26 février 2007
La Voleuse d'Hommes - Margaret Atwood.

"La
Voleuse d'Hommes" est un roman toujours aussi épais mais d'une optique
un peu plus humoristique que celle observée dans "Le Tueur ..." et dans
"Captive." C'est aussi une réflexion sur la nature de la Vérité (car en
fait, on ne saura jamais qui était la vraie Zenia qui recrée sans cesse
la Vérité, souvent dans son propre intérêt, parfois gratuitement, pour
le seul plaisir de faire le mal) et sur les conséquences qu'implique sa
révélation. Voilà pourquoi c'est un détail de la lithographie "La
Vérité" de Verlinde qui a été utilisé par le Livre de Poche pour la
jaquette de ce roman.
Ainsi que le mentionne la
quatrième de couverture citée par Julie, tout commence par un déjeuner
pris au "Toxique" - c'est un restaurant qui, la nuit, voit se réunir
pas mal de toxicomanes - par trois quinquagénaires dont l'amitié
remonte au temps de l'université.
La première à entrer en scène, c'est Tony (diminutif d'Antonia) Freemont, une femme si menue qu'elle peut encore s'habiller en 36 et qui donne des cours d'histoire militaire à l'université. Son
intérêt, que dis-je, sa passion pour les grands stratèges et toutes les
sortes de batailles possibles et imaginables a constitué très tôt pour
elle une façon de se replier sur elle-même, de s'isoler, de se protéger.
Tony n'a pas eu d'enfants de son mariage avec Stewart que cette
gauchère contrariée devenue ambidextre et adepte de l'écritutre-miroir,
appelle "West" (= presque Stew, mais inversé et avec un petit jeu entre
le "t" et le "s") depuis des lustres.
Pour la seconde de nos héroïnes, l'isolement a d'abord revêtu l'abandon de son premier prénom, Karen, pour devenir Charis. Somnambule
et victime dès l'enfance, possédant sans doute un sixième sens très
aigu qui, en dépit des apparences, l'a bel et bien sauvée de la folie
ou du suicide, Charis ne parle et n'agit qu'en fonction de méditations,
de zen, d'auras, d'ondes, etc ... En dépit de sa fragilité, en
dépit de la terreur-panique du rejet et du manque d'amour qui la
minent, Charis, à sa propre stupeur, trouvera cependant en elle la
force d'affronter la "renaissance" de Zenia. D'un objecteur de
conscience américain désireux d'échapper à la guerre du Viêt-nam et
réfugié au Canada, elle a eu une fille, qu'elle a choisi de prénommer
August mais qui, avec l'âge, a décidé de se réapproprier son prénom en
lui ajoutant un "a."
Quant à la troisième, Roz, je l'ai trouvée tout simplement épatante. Un
personnage jovial et teigneux, une "femme forte" - dans tous les sens
du mot - et dotée d'un optimisme salvateur. Son point faible à elle -
son jardin secret où elle s'isole volontiers et dont Zenia jouera sans
scrupules, c'est l'image du Père. Elle a épousé un avocat arriviste, Mitch, qui a multiplié les aventures avant de tomber dans les bras de Zenia et de ...
Or
donc, comme elles le font depuis une éternité une fois par semaine, ces
dames déjeunent ensemble. Et qui voient-elles passer devant elles dans
la salle du "Toxique" ? Zenia ! Zenia à l'enterrement de
laquelle elles ont pourtant assisté il y a quelque temps. Zenia qui
avait été victime d'un attentat à Beyrouth. Zenia qui, à chacune de ces
trois femmes qui furent, chacune à son tour ou simultanément, ses
amies, a volé l'homme qu'elles aimaient - ou croyaient aimer - pour
mieux le rejeter ou l'abandonner par la suite.
Zenia, fille
d'une Russe blanche qui prostituait sa fille dès ses cinq ans. Ou alors
Zenia, fille d'une tzigane lapidée en Roumanie. Zenia, fille de Grecs
orthodoxes particulièrement pieux qui, en raison de la piété de ses
parents, ne put jamais dénoncer le prêtre qui l'avait violée. Zenia,
miraculée d'un cancer - dont elle n'a en fait jamais souffert sauf ...
Zenia,
dont on ne saura en fait jamais la vraie nature : ni Tony, prête
pourtant à la tuer avec le Luger de son père ; ni Charis, qui parvient
à lui pardonner avant de l'abandonner à son tour ; ni Roz, qui était
prête à céder à son dernier chantage ... ni le lecteur.
Un
bon roman, à ne réserver cependant qu'aux inconditionnels de la
romancière canadienne car - à mon sens en tous cas - il n'a pas ni la
perfection glacée du "Tueur ..." ni la maîtrise absolue de "Captive."
07 février 2007
Le Tueur Aveugle - Margaret Atwood.

« Le Tueur Aveugle », de la Canadienne Margaret Atwood, est une forme de récit à trois voix racontant
bien entendu la même histoire mais selon des angles différents et
aboutissant à un livre plutôt épais – plus de 650 pages chez 10/18.
Vous
me direz que ce n'est pas là un procédé très original. Le thème du
roman, qui pourrait être grandeur et décadence de la famille Chase,
n'est pas non plus réellement nouveau. Mais le traitement qui en est
fait et la magie avec laquelle l'auteur accroche son lecteur, eux,
valent le détour.
Au
point de départ, à la fin du XIXème siècle, les Chase constituaient
l’une des familles les plus en vue de Toronto. Mais la Grande guerre va
faucher trois des fils et renvoyer au logis un cadet fracassé. Celui-ci
n’aura à son tour que deux filles, Iris et Laura. La mère des petites
mourra des suites d'une fausse couche et les deux enfants grandiront
dans un monde un peu à part, la résidence d'Avalon - nom choisi par
leur grand-mère paternelle - entre un père neurasthénique et une
servante-gouvernante dévouée : Reenie.
Si Iris garde toujours
les pieds sur terre, Laura est plus évanescente, plus lunaire. C'est
l'originale, l'excentrique, la fragile de la famille, pour laquelle son
père ne cessera de s'inquiéter. Comme la fortune familiale n'est plus
qu'un souvenir et qu'il redoute de voir ses filles - et surtout la
cadette - affronter un monde peu charitable aux déclassés, Norval Chase
demande à Iris d'épouser Richard Prior, un nouveau riche pesant et sûr
de lui. En se dévouant, Iris assure non seulement sa propre sécurité
mais aussi celle de sa soeur. En outre, Richard a fait la promesse de
ressusciter les usines Chase. Il ne la tiendra évidemment pas ...
Encore un lâche : le monde en est plein ... ![]()
Voilà pour les bases de l'intrigue. Voyons maintenant la façon dont tout cela est traité.
Le récit principal
est le fait d’Iris, désormais octogénaire et qui entreprend de rédiger
d’officieux mémoires dans l’espoir que sa petite-fille, Sabrina, les
lise un jour et apprenne ainsi toute la vérité et rien que la vérité
sur sa famille. La vieille dame prend son temps : sa mémoire est
intacte et, en attendant la mort, elle goûte une certaine satisfaction
à mettre par écrit toute cette histoire.
Le deuxième récit
nous relate les rencontres amoureuses de deux amants dont on ne
connaîtra l’identité qu’à la fin. Lors de la première rencontre qui
nous est rapportée, l’amant entreprend de conter à sa maîtresse une
étrange histoire de science-fiction qui prendra un jour, faute de
mieux, le titre de « Le Tueur Aveugle. » De rencontre en rencontre,
l’histoire et ses personnages gagnent en épaisseur et en sensibilité.
Mais, par l’imbrication des deux fils, on finit par conclure que
l’histoire en question a été éditée sous le nom de Laura Chase, après
le suicide de celle-ci à 25 ans. Et l'amant, dant tout ça, alors ? ...
Qu'est-il devenu ? ... 
Enfin, le troisième fil
intercale entre les deux autres des articles de presse, très souvent
issus de la chronique mondaine des quotidiens locaux et qui présentent,
eux aussi, une certaine vision de la famille Chase et de ses malheurs.
Avec
« Captive », Margaret Atwood réussissait le tour de force de dévoiler
son coup de théâtre final sans que le lecteur, si averti qu’il pût
être, ne soupçonnât où elle voulait l’emmener. Avec « Le Tueur Aveugle
», on flaire la vérité un peu plus tôt mais ce roman n’en présente pas
moins quelque chose d’envoûtant et d’impitoyable. Le destin
fait à Iris au nom du devoir familial est en effet épouvantable – je
vous rassure, il n’a rien de misérabiliste : c’est l’absence d’amour
dont elle pâtit que je trouve intolérable. Le style est alerte et, peu
à peu, on finit par devenir prisonnier de l’intrigue et par vouloir,
comme dans un bon roman policier, savoir comment elle se dénoue. Pour
ma part, je n’ai pas été déçue. ![]()
Le Patient Anglais - Michael Ondaatje.

Je suis extrêmement déçue par cette lecture. Enfin, déçue n'est peut-être pas le mot exact. Plus
précisément, je me demande pourquoi l'on a attribué le Booker Prize à
ce roman où pointent çà et là de beaux éclats de poésie mais qui est,
pour le reste, d'une lourdeur désespérante que l'auteur tente en vain
de dissimuler sous une désinvolture tout à fait superficielle.
Nous
sommes en 1945, dans un couvent italien jadis réquisitionné par les
Allemands, puis par les Alliés et où une jeune infirmière d'origine
canadienne, à peine âgée de 20 ans, veille sur un Anglais gravement
brûlé et dont personne ne connaît l'identité. Un vieil ami de la jeune
fille et du père de celle-ci, David Caravaggio, soupçonne cependant le
blessé d'avoir été un espion à la solde des Allemands.
Dans ce
monde qui hésite encore à se reformer et où n'est pas encore tombée la
nouvelle d'Hiroshima - rassurez-vous, ça viendra à la fin - débarque un
sapeur sikh, Kirpal Singh, que tout le monde surnomme Kip, et avec
lequel la jeune femme a une liaison.
Des
considérations s'échangent sur le monde d'avant-guerre, sur la passion
pour le désert qui fut celle du grand brûlé, sur l'amour de celui-ci
pour l'épouse d'un espion britannique ... Tout cela mené, à mon goût,
bien trop mollement, une touche par ci, une touche par là, ce qui n'est
pas une mauvaise méthode à condition toutefois que le maître d'oeuvre
parvienne à nous faire croire à la profondeur de son intrigue.
Or, ce n'est pas le cas ici, bien au contraire.
Je
crois savoir que Thomas a lu - ou s'apprêtait à lire - "Le Fantôme
d'Anil." Peut-être ce dernier livre est-il supérieur ? Ce ne sont pas
toujours les meilleurs romans, hélas ! qui remportent les prix.
Et vous, avez-vous lu Ondaatje et son "Homme flambé", autre titre de ce "Patient anglais" ? Et qu'en avez-vous pensé ?
Captive - Margaret Atwood.
Je viens d'achever "Captive", dont le titre anglais est en fait : "Alias Grace." Et c'est un roman ... captivant, ceci dit sans aucun jeu de mots.
On
sait avec quel intérêt Atwood a souvent oeuvré sur la condition des
femmes dans la société. Ici, elle se base sur un crime réellement
commis au Canada le 23 juillet 1843 pour y brosser un portrait
saisissant de la condition qui était faite aux femmes de condition
modeste à cette époque, avec la prison et l'asile psychiatrique en
filigrane.
| Citation: |
| Les détails [du meurtre] étaient croustillants ; Grace Marks était singulièrement jolie et aussi extrêmement jeune [16 ans lorsqu'elle se fit la complice de James Mc Dermott] ; Nancy Montgomery, la gouvernante de Kinnear [et première victime des assassins] avait auparavant donné naissance à un enfant illégitime et était la maîtresse de Thomas Kinnear ; lors de son autopsie, on découvrit qu'elle était enceinte. Grace et James Mc Dermott, lui aussi employé chez Kinnear, avaient fui ensemble aux Etats-Unis et la presse les supposait amants. L'association de sexe, de violence et l'insubordination déplorable des classes inférieures se révéla très affriolante pour les journalistes de l'époque. |
Voici ce que, dans sa postface, nous dit l'auteur des faits historiques qui l'inspirèrent. Comme on le voit, il y avait là-dedans de quoi ravir les amateurs actuels de "Détective" !
Mais le plus étrange, c'est que, si
James Mc Dermott fut pendu parce qu'on avait pu établir sans problème
qu'il avait tué Thomas Kennear sans que Grace fût présente, il s'avéra
impossible de trancher aussi nettement dans le cas de la mort de Nancy
et de la complicité de Grace. Cette dernière donna au moins quatre
versions des faits et surtout, il semblait bien qu'elle ne se rappelait
rien. Du coup, on commua sa condamnation à mort en détention à
perpétuité. Mais, si l'on excepte une crise d'hystérie qui la conduisit
à séjourner un temps dans un asile psychiatrique, elle se conduisit
toujours en prisonnière modèle. La femme du gouverneur du pénitencier
s'intéressa à elle, lui confia même des tâches ménagères (Grace cousait
de façon remarquable) et même si cela fût long, on finit par obtenir sa
grâce, après trente ans d'emprisonnement. On lui procura un emploi, une
maison et elle finit par se marier et se faire oublier.
Je
ne vous raconterai pas tout ce que le talent d'Atwood est parvenu à
tirer de tout cela. Sachez pourtant que, aux deux tiers de ce livre qui
tient en haleine son lecteur, celui-ci, tout heureux, finit par penser
: "Mais oui ! mais c'est bien sûr !" ... Malheureusement, quelques
chapitres plus loin, la conviction qu'il croyait désormais la sienne
est à nouveau remise en question, de façon très subtile. Et si l'auteur
a l'air de se jouer de nous, n'est-ce pas, finalement, parce que son
personnage n'a cessé de se jouer des autres ?
Comme
toujours chez la romancière canadienne, la description qu'elle donne de
bourgeoisie - ici, la bonne bourgeoisie canadienne, toute pétrie de ce
victorianisme venu de la mère-patrie - est saisissante ... et
consternante. Depuis celles de Zola, contant dans son "Pot-Bouille" les
mille et une misères d'Adèle, la petite bonne des Josserand, je n'avais
lu rien de plus authentique.
Les classes plus modestes sont
aussi montrées sur le vif : le père ivrogne de la petite Grace est une
horreur ; Dora et James Mc Dermott sont, chacun à sa manière, les
représentants d'une domesticité au plus bas, moralement parlant ; Mary
Whitney a tout d'une rebelle mais elle est née trop tôt, la
malheureuse, tandis que Nancy, plus conservatrice, ne rêve que d'une
chose : s'embourgeoiser à son tour. On soulignera d'ailleurs le fait
que Grace, en femme avisée, devenue maîtresse chez elle, refusera
toujours d'avoir une domestique à demeure ...
Cependant,
chez toutes ces femmes, riches ou pauvres, une constante est présente :
la soumission (par nécessité ou par lassitude) à l'ordre masculin.
Et
pourtant, franchement, les hommes en cette affaire sont dépeints comme
faibles, profiteurs, lâches ... sauf peut-être Jeremiah, le colporteur.
Si
quelqu'un d'autre lit ou a lu "Captive", il serait intéressant de
confronter nos points de vue sur la culpabilité de Grace. Je réserve
donc le mien en attendant. 
