07 février 2007
Les Métamorphoses - Ovide.
"Les Métamorphoses" est évidemment écrit en vers latins et les quinze livres qu'il recèle constituent en fait un long poème dont certains d'entre nous ont bien sûr étudié des passages au collège et au lycée.
La
traduction le transforme en prose mais attention, pas n'importe quelle
prose ! Bien sûr, il y a toujours matière à discuter sur les
traductions - surtout latines, ajouterai-je. Mais celle de Georges Lafaye pour Folio Classique me convient quant à moi tout à fait.
L'argument
du livre-poème tient dans son titre : les métamorphoses que, pour les
punir ou les sauver, les déesses et dieux de l'Olympe font subir à
certains mortels. Derrière, se profilent la création du monde et les
siècles qu'il a traversés jusqu'à Octave-Auguste, fils adoptif de César
dont il vengea d'ailleurs la mort. C'est aussi une ode aux grands
mythes grecs et, par la filiation avec Enée, à la fondation de Rome.
"Oh
! Que ce doit être barbant à lire !" diront certains, pas encore
dégagés sans doute de leur passé scolaire plus ou moins douloureux.
Eh ! bien ! non, "Les
Métamorphoses", c'est un ouvrage si passionnant que, du coup, le
lecteur se voit tenté de se replonger dans la geste homérique et de
renouer avec ce pan si vaste de la culture occidentale que trop de
personnes veulent, de nos jours, oublier et ramener dans l'ombre.
En outre, il y a des passages proprement superbes comme - un parmi d'autres - le discours qu'Orphée adresse aux dieux des Enfers afin de les convaincre de lui rendre Eurydice :
"
[...] ... O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les
créatures mortelles de notre espèce, s'il est possible, si vous
permettez que, laissant là les détours d'un langage artificieux, je
dise la vérité, je ne suis pas descendu en ces lieux pour voir le
ténébreux Tartare, ni pour enchaîner, par ses trois gorges hérissées de
serpents, le monstre qu'enfanta Méduse ; je suis venu chercher ici mon
épouse ; une vipère, qu'elle avait foulée du pied, lui a injecté son
venin et l'a fait périr à la fleur de l'âge. J'ai voulu pouvoir
supporter mon malheur et je l'ai tenté, je ne le nierai pas ; l'Amour a
triomphé. C'est un dieu bien connu dans les régions supérieures ;
l'est-il de même ici ? Je ne sais ; pourtant je suppose qu'ici aussi,
il a sa place et, si l'antique enlèvement dont on parle n'est pas une
fable, vous aussi (Hadès et Perséphone), vous avez été unis par
l'Amour. Par ces lieux pleins d'épouvante, par cet immense Chaos, par
ce vaste et silencieux royaume, je vous en conjure, défaites la trame,
trop tôt terminée du Destin d'Eurydice. Il n'est rien qui ne vous soit
dû ; après une courte halte, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous
nous hâtons vers le même séjour. C'est ici que nous tendons tous ; ici
est notre dernière demeure ; c'est vous qui régnez le plus longtemps
sur le genre humain. Elle aussi quand, mûre pour la tombe, elle aura
accompli une existence d'une juste mesure, elle sera soumise à vos lois
; je ne demande pas un don, mais un usufruit. Si les destins me
refusent cette faveur pour mon épouse, je suis résolu à ne point
revenir sur mes pas ; réjouissez-vous de nous voir succomber tous les
deux. ... [...]"
Voici deux sites sur Ovide et son oeuvre :
Ovide 1
et :
Ovide 2
Comme le mentionne sa biographie, le poète fut exilé par celui-là même qu'il avait célébré : Auguste, qui n'était pourtant pas irréprochable question moeurs, s'offusqua de "L'Art d'Aimer." Mais en dépit de tout, Ovide et ses vers ont survécu dans le coeur des hommes. Le poète romain l'avait-il pressenti quand il écrivait, pour le final de ses "Métamorphoses" :
"Et
maintenant, j'ai achevé un ouvrage que ne pourront détruire ni la
colère de Jupiter, ni la flamme, ni le fer, ni le temps vorace. Que le
jour fatal qui n'a de droits que sur mon corps mette, quand il voudra,
un terme au cours incertain de ma vie : la plus noble partie de
moi-même s'élancera, immortelle, au dessus de la haute région des
astres et mon nom sera impérissable. Aussi loin que la puissance
romaine s'étend sur la terre domptée, les peuples me liront et,
désormais fameux, pendant toute la durée des siècles, s'il y a quelque
vérité dans les pressentiments des poètes, je vivrai."
L'Iliade - Homère.
Comment, sans risquer le ridicule du dithyrambe ou la platitude d'un commentaire convenu, évoquer ces vingt-quatre chants primitivement rédigés en vers mais dont l'éblouissante traduction de Paul Mazon pour Folio-classiques nous restitue intactes la beauté et la noblesse sans pareilles ?
Péguy appelait Homère "le patron" et il suffit de lire l'Iliade pour comprendre qu'il n'exagérait pas : rigueur de la construction, respect des envolées propres à la tradition orale dont l'Iliade est issue, transmutation d'une Histoire réelle et lointaine en l'un des mythes fondateurs de notre Antiquité, tout y est rare, unique, en un mot précieux.
Peu à peu, remontent dans l'esprit du lecteur toutes ces légendes antiques qui bercèrent notre culture, et avant tout celle de la rivalité qui opposa Athéna, Héra et Aphrodite pour obtenir le titre de la plus belle des déesses et qui, par le choix de cette dernière que fit Pâris (Alexandre chez Homère), entraîna non seulement la chute de Troie mais aussi les mille et un malheurs qui poursuivirent les Achéens vainqueurs sur le chemin du retour. Et le mieux, c'est que le lecteur, complètement subjugué, se transforme peu à peu en l'un de ces Grecs anciens qui prêtaient jadis une oreille fascinée aux chants des divins aèdes.
Il faut lire et relire ce texte, si possible à haute voix, en prenant son temps, en en imprimant bien dans son esprit et dans sa peau l'intensité de la cadence. C'est l'un des très rares textes de la littérature mondiale qui, par delà les aléas de la traduction, atteint à un sublime qu'on ne perçoit en général aussi bien qu'en musique.
Mais c'est aussi une pièce de théâtre où les fameux dieux grecs se comportent parfois comme de simples humains et où, ô miracle, les humains parviennent quelquefois à se comporter comme des dieux.
Et c'est encore une ode formidable à la gloire des croyances antiques, quand les dieux eux-mêmes reconnaissaient l'obscurité implacable des Destins et s'inclinaient devant ceux-ci. Ici, plus de Créateur "tout-puissant", omniscient et omnipotent en théorie mais incapable d'admettre les faiblesses de ses propres créations. Rien que des déesses et des dieux qui vivent, aiment, haïssent, s'apitoient et s'interrogent sur des humains qui, presque toujours, tentent de s'élever, de devenir à leur tour des dieux, sinon par l'essence, au moins par la noblesse des sentiments.
