", est une tâche délicate qui ne tolère aucun défaut dans la concordance des temps. Et là, visiblement, le lecteur, pour peu qu'il soit passionné par cette période de notre histoire, se rend très vite compte qu'il perçoit toute une multitude de fausses notes.

Puis, en dépit des efforts de Catherine Decours et de la sympathie qu'elle éprouve envers Mme de Montespan, elle ne parvient pas - ce n'est que mon opinion personnelle - à insuffler à la figure de cette femme aussi exceptionnelle en son genre que le fut Mme de Maintenon toute cette puissance et cette rage de vivre dont elle fut assurément porteuse.

Enfin - et c'est peut-être ce qui m'a le plus gênée - des pages entières sont reprises à Saint-Simon. Certes, celui-ci était un lointain parent de Mme de Montespan ... Mais tout de même ... Qu'on cite les emprûnts ! Surtout quand ils s'élèvent à ce nombre !

Bien évidemment, si vous connaissez mal Saint-Simon et si vous vous intéressez d'assez loin au règne de Louis XIV (j'allais écrire un peu à la façon des lectrices de la série "Angélique" bien que cette série, je le souligne, soit tout de même l'une des meilleures jamais faite sur le sujet), vous pouvez acheter "Aimée du Roi" : vous serez ravi et rien ne devrait assombrir pour vous le plaisir réel que l'on prend à cette lecture.

De toutes façons, il était temps de donner la parole à une femme qui, violemment décriée et calomniée sa vie durant, valait sans doute un peu mieux que ce que la légende habilement orchestrée par les adorateurs de Mme de Maintenon a fait d'elle.

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27 mars 2007

Une exécution ordinaire - Marc Dugain.



Le titre de ce roman ne prend tout son sens qu'à sa fin. Jusque là, le lecteur est un peu déstabilisé car le seul reproche que je ferai à ce livre, c'est sa construction hésitante. Marc Dugain nous avait habitués à mieux.

Le narrateur principal, qui nous jette dès le début, avec sa mère, dans le bureau d'un Staline vieillissant, s'appelle Pavel Altman. Par son grand-père maternel, il est juif et il vit dans la Russie de Poutine, là où se réveille l'anti-judaïsme. Mais disons que sa judéité n'est pas pour lui le point le plus important, loin s'en faut - alors que sa fille, Anna, captivée par le mirage israélien, finira par obtenir son visa pour la Palestine.

Le but poursuivi par Pavel est de convaincre le lecteur que, de Staline à Poutine, pratiquement rien n'a changé en Russie. Sauf qu'y règne désormais une mafia toute puissante et qui a accès à tous les niveaux de la société. Et que, pour lui survivre, le plus modeste des particuliers doit savoir, à l'occasion, se transformer en tueur sans état d'âme.

Pour ce faire, il dépeint donc sa mère, urologue qui avait des talents de guérisseuse et que Staline prend comme médecin personnel mais secret lorsque commencent les procès des années 50 contre les médecins juifs. Sur l'ordre paranoïaque du Vojd, elle fera croire à son mari que, lorsque les miliciens viennent la chercher à n'importe quelle heure de la nuit, c'est pour la mener à son amant, membre influent du Parti. A son travail, elle ne pourra pas non plus dire où elle se rend lorsqu'elle s'absente et deviendra l'objet d'une enquête menée par le KGB. On torturera même son mari pour obtenir des renseignements sur les rendez-vous secrets de sa femme ... La folie rusée de Staline est ici décrite avec un talent qui vous glace le sang.

Mais Staline meurt et la mère de Pavel retrouvera son mari, non sans avoir croisé, dans la datcha de "l'homme d'acier", le cuisinier de celui-ci lorsqu'il vient annoncer la naissance de son petit-fils, Vladimir Vladimirovitch Plotov.

Là, l'histoire bifurque sur deux militaires qui discutent justement de ce Vladimir Plotov, devenu entre temps agent de renseignements.

Puis, on revient à la narration de Pavel, à sa vie familiale, aux problèmes de santé de sa femme (qui souffre de problèmes de mémoire), à sa fille, Anna, journaliste dans une station de télévision de la Russie d'après-le Mur et puis à son fils, Vania, qui était sous-marinier.

Et peu à peu, on comprend que Vania est mort dans le naufrage de l'"Oskar", un sous-marin nucléaire disparu en période de grandes manoeuvres sans que l'on sache exactement ce qui avait provoqué l'explosion première, cause de sa chute dans la mer de Barents.

Par la suite, on retrouvera les deux militaires, un peu plus vieux et plus gradés, parlant toujours de ce Plotov devenu le successeur de Boris Eltsine. Et Plotov lui-même interdisant qu'on accepte l'aide de sous-mariniers britanniques pour sauver les vingt-trois hommes qui auraient pu l'être dans l'épave de l'"Oskar." Une exécution ordinaire, par raison d'Etat, pour que le prestige de la Russie ne soit pas une fois de plus mis à mal.

C'est un roman qui se lit bien et qui a vraiment de très beaux moments - le paragraphe final est d'un cynisme et d'une tristesse exemplaires. La personnalité de Staline est superbement rendue - à mon sens. Celle de Plotov-Poutine aussi mais le parallèle évident avec Staline me semble moins bien trouvé. Quoi qu'il en soit, le récit manque - à mon avis - de cette unité que l'on peut apprécier dans "La Malédiction d'Edgar."

Ce qui ne m'empêchera pas de lire le prochain Dugain. 

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20 mars 2007

Le Rouge & le Noir - Stendhal.



Dimanche dernier, que j'ai passé pratiquement à dévorer ce livre, comme la première fois où je l'avais lu, "Le Rouge & le Noir" m'est apparu comme l'un des plus grands romans jamais écrits.

Pour être franche, je n'ai jamais très bien compris les reproches de "sécheresse" qu'on faisait au style stendhalien. C'est vrai que ce romantique se distingue avec éclat des délires hugoliens et qu'il n'a pas les tics irritants des auteurs de feuilletons comme Balzac. Avec lui, il n'y a pas non plus ces affreuses plongées dans le mélodrame larmoyant qui - à mes yeux en tous cas - décrédibilisent un roman aussi puissant pourtant que "Le Père Goriot." Bref, avec Stendhal, le lecteur contemporain s'y retrouve tout en sachant très bien, habileté suprême, qu'il a devant lui un auteur du XIXème.

La qualité majeure de Stendhal, c'est son art de conteur. Celui-ci ne doit jamais lasser, surtout pas s'il s'autorise des digressions. Et Stendhal, tout au long des 512 pages du Livre de Poche, ne lasse pas un seul instant. Ses descriptions, sans être minimalistes, vont droit à l'essentiel - et l'on sent en lui l'amour qu'il portait aux paysages franc-comtois. Son analyse des personnages est précise, "scalpellisée" et impitoyable. Paradoxe étrange, lui qui a imposé au moins deux types "romantiques" - Julien Sorel et Fabrice del Dongo - les a façonnés comme des êtres changeants, qui ne cessent d'évoluer.

Julien par exemple nous est tout d'abord montré comme une espèce de jeune arriviste dominé par la Haine. On peut ici utiliser la majuscule car Julien ne vit que pour haïr. Il flambe de haine : haine contre son père (et on la partage très vite !), haine contre ses frères (deux abrutis), haine contre la société sous le règne de Charles X (où régnait à nouveau la loi des castes que l'épopée napoléonienne avait envoyée au diable), haine de l'Autre de façon générale (car, ayant grandi dans un milieu qui ne le considérait que comme une machine à raporter quelque chose, Julien ne peut tout simplement pas concevoir qu'on puisse s'intéresser à lui par amitié ou amour). On finit même par se demander si Julien Sorel ne se hait pas lui-même ...

Il y a, chez ce garçon séduisant, intelligent, prompt à apprendre et désireux de se faire une place au soleil, une forme d'autisme terrible qui finira par le mener à sa perte - une perte que cet idéaliste forcené accueille pratiquement comme une délivrance. Mais en dépit des apparences, qui pourraient laisser croire que son caractère ne se modifie pas au cours du roman, Stendhal convie son lecteur à enregistrer de menus détails qui, un à un, le recomposent subtilement de façon telle que le Julien Sorel final est bien plus grand, bien plus "pur" et tout aussi vrai que le Julien Sorel du premier chapitre.

Autre exemple singulièrement frappant : le caractère entier et pourtant incroyablement instable de Mathilde de La Mole, laquelle paraît souffrir d'une exaltation proche de la maladie mentale.

Rappelons les grands traits de l'intrigue :

M. de Rênal, le maire de Verrières, une petite ville de Franche-Comté, veut à tout prix un précepteur pour ses trois fils. Non tant d'ailleurs pour les instruire que pour contrarier son grand rival, M. de Valenod, que le retour des Bourbon a tiré de la misère où il croupissait avec sa famille. Ayant entendu dire, par le curé Chélan, le plus grand bien du jeune Julien Sorel, le dernier des trois fils du menuisier local, Rênal lui propose la place et disons à la décharge du maire qu'il refusera de verser le salaire du jeune homme à son rapace de père.

Installé chez les Rênal, Julien, qui est ombrageusement fier et prend chaque mot, chaque regard qu'on lui adresse pratiquement pour une insulte, se met en tête de séduire la maîtresse de maison. Non qu'il l'aime mais parce qu'il estime que cela serait, chez lui, une marque de caractère et de courage.

L'inévitable arrive et, au grand étonnement de Julien (qui est souvent d'une naïveté extraordinaire quant à ses ressources personnelles), non seulement sa maîtresse semble vraiment tenir à lui mais lui-même éprouve envers elle un sentiment bien plus fort qu'il ne se le serait imaginé.

Mais les gens jasent, la chose est inévitable. Mis au courant par des lettres anonymes qu'il tente en vain d'ignorer, M. de Rênal est bien obligé d'évoquer ses soupçons. Les amants décident de ne plus se revoir et le curé Chélan expédie Julien au séminaire de Besançon.

C'est là que Julien se lie d'amitié avec le directeur, l'abbé Pirard. Comme celui-ci, homme intègre et rogue, est d'obédience janséniste alors que le reste du séminaire en tient pour les Jésuites, on ne saurait dire que le choix de Julien soit heureux. Pourtant, c'est par l'entremise de l'abbé Pirard qu'il va être mis en relation avec le marquis de la Mole, descendant de Boniface de La Mole qui, au XVIème siècle, avait été l'amant de la Reine Margot et qui, pour avoir tenté d'enlever Henri III et le duc d'Alençon, avait été condamné à avoir la tête tranchée en place de Grève.

Le marquis cherche un secrétaire et Julien entre dans la place. La Chance l'y attend mais ... saura-t-il la saisir ? ...

Même si l'on connaît l'issue fatale de ce roman, on est pris par le récit, on s'entête à y avancer pas à pas, on ne veut pas en perdre une seule virgule. De façon très moderne, Stendhal glisse dans son texte des monologues intérieurs qui plongent le lecteur dans l'esprit même du personnage visé. Et puis, cette description au petit point de la société française, provinciale comme parisienne, à la veille de 1830 est un vrai régal de cynisme et de férocité.

Stendhal, un auteur scolaire ? ... Non, un romancier : et un grand.

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24 février 2007

Histoire du Chevalier des Grieux & de Manon Lescaut - Abbé Prévost - II.

Bien que l'intrigue soit assez dense, le texte est du genre bref - même pas 200 pages. A l'origine, il devait être inclus dans les "Mémoires et Aventures d'un Homme de Qualité ..." dont nous parlions plus haut. C'est en effet le héros de ces "Mémoires ..." qui, intrigué par ce cortège de captives surveillées par les archers du Roi et auprès desquelles chevauche un jeune homme accablé mais de mine aristocratique, profite de la halte de tout cet équipage dans la cour de l'auberge où lui-même se trouve de passage pour s'enquérir des raisons qui poussent le jeune cavalier à suivre les charrettes des déportées.

Deux ans plus tard, l'homme de Qualité retrouve le jeune homme et celui-ci lui raconte cette fois toute son histoire.

Tombé amoureux d'une jeune fille que sa famille voulait enfermer au couvent parce qu'elle manifestait trop de goût pour "le plaisir", Des Grieux l'enlève et, pendant quelques temps - celui de dépenser tout l'argent dont ils disposent - ils mènent joyeuse vie à Paris. Lorsque l'argent commence à se faire rare, Des Grieux se propose d'écrire à son père et de lui demander de l'aide. Mais sa compagne, Manon, accueille assez froidement cette idée et l'assure de la laisser faire. Résultat : peu de temps après, alors que Manon se met en ménage avec M. de B*, un riche fermier général, Des Grieux est enlevé et ramené par son frère aîné chez leur père.

Dégoûté - du moins le croit-il - Des Grieux se consacre à la soutenance de sa thèse en théologie. Hélas ! Manon, superbement parée puisque B* l'entretient sur un grand pied, assiste à cette soutenance et se fait reconnaître. Voilà Des Grieux aux pieds de sa maîtresse. Et, une fois de plus, tous deux décident de s'enfuir.

Avec les 60 000 francs que Manon avait réussi à mettre de côté sur la pension servie par B*, ils s'achètent une maison à Chaillot où ils vivent tout d'abord paisiblement. Mais Manon s'ennuie et ils prennent un pied-à-terre sur Paris, dans le quartier même où vit le frère de Manon, un aventurier sans scrupules qui s'incruste chez eux. La maison de Chaillot ayant brûlé et les pillards étant passés par là, Des Grieux se confie cependant à Lescaut pour trouver un moyen de regagner de l'argent. Il sait bien que, sans cela, il perdra à nouveau Manon. C'est ainsi qu'il se fait "chevalier d'industrie" - en d'autres termes, tricheur professionnel.

L'argent rentre mais fait bien des envieux et les domestiques du jeune couple s'enfuient avec leur linge et leur fortune. Tandis que Des Grieux ne sait plus à quel saint se vouer, Lescaut conseille à sa soeur de faire les yeux doux à un vieux viveur, M. de G ... M... Puis, de conseil en conseil, il convainc Des Grieux d'entrer dans le stratagème et de se faire passer pour leur frère, à lui et à Manon.

Et tout tourne mal. A vrai dire, Manon et Des Grieux ne cessent de tomber de Charybde en Sylla mais le lecteur impartial ne peut manquer de se dire bien souvent qu'ils y mettent beaucoup du leur par leur légèreté et leur égocentrisme.

Ce roman est étrange parce que, sous couvert de critique sociale (contre les moeurs de la noblesse et aussi de la bourgeoisie et, bien sûr, de manière plus voilée, contre le pouvoir en place) et en dépit de sa fin convenue (Manon meurt aux colonies et Des Grieux s'en sort puisqu'il est fils de bonne famille), il fait l'apologie du cynisme et, ce qui est pire, de la déresponsabilisation absolue. Des Grieux rejette toujours la responsabilité de telle ou telle faute pourtant grave (comme l'assassinat de l'un des guichetiers de Saint-Lazare) sur un tiers. C'est extrêmement désagréable et c'est sans doute ce qui me l'a rendu si antiphathique.

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Histoire du Chevalier des Grieux & de Manon Lescaut - Abbé Prévost - I.



De l'"Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut", Montesquieu déclara qu'il ne fallait pas s'étonner qu'elle eût rencontré le succès puisque, bien qu'elle eût pour héros "une catin et un fripon", elle ne parlait en fait que d'amour. Mais même avec pareille caution et même si son auteur lui donne une fin édifiante, le récit, quoique parfaitement écrit en une langue élégante et souple, est frappe surtout par sa parfaite amoralité.

Certes, Des Grieux - que l'on nomme chevalier car il envisage d'entrer dans l'Ordre de Malte, comme d'ailleurs le Danceny des "Liaisons dangereuses" - est jeune et sans expérience. Certes, Manon est tout aussi jeune, jolie, gracieuse et sans grande cervelle. Certes, il l'aime d'un amour entier et exclusif tandis qu'elle, elle ne l'aime, dirait-on, que par à-coups, quand elle y songe.

Mais tout cela ne suffit pas à masquer l'incroyable égocentrisme dont ils sont animés.

Si l'on peut comprendre qu'une Manon Lescaut, née pauvre, soit fascinée par la richesse ; si l'on peut admettre qu'elle use, pour obtenir celle-ci, du seul moyen qui reste souvent aux femmes lorsque les autres leur manquent ; si l'on devine que, tout en ne mettant pas en doute la passion de Des Grieux à son égard, elle se défie de sa constance puisque, après tout, il lui est si supérieur par la position sociale que jamais il ne pourra la présenter à sa famille et lui garantir une stabilité sociale définitive, en revanche, on comprend mal le cynisme absolu avec lequel, dès lors qu'il a rencontré la jeune femme, Des Grieux ment à ses proches, leur mendie des secours non pour se refaire une santé, ainsi qu'il le leur promet, mais bel et bien pour récupérer sa maîtresse, se fait tricheur aux tables de jeu, feint plus d'une fois un repentir qu'il n'éprouve pas, s'échappe de Saint-Lazare en menaçant de mort le supérieur qui l'a pourtant beaucoup aidé dans cette prison, enfin n'a de cesse que sa volonté, avoir Manon pour lui, n'obtienne gain de cause en toute occasion.

En un sens, n'était la sincérité de l'amour qu'il porte à Manon, Des Grieux aurait beaucoup de points communs avec Don Juan. Don Juan, si amoral qu'il soit, n'est pourtant pas un faible. Alors que le héros de l'abbé Prévost, lui, l'est sans conteste. Manon le joue deux, trois fois mais, comme il le dit lui-même : "Elle pèche sans malice." Comme aveuglement (masochiste ?), on a rarement fait mieux. Du coup, Don Juan s'efface au profit d'un enfant gâté qui n'a aucune conscience de l'Autre.

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07 février 2007

Les Liaisons Dangereuses - Pierre Choderlos de Laclos.

Demeurés bons amis après avoir été amants, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont ont l'habitude de partager expériences libertines et épîtres explicatives détaillées. C'est vrai qu'ils n'ont rien à se cacher car chacun sait tout de l'autre, y compris le pire - cet acte par exemple qui vaudrait au vicomte les prisons du Roy et à tout le moins l'exil hors du Royaume s'il venait à être claironné sur la place publique.

Ayant un compte à régler avec l'un de ses anciens amants, le comte de Gercourt, lequel a commis l'incivilité de la quitter avant qu'elle-même se fût lassée de lui, Mme de Merteuil fait appel à Valmont pour séduire la fiancée de Gercourt, la jeune Cécile de Volanges, tout juste sortie du couvent.

Fort occupé chez sa tante, Mme de Rosemonde, à faire le siège de la sage et douce Présidente de Tourvel, femme vertueuse et pieuse qui, en l'absence de son époux, séjourne "à la campagne" de Mme de Rosemonde, le vicomte se fait un peu tirer l'oreille. Il se doute bien que la mère de Cécile, amie très proche de Mme de Tourvel, fait tout son possible pour mettre celle-ci en garde contre lui mais il conserve bon espoir de l'emporter. Et puis, regagner Paris en laissant derrière lui la séduisante Présidente ne le tente pas ...

Mais à Paris, justement, les choses s'emballent. Mme de Volanges découvre un début de correspondance amoureuse entre le chevalier Danceny et Cécile et, bien décidée à mettre un terme à cette folie qui risque de compromettre la riche union avec Gercourt, se laisse inspirer par Mme de Merteuil - qu'elle estime beaucoup Mr. Green - l'idée d'expédier sa fille elle aussi à la campagne, chez sa vieille amie, Mme de Rosemonde.

A partir de là, on peut dire que le destin de tous les personnages est scellé. Sous prétexte d'aider Danceny - l'une de ses relations - à correspondre avec Cécile, Valmont séduit peu à peu celle-ci et devient son amant. En parallèle, le fringant roué continue à faire à Mme de Tourvel une cour tenace mais respectueuse qui, à la longue et après quelques petites aventures, portera ses fruits.

Mme de Merteuil, qui observe cela de loin, se distrait un peu en perdant de réputation Prévan, un officier des Gardes qui avait juré de prouver qu'elle n'était pas plus vertueuse qu'une autre. Puis, perdant patience car la jalousie s'éveille en elle, elle convainc Valmont d'abandonner Mme de Tourvel et, afin de faire souffrir un peu plus cet homme qui, finalement, est le seul qu'elle a jamais réellement aimé, elle prend Danceny pour amant.

Sous le coup de la douleur provoquée par l'abandon de Valmont, Mme de Tourvel court se réfugier au couvent où elle a été élevée et où elle sombre dans le délire. Elle n'en sortira que pour apprendre la nouvelle de la mort du vicomte, tué en duel par Danceny. Mme de Merteuil avait en effet révélé au chevalier le rôle pour le moins ambigu qu'avait joué son prétendu ami dans la séduction de Cécile.

Parce qu'elle l'aimait - et aussi parce qu'il fallait à Laclos une fin qui sauvegardât la morale - Mme de Tourvel ne survit pas à l'annonce du décès de ce Valmont à qui elle a tout sacrifié. A Paris, Danceny, qui a reçu des mains de son adversaire mourant une grande partie des lettres qu'il avait échangées avec Mme de Merteuil et qu'elle lui avait adressées, en diffuse quelques unes pour établir enfin la vérité sur la marquise. Prévan est réhabilité et Mme de Rosemonde renonce à porter plainte contre Danceny pour le meurtre de son neveu. Devant la décision de sa fille de prendre le voile, Mme de Volanges reprend la parole qu'elle avait donnée au comte de Gercourt.

Quant à Mme de Merteuil, elle perd le procès qui devait lui sauvegarder l'héritage de son époux, attrape la petite vérole et s'en retrouve toute défigurée. Pourtant, ne pouvant sans doute se résoudre à accabler totalement celui de ses personnages qui avait le plus de personnalité, Laclos la fait monter en carosse avec plus de 50 000 livres et tous ses bijoux et lui permet de passer la frontière.

Le Mal court toujours ...

Au-delà d'une certaine sécheresse, le style de Laclos ressuscite une langue châtiée et proche de la perfection. Curieusement, la forme du roman à lettres, si en vogue à l'époque et dont les Britanniques avaient donné une version éblouissante avec la "Pamela" de Richardson, reste tolérable. Et cela tient beaucoup à une intrigue et à des personnages bien plus modernes, en fait, que nous ne pouvions le supposer au début.

Un livre à lire et à relire. A voix haute en particulier, et pour tous ceux qui apprécient tout particulièrement la langue française, c'est un authentique régal.

Posté par MDV_ à 21:25 - Littérature française & francophone. - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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