07 février 2007
La Maison aux Esprits - Isabel Allende.

Toute « La Maison aux Esprits » est contenue dans la dédicace de l’auteur :
« A ma mère, à ma grand-mère et à toutes les femmes extraordinaires de cette histoire. »
Car ce roman est avant tout celui de cinq femmes .
L’arrière-grand-mère
tout d’abord, Nivea del Valle, l’une des premières suffragettes
chiliennes. Comme ses homologues britanniques, cette épouse d’un athée
franc-maçon n’hésita jamais à s’enchaîner aux grilles devant les hauts
lieux de la vie politique du pays. Prête à seconder activement son mari
en politique dans le seul espoir de faire un jour promulguer une loi
donnant le droit de vote aux femmes, Nivea est – déjà – une forte
personnalité, allergique au clergé catholique et moderne avant l’heure
puisqu’elle entend ne pas trop contrarier la Nature dans l’éducation de
ses enfants. C’est qu’elle a mis au monde quinze enfants dont onze
seulement survivront. Parmi ses filles, l’aînée et la cadette
connaîtront un destin étrange : par une farce macabre du Destin, la
seconde finira en effet, après le décès de la première, par épouser le
fiancé de celle-ci.
La grand-tante ensuite, Rosa, d’une beauté
si sculpturale et si étrange que, bien qu’il appartienne à une famille
singulièrement appauvrie par les folies paternelles, Esteban Trueba
comprend, dès qu’il la voit, que ce sera elle, et personne d’autre.
Pour lui garantir le train de vie auquel elle est habituée, le jeune
homme part pour deux ans exploiter une concession minière. Travail
ingrat et désespérant qui, le jour même où il porte enfin ses fruits –
la découverte d’un filon prometteur – perd sa raison d’être : par un
télégramme de sa sœur, Férula, Esteban apprend que Rosa vient de
mourir, empoisonnée par erreur pour avoir bu une liqueur destinée à son
père et dont on ne saura jamais qui en avait déposé la bouteille chez
les del Valle.
La grand-mère enfin, pivot central du roman,
Clara, sœur cadette de Rosa. Pressé par sa propre mère alors aux portes
de la Mort et frappé par la beauté de la jeune fille, qui lui rappelle
celle de la disparue, Esteban l’épouse dix ans après le décès de Rosa.
A cette époque, lui-même est devenu un parti plus que présentable.
Outre les bénéfices de la concession minière qu’il continue d’exploiter
par ingénieur interposé, il a remis sur pied une propriété qu’il tenait
de sa mère, les « Tres Marias. » C’est donc à un homme riche,
terre-à-terre et rude que se lie Clara, en toute connaissance de cause
puisque ses prémonitions l’en avait avertie. Toute enfant, Clara avait
déjà des prémonitions (elle avait annoncé la « mort pour une autre » de
Rosa et, terrifiée d’avoir si bien prédit, se refusa par la suite à
émettre un seul son pendant les dix ans qui suivirent). Elle parlait
aux esprits et, toute sa vie, les esprits accompagneront et chériront
ce charmant médium qui, jamais, ne se laissera aller au pessimisme ou
au désespoir. Quand elle mourra, après une vie bien remplie, laissant
derrière elle un Esteban Trueba inconsolable, « la Maison aux Esprits,
» qui donne son nom au roman, perdra beaucoup de son âme.
La
mère, Blanca, fille de Clara et d’Esteban. Si sa mère ne lui a pas
légué son talent pour faire tourner les guéridons et ressentir la
présence de l’Au-delà, elle lui a assuré le caractère fort et rebelle
aux conventions établies qui, depuis Nivea, semble caractériser les
femmes de la famille. A tel point que, le temps venu, Blanca n’hésite
pas à devenir la maîtresse du fils de l’un des fermiers de son père,
Pedro Garcia III. On imagine la fureur d’Esteban … Comme Blanca se
retrouve enceinte, elle doit finalement se résoudre à épouser, pour
sauver la face, un aristocrate français qui passait par là, le dénommé
Jean de Satigny. Mais, lorsqu’elle finit par découvrir les étranges
préférences sexuelles de son époux, elle s’enfuit et s’en retourne chez
ses parents. Et c’est dans « la Maison aux Esprits » que naît la
quatrième héroïne du conte …
… la petite-fille et
arrière-petite-fille, Alba, la narratrice principale. C’est elle qui
retrouvera les « cahiers de notes sur la vie » que la grand-mère Clara
avait commencé à rédiger alors qu’elle n’avait même pas dix ans. C’est
elle qui aura l’idée de demander à son grand-père de l’aider à
reconstituer ce qu’elle peut encore ignorer du passé familial. Et c’est
donc elle qui introduira dans ce roman si dominé par les femmes la
seule voix masculine d’envergure qui s’y fera entendre. Cela se passera
après le coup d’Etat de Pinochet et de la Junte, après que le vieil
Esteban sera parvenu à faire sortir Alba des geôles du pouvoir. Le
monologue effondré du vieillard, s’en allant demander de l’aide à la
seule personne susceptible de faire libérer sa petite-fille, constitue,
je trouve, l’un des morceaux de bravoure du livre. Toute l’histoire du
Chili, depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux jours sombres de la
Dictature post-Allende, défile ici en un saisissant et émouvant
raccourci, exposant les faiblesses et les forces non seulement de la
classe possédante « traditionnelle » dont Trueba est le rude
représentant mais aussi de la classe « prolétaire », symbolisée pour sa
part par Miguel, un guerillero gauchiste dont Alba est tombée
amoureuse.
Bref, même s’il faut s’habituer à un style qui
privilégie les virgules au détriment des points, ce roman paraît touché
par la grâce et on le lit presque d’une traite tant les personnages qui
le traversent sont prenants et convaincants. L’auteur est une
conteuse-née, la chose ne fait aucun doute et cet art se fait trop rare
de nos jours en littérature pour qu’on ne l’apprécie pas comme il se
doit. Bonne lecture ! ![]()
