22 février 2007
Le Maître du Jugement dernier - Leo Perütz.

Dison-le
tout de suite : je n'ai pas du tout aimé. Je veux parler ici du style
qui est feuilletonnesque. Or, le feuilleton me donne en général de
petits boutons.
Pourtant, le récit est superbement construit :
dès lors qu'on est parvenu à la fin du récit, on se rend compte de
l'habileté de l'écrivain.
Je ne donnerai ici que la
base de l'intrigue : accompagné de son ami, le docteur Gorski, le
narrateur, le baron von Yosh, se rend chez les Bischoff pour y
participer à un petit concert entre amis. Eugène Bischoff est un
comédien célèbre et sa femme, Dina - on l'apprend un peu plus tard - a
été, avant son mariage, la maîtresse de von Yosh.
Après
l'arrivée de Valdemar Solglub, un ami des Bischoff, qui perturbe un peu
le concert privé, la conversation dévie sur un suicide accompli dans
d'étranges circonstances et qu'Eugène conte avec un tel talent que
l'atmosphère en devient vite étouffante. Le comédien s'interroge sur
les motifs qui ont poussé la victime à se donner la mort. Et puis,
brusquement, il demande à ses amis de l'excuser un instant et gagne son
bureau.
Il n'en ressortira pas. Quelques minutes plus tard : deux coups de feu, Eugène Bischoff s'est suicidé lui aussi.
Tout
le roman est vu par les yeux de von Yosh et, à la fin, on se demande
s'il a réellement bien vu. Il y a plusieurs interprétations possibles -
procédé que reprendra Perütz dans d'autres romans. Le problème
- enfin, pour moi - c'est que l'impression de confusion est si bien
rendue que je ne savais plus où j'en étais. Voilà pourquoi j'ai trouvé
ce roman ardu, très ardu à lire, et que je ne sais toujours pas qui a
fait quoi dans "Le Maître du Jugement Dernier" et encore moins si
celui-ci est un roman policier, un roman fantastique ou un composé des
deux. Je me dis aussi que, n'ayant pas l'esprit très matheux, il y a
des chances pour que je sois imperméable au raisonnement de Perütz.
Je
vais donc ranger ce roman et le relire dans quelque temps. D'ici là, si
vous-même en prenez connaissance, n'hésitez pas à poster sur la
question. 
07 février 2007
La Pianiste - Elfriede Jelinek.
Livre sulfureux, hérissé de tessons de
bouteilles et de lames de rasoir que l'héroïne verse, pilés, dans la
poche d'une rivale ou utilise pour s'auto-mutiler, « La Pianiste » est
un roman d'une noirceur rare que je recommande personnellement d'offrir
à tout parent castrateur, qu'il soit de sexe féminin ou masculin.
L'idéal serait bien sûr de les contraindre à le lire jusqu'au bout ...
L'argument de base est le suivant : une
mère castratrice, que Jelinek ne désigne jamais autrement que sous le
terme générique de « la mère," vampirise sa fille depuis sa naissance.
Elle lui a volé sa jeunesse, lui a imposé ses ambitions personnelles
qui rêvaient d'un rejeton virtuose et, après l'échec d'Erika dans une
carrière de pianiste internationale, l'a orientée vers le professorat.
Avec cette redoutable mère, pas de promiscuité déplacée avec les autres
enfants et, l'âge venu, pas d'amourettes non plus - encore moins de
rapports sexuels ! ... D'ailleurs, tous les soirs, c'est dans l'ancien
lit conjugal qu'Erika Kohut monte docilement s'endormir auprès de sa
maman.
A trente-six ans, Erika est une refoulée, une frustrée,
une malheureuse aussi qui, sous des dehors d'une pondération et d'une
sécheresse remarquables, dissimule une folie croissante -
son père est depuis longtemps dans une maison de retraite pour malades
mentaux et une ou deux fois, Jelinek sous-entend que son mariage avec
la mère n'a pas arrangé les choses.
Tourmentée par le démon du sexe - car, pour elle, le sexe n'est qu'un démon - elle n'a pour exutoires que les peep-shows viennois
ou encore les parcs bien sombres où s'ébattent les prostituées et leurs
clients. De temps à autre, pour faire bonne mesure, elle s'enferme chez
elle quand la mère dort et se plante des lames de rasoir et des
aiguilles dans la peau, voire sur les muqueuses. Et elle attend l'Amour
- un amour qui la rouera de coups et l'humiliera, qui l'abandonnera
pendant des heures enchaînée et bâillonnée après l'avoir copieusement
insultée et humiliée.
Justement, l'un de ses jeunes
élèves, Walter Klemmer, s'est mis en tête de la séduire. Un peu fat
comme nombre d'hommes, il pense même, selon la formule consacrée, lui
"révéler" l'amour. Mais les événements ne prendront pas hélas ! le tour
que souhaite Erika. Naïve et sans expérience, elle s'est trompée
d'amant et comme c'était sa dernière chance ...
La prose est rageuse, heurtée, noircie et renoircie à plaisir.
Les dialogues sont inexistants. Par ci, par là, surtout sur la fin,
Erika et Walter laissent échapper des phrases mais c'est Jelinek, le
lecteur l'entend presque, qui parle ainsi à la première personne et non
ses personnages. A chaque ligne, la haine et la rancoeur explosent.
Contre la mère de l'auteur, contre la société autrichienne, contre les
faux-semblants viennois. Seule, la musique s'en sort relativement bien
- à l'exception de Mozart que ni Erika, ni Walter n'apprécie.
Sans
vouloir être « vieux jeu », je ne pense pas que ce livre soit à mettre
entre des mains trop jeunes ou trop inexpérimentées. Il faut en effet
avoir atteint un certain degré d'expérience et de libération
personnelles pour admettre que les sentiments castrateurs d'un père ou
d'une mère trouvent leur source dans la sexualité. Jelinek le proclame
sans ambages dans une scène étouffante où Erika, après avoir "trahi" sa
mère avec Walter, la rejoint dans le fameux lit et la couvre de baisers
dans un corps à corps ambigu. Et Jelinek voit juste même si elle
révolte le lecteur moyen, celui qui n'a pas eu de mère ou de père
abusifs.
"La Pianiste" est un texte relativement court
(250 pages dans la collection "Points") mais singulièrement dense.
J'ajouterai qu'il est rare de voir une femme s'exprimer et écrire aussi
brutalement. Ceci dit, l'émotion et l'ironie - une ironie féroce et
sanglante - sont loin d'être absentes de cette oeuvre qui contribua à faire attribuer le Prix Nobel de Littérature 2004 à Elfriede Jelinek.

