26 mars 2007
Madame Wakefield - Eduardo Berti.

Madame Wakefield
Traduction : Jean-Marie Saint-Lu
En
1835, dans la lignée du "Rip Van Winkle" de Washington Irving, père de
la littérature américaine, Nathaniel Hawthorne, dont l'un des aïeux
avait été parmi les juges des fameuses "sorcières" de Salem, imagina un
conte mi-fantastique, mi-absurde, où un homme, Charles Wakefield,
quitte un jour le domicile conjugal sans rien dire, sans même aucun
motif avoué, pour s'en aller vivre dans la rue voisine.
Dans
"Madame Wakefield", Eduardo Berti reprend le conte mais le restitue du
point de vue de l'épouse délaissée qui, on s'en doute, dès lors qu'elle
réalise que l'homme à perruque roussâtre qui déambule dans Grub Street
et qui ressemble tellement à son mari disparu sans tambour ni
trompettes est réellement son époux, n'arrête pas de se poser des
questions.
Elle va s'en poser pendant très précisément vingt longues années,
feignant d'être veuve et refusant dans la foulée la demande en mariage
d'un ecclésiastique séduit par sa réserve et son deuil, le révérend
Webster. Et, au-delà des vingt années, son mari sonnera à la porte,
elle lui ouvrira, tout rentrera dans l'ordre pour le souper et, le
lendemain matin, il sera mort dans son sommeil.
Sans que
ni Mrs Wakefield, ni Amelia, sa servante, ni bien sûr le lecteur
n'aient compris les raisons qui avaient poussé notre étrange héros à
quitter son foyer.
Seul indice - enfin, si l'on peut dire : l'exemplaire
de "Don Quichotte" qui, avec quelques vêtements, était la seule chose
que Wakefield eût emporté pour tout viatique lors de sa si longue fugue.
Divisé
en chapitres très courts, prenant parfois avec humour l'"estimé
lecteur" à témoin, ce livre d'un peu moins de 250 pages nous pose donc
une énigme qui ne sera jamais résolue à moins que nous ne trouvions
tout au fond de nous-mêmes les raisons (la soif d'une "autre chose", la
soif de liberté, la maladie mentale, qui sait ? ...) qui guident son
protagoniste. On suspecte même parfois Wakefield d'être le fameux "Ned
Ludd", leader invisible d'un mouvement populaire dirigé contre
l'implantation des machines à tisser dans cette Angleterre qui, lorsque
l'action débute, en 1809, est encore en guerre avec Napoléon Ier.
Kafka
aurait fait certainement plus noir, plus étouffant. N'empêche : c'est
vrai qu'il y a, dans "Madame Wakefield", quelque chose d'absurde qui le
rappelle - à moins qu'il n'évoque Ionesco ou Beckett. 
