09 août 2007
Les Oiseaux - Daphné du Maurier.

The Birds
Traduction : Denise Van Moppès et Florence Glass
A
lire ces sept nouvelles de l'écrivain britannique, je me surprends une
fois encore à affirmer que son talent, confiné il est vrai aux
"histoires d'amour" classiques, est resté en jachère. Car il y
a ici, c'est indubitable, une puissance dans l'imagination et dans
l'insolite qui fait de Daphné du Maurier l'égale d'un Matheson - et je
pèse mes mots.
A mille lieues du clinquant
hollywoodien, la nouvelle qui servit de base au film d'Hitchcock y
gagne en économie dans la suggestion de l'horreur pure. Tout
ici se situe dans la paisible campagne anglaise, non loin des côtes
cependant, ce qui permet au héros de voir les mouettes aller se
resourcer sur l'écume des vagues avant de reprendre leur assaut contre
les humains. Maurier a en effet l'habileté de présenter les attaques
des oiseaux comme étant guidées par la marée, ce qui laisse aux hommes,
pour peu qu'ils en aient l'intelligence, le temps de se constituer des
provisions et de se barricader chez eux avant que la mort emplumée ne
déferle à nouveau sur eux. Tous hélas ! n'auront pas cette sagesse ...
Mais
je crois que c'est au "Pommier" et à "Une Seconde d'Eternité" que je
donnerais la palme au sein de ces nouvelles qui évoquent plus souvent
le Bradbury du "Pays d'Octobre" que les excès sanglants de l'épouvante
classique moderne.
Le premier met en scène un veuf qui
acquiert peu à peu la certitude que sa femme disparue, Midge, s'est en
quelque sorte réincarnée dans un pommier malingre, lequel, tout aussi
insidieusement, va envahir son jardin. Mais la subtilité de
l'auteur est telle que non seulement le lecteur finit lui-même par s'en
convaincre - ce qui est l'effet recherché, m'objecterez-vous - mais
aussi - ce qui est plus ennuyeux pour le héros - qu'il finit par
prendre fait et cause pour le pommier - et pour la disparue.
Quant
à "Une seconde d'éternité", c'est probablement l'une des meilleures
variations sur le thème du spectre condamné à revivre sa mort qu'il
m'ait été donné de lire.
Lecture faite, on se prend à rêver au roman fantastique que Daphné du Maurier n'a jamais produit ... 
27 mai 2007
Femmes et Fantômes - Allison Lurie.

Women & Ghosts
Traduction : Céline Schwaller
Dans ce recueil paru aux éditions Rivages Poche, neuf nouvelles
où sont analysées, dans des contextes très différents, les relations
entretenues par une héroïne avec un ou plusieurs "fantômes." Certains
de ces spectres appartiennent effectivement à l'Au-delà. Trois d'entre
eux cependant relèvent plus de la psychose qui afflige le personnage
principal.
Sans hésiter, c'est à "La Commode" - la troisième nouvelle en fait - que vont mes préférences personnelles. Une
quinquagénaire un peu excentrique et qui estiment que tous les meubles
ont une âme recueille chez elle une commode qui, pourtant, selon le
testament de sa tante, ne devait pas lui revenir. Au début, tout se
passe relativement bien, tant qu'on n'énerve pas la commode. Mais un
jour ...
Autre excellente nouvelle bien fantastique : "Les Gens de la Piscine" où des ouvriers renvoyés par une femme très riche mais trop snob ... Mais je vous laisse découvrir l'histoire.
Pour
être honnête, l'intégralité de ces nouvelles sont d'un très haut
niveau. Allison Lurie sait manier de façon remarquable le non-dit et le
sous-entendu. Son style est par ailleurs très poétique. Quant à sa
faculté d'analyse des caractères, je l'ai trouvée à la fois très
profonde et très particulière.
Bref, ce petit livre est une véritable gourmandise
pour tous ceux qui ne détestent pas qu'une pincée de fantastique
saupoudre ici et là leurs lectures. A noter qu'il n'y a jamais rien de gore ou de sanglant, bien au contraire. Non, c'est beaucoup plus insidieux ...
Une authentique découverte. Je n'ai qu'un regret : de ne pas l'avoir faite plus tôt.
16 avril 2007
Histoires anglo-saxonnes de vampires - Collectif présenté par Jean Marigny.

Voici
un ouvrage d'une qualité exceptionnelle qui fut publié à la fin des
années 70 à la Librairie des Champs-Elysées par Jean Marigny (avec une
préface de Maurice Lévy).
Au programme, vingt
nouvelles traitant du vampire sous toutes ses formes : le vampire
classique, à la Christopher Lee ; le vampire psychique ; les lamies
(vampires féminins apparentées aux goules asiatiques) ; les plantes
vampires ; les monstres vampires ; le bestiaire vampire et enfin, la
nouvelle génération de vampires.
Si l'on excepte "Le
Cocon" de John B. Goodwin et la fameuse "Guerre du Lierre" de David H.
Keller, sans doute aussi le malicieux : "Du sang !" de Fredric Brown,
ces nouvelles ne sont pas fréquentes dans les anthologies du genre.
D'où leur valeur.
Ma préférée reste "Le Visage",
d'Edward F. Benson, l'un des plus grands spécialistes du genre (sa
"Chambre dans la Tour" a été reprise dans l'Anthologie du Fantastique
de Roland Stragliatti, chez Pocket, au volume : "Histoires de
Cauchemars") où une jeune femme se remet, sans raisons apparentes, à
faire un rêve qui l'effrayait beaucoup enfant. Jusqu'au jour où, tels
les fantômes du "Nosferatu" de Murnau, le rêve vient à sa rencontre ...
Je donnerai ensuite ma préférence aux "Tourbillons de Neige" d'August Derleth, ami, disciple et éditeur de Lovecraft. Le texte est proprement claustrophobique.
Je tiens à préciser toutefois qu'il ne se rattache en rien au mythe de
Chthulu et qu'il s'agit d'une classique histoire de vampires.
Autre
disciple et ami de Lovecraft dont l'oeuvre a contribué à la qualité de
cette anthologie, Robert E. Howard, connu des amateurs pour avoir créé
le personnage de Conan le Cimmérien, et qui se suicida au lendemain de
la mort de sa mère. Son "Tertre maudit" restitue à merveille la splendeur à la fois macabre et baroque de son génie.
"La Cape", de Robert Bloch, est une nouvelle très bien construite et doublée d'un humour noir à toute épreuve.
Parmi les vampires psychiques, j'ai un très gros faible pour "La Belle Dame", de D.H. Lawrence, qui réécrit une relation oedipienne très mal digérée, là encore faufilée d'un humour grinçant d'excellente tenue.
Nul humour mais de la terreur pure dans "Dieu fasse qu'elle repose en paix !" de Cynthia Asquith. C'est
l'éternelle histoire d'un corps par lequel un mort veut revivre la vie
qu'il a perdue trop tôt mais étrangement dignifiée par la poésie
douloureuse dont l'auteur a imprégné son texte.
Mystère et horreur pour "L'Araignée" d'Elisabeth Walter - un cauchemar machiste, peut-être ?
- et "Le Cocon" de Goodwin : au lecteur de décider qui est qui ... ou quoi et qui a vu quoi.
"En
quête de quelque chose à sucer" de Ronald Chetwynd-Hayes nous fait
tomber dans une terreur à la fois primitive et sophistiquée -
qui rappellera aux cinéphiles aussi bien "La Chose" de Carpenter que
tous les films sur les "Blorps" et autres ennemis tapis dans l'ombre et
ne rêvant que de digérer l'être humain.
Enfin, le très court et caustique "Du Sang !" démontre une fois de plus combien Fredric Brown savait être efficace et pétillant - aussi pétillant que du sang bien rouge, peut-être ...
Quant
aux nouvelles que je n'ai pas citées, je suis certaine que, même si
elles ne m'ont pas accrochée autant que les autres, elles trouveront
leur public auprès de vous qui me lisez.
Je le répète :
l'anthologie de Jean Marigny est une anthologie de grande valeur pour
l'amateur. Autant, à mon sens, que celle de Caillois, c'est tout dire.
Lisez et vous m'en direz des nouvelles. (N'oubliez ni lapréface, ni
l'introduction : elles sont fabuleuses.) 
09 avril 2007
Histoires Extraordinaires / Nouvelles Histoires Extraordinaires - Edgar Allan Poe.


Traduction : Charles Baudelaire.
L'oeuvre
de critique d'Edgar Poe, sa passion pour tout ce qui, dans la jeune
littérature américaine, faisait montre d'originalité et d'ardeur
novatrice, lui vaudraient certainement une place "normale" dans notre
rubrique "Littérature made in USA" si l'ensemble de ses textes, poèmes,
contes et nouvelles, n'était intégralement imprégné de fantastique.
Un
fantastique qui, parfois, peut rappeler le sens du grotesque d'un
Hoffmann ou les féeries d'un Nodier ou d'un Walter Scott, mais qui,
déjà, galope loin devant ces grands noms. Car le fantastique
et l'horreur que distille l'univers de Poe prend ses racines non plus
dans des entités maléfiques extérieures à l'être humain : c'est des
angoisses et des fantasmes les plus noirs de celui-ci qu'il se nourrit.
Même une nouvelle policière, comme le "Double Assassinat rue Morgue",
dominée qui plus est par cet ancêtre de Sherlock Holmes qu'est le
chevalier Dupin - c'est-à-dire par le raisonnement le plus logique - se
pare des couleurs de l'épouvante avec cette maison
isolée, ces deux femmes qu'on devine vivant en recluses (par avarice ?
par folie ?), ce cadavre fourré la tête en bas dans le conduit de
cheminée et cet assassin si peu conforme au criminel habituel.
Dans "Le Scarabée d'Or", si célèbre et qui nous conte en fait une histoire de pirates, c'est une tête de mort qui, la première, fait parler le fameux parchemin. Le
"Manuscrit trouvé dans une bouteille" laisse présager les profondeurs
monstrueuses que vénéreront Hodgson, puis Lovecraft et la fin de "La
Vérité sur M. Valdemar" a, quant à elle, quelque chose de purement
lovecraftien avant la lettre.
La Mort triomphe partout. Et si, quand Poe brode sur le thème du mesmérisme, elle demeure somme toute "normale", elle dévie carrément avec ces
nouvelles nécrophiliques que sont "Morella", "Ligeia" et bien sûr, dans
les "Nouvelles Histoires Extraordinaires", les sublimes "Bérénice" et
"La Chute de la Maison Usher." En outre, dans la majeure partie de ces
nouvelles, le fantasme oedipien, s'il reste plus ou moins discrètement
à l'arrière-plan (sauf dans "La Chute ..." ou "Metzengerstein")
s'impose avec tout autant de puissance.
Avec une efficacité de raisonnement peu ordinaire, Poe se penche sur les angoisses qui le rongent - qui nous rongent. On
dirait presque qu'il ne se soucie que de l'aspect le plus noir de sa
personnalité et le thème du double, si cher au fantastique allemand,
s'exprime chez l'auteur américain avec une richesse, une amertume et
une terreur rarement égalées depuis lors. Folie, schizophrénie,
hallucinations, alcoolisme, désirs de meurtre, sexualité trouble, Poe a
pratiquement sublimé chacun de ses démons.
Il lui est
même arrivé - comme dans la "Petite discussion avec une momie" - de
faire sourire son lecteur à moins que, comme dans "Colloque entre Monos
et Una" ou "Puissance de la Parole", il ne l'entraîne dans une
discussion philosophique et spirituelle.
Mais toujours,
il revient à l'ombre et à ce qui y attend, patient et silencieux et
quand, par exception, il donne à une nouvelle aussi éprouvante que "Le
Puits et le Pendule" une fin heureuse, on a peine à croire à celle-ci.
De
Shakespeare, on a dit que son oeuvre contenait l'univers entier.
D'Edgar Allan Poe, on peut prétendre sans exagération qu'il a enfermé
dans son oeuvre, laquelle paraîtra pourtant bien froide aux amateurs de
"gore", la totalité des terreurs humaines. Et cette réussite relève du
génie pur et simple. 
11 février 2007
John Silence - Algernon Blackwood.

Avant "John Silence", je n'avais jamais lu Algernon Blackwood bien que j'en eusse entendu parler, notamment chez Lovecraft. Son
épouvante est particulière et rappelle un peu Arthur Machen même si
elle "montre" infiniment plus que celui-ci. (A certains moments, on
pense même curieusement à Ray Bradbury et à son "Pays d'Octobre.")
Blackwood,
c'est avant tout un style qui monte comme un brouillard et étreint peu
à peu le lecteur jusqu'au malaise. Cette modernité est d'autant plus
surprenante que son héros, John Silence, appartient bien plus au XIXème
qu'au XXème. En ce qui concerne Silence - et Silence seul - l'auteur
use de tics d'écriture propres au roman-feuilleton de l'âge d'or :
Sherlock Holmes lui-même n'est pas aussi impavide, aussi granitique
serait-on tenté de dire. Mais l'atmosphère dans laquelle il évolue,
elle, c'est autre chose.
"La Némésis de Feu",
qui ouvre ce volume, souffre à mon avis de quelques longueurs dans ses
débuts et le lecteur ronge son frein, inquiet de cette chaleur quasi
infernale qui règne dans le manoir où Silence enquête sur des
phénomènes psychiques. Mais la fin est un véritable
soulagement et, l'un dans l'autre, tout se termine bien et de façon
plus logique que dans "Le Joyau des 7 Etoiles" d'un Stoker, par exemple.
"Invasion
psychique", pièce centrale du recueil et peut-être la plus subtile,
évoque une autre hantise suscitée par une dose expérimentale de
haschish. Le héros, qui ne parvient plus à écrire, absorbe cette drogue
afin de retrouver son écriture. Mais celle-ci lui apparaît dès lors
comme viciée ... Plus qu'au haschisch, on songe ici au LSD et aux
hallucinogènes si prisés par Timothy Leary, à ceci près que, très
habilement, Blackwood utilise les fumées de la drogue pour façonner un
spectre tout ce qu'il y a de plus véridique. Comme Silence vient
enquêter avec son chien, Fumée, et son chat, Flamme, certaines pages ne
sont pas sans faire penser à "Comment l'amour s'imposa au professeur
Guildea", de Robert S. Hichens, nouvelle fréquemment reprise dans les
anthologies spécialisées et qui nous dépeint une présence invisible et
répugnante tombant amoureuse d'un homme - Guildea - qui nie l'amour.
Mais la nouvelle la plus intense de ce recueil, à mon sens, c'est "Culte secret."
Là encore, le thème est celui de la hantise, sur fond de société
satanique. Un Anglais en voyage en Autriche éprouve le besoin de revoir
le collège privé où il fut élevé. Il s'y rend de nuit et y retrouve ses
anciens professeurs mais ...
Du "gore", ici, il n'y en a
absolument pas. Mais Blackwood, qui fit partie, avec Bram Stoker,
Arthur Machen, Sax Rohmer (créateur de Fu-Manchu) et quelques autres
dont Yeats en personne, de la "Golden Down", n'en a nul besoin. A le
lire, on sent bien qu'il s'est livré à certaines expériences - et il a
dû parfois s'aider de drogues pour atteindre la transe propice. C'est
sans doute pour cela que son oeuvre est si dense et fleure
l'authentique de façon un peu dérangeante.
Une
curiosité, à lire et à relire car il n'est pas sûr que, dès la première
lecture, le lecteur moderne puisse savourer pleinement tout ce qui se
cache derrière les spectres mis en scène par Blackwood.
La Fête du maïs - Thomas Tryon.
Je l'ai lu quand j'avais 14/15 ans et j'en étais
sortie horrifiée. Aujourd'hui, avec l'âge, je le vois surtout comme une
sorte de contraire des "Femmes de Stepford" d'Ira Levin mais je
continue à le trouver extrêmement misogyne (il y aurait beaucoup à
dire, de toutes façons, sur le matriarcat américain) mais aussi
inférieur au "Visage de l'Autre", du même auteur.
Théodore
(dit Ned) et Bethany (dite Beth) Constantine (nom d'origine grecque qui
constitue une sorte de clin d'oeil affreusement noir, on s'en rend
compte à la fin du roman) ont une fille d'une douzaine d'années, Kate,
que la vie citadine (et certains différends entre ses parents) ont
rendue allergique à presque tout. Aussi décident-ils de s'installer à
la campagne, très précisément à Cornwall Coombe, petit village retiré
de la Nouvelle-Angleterre. Ils y achètent une maison superbe à la
postière du coin, Tamar Penrose, descendante des fondateurs de la
communauté.
A vrai dire, comme c'est d'ailleurs le cas
dans nombre de villages, américains ou non, quelques grandes familles
se partagent l'histoire du lieu. Avant tout ici les Penrose, lesquels
semblent s'être unis au cours des siècles à pratiquement toutes les
autres familles de Corwall.
Autre figure représentative
du lieu : la veuve Fortune, qui gère seule la ferme que lui a léguée
son mari, mort il y a déjà pas mal d'années. Aimable, énergique, posée,
se promenant toujours avec une large paire de ciseaux pendue à sa
ceinture afin de couper là une mauvaise herbe, ici tout bêtement un
bout de tissu ..., la veuve Fortune fait beaucoup pour que les
Constantine finissent par s'adapter au village - ou, plus exactement,
pour que le village s'adapte à ces nouveaux venus.
C'est
elle qui, la première, leur explique certains rituels propres au bourg
comme, par exemple, la foire d'Agnès, qui doit son nom, selon la
légende, à une jeune fille qui osa un jour maudire la récolte. Sous le
poids du remords, l'esprit d'Agnès - qui avait trouvé la mort
entretemps - revint plus tard donner aux malheureux villageois une
recette qui les garantirait à jamais de la détresse et surtout de la
Famine.
Pourtant, treize ans auparavant, Ned l'apprend le premier, quelque chose s'est passé qui aurait pu ramener la pénurie. Quelque
chose ayant un rapport avec l'élection du Seigneur du Maïs - un jeune
homme que l'on désigne tous les sept ans - et son "mariage" rituel avec
la Dame du Maïs lors de la traditionnelle Fête de la Moisson.
Esprit
trop curieux, qu'étonne peu à peu des incidents survenus çà et là ainsi
que des propos contradictoires entendus au hasard de ses flâneries, Ned
n'aura de cesse de connaître la véritable histoire de cette Fête des
Moissons qui tourna si mal. Et quand il commencera à se faire une idée
exacte de ce que dissimulent en réalité les rituels agricoles de
Cornwall Coombe, il signera ainsi non son arrêt de mort mais bien pire.
Un
bon roman d'épouvante, très bien mené mais dont les ficelles paraissent
tout de même infiniment plus grosses que celles utilisées dans "Le
Visage de l'Autre." A titre anecdotique, son auteur, Thomas Tryon, qui
débuta en tant que comédien, tint le rôle-clef dans "Le Cardinal"
d'Otto Preminger. 

Les Pirates Fantômes - William Hope Hodgson.
Ce qui frappe chez Hodgson (ou Machen d'ailleurs), c'est que leur oeuvre fonctionne avec une grande économie de moyens. A nous qui sommes habitués au gore et au sensationnel jusque dans les thrillers,
il nous faut toujours une période d'adaptation pour discerner la sombre
puissance de cette longue nouvelle que constituent "Les Pirates
Fantômes" ou encore "La Maison au bord du monde."
Les
apparitions, lorsqu'elles surviennent, y sont toujours plus suggérées
que soigneusement décrites. Nous sommes en fait devant quelque chose
d'innommable - que Lovecraft, pourtant si prolifique, aimait à
qualifier d'"indicible." S'il y a du sang, il ne coule qu'à la fin du
texte et encore ne le voit-on pas. Les cris d'horreur, certes, on les
entend mais jusqu'au bout, l'auteur ne montre absolument rien de ces
pirates spectraux qui donnent pourtant son titre au livre.
D'emblée,
nous sommes projetés dans l'intrigue avec le récit à la première
personne que fait au capitaine et au second du Sangier, vaisseau qui
vient de le recueillir alors qu'il dérivait dans l'océan, le seul
matelot survivant de l'équipage du Mortzestus. Jessop, le rescapé, a embarqué à San Francisco en dépit de la réputation étrange qui était celle du Mortzestus
et, très vite, se produisent des incidents bizarres et de plus en plus
étouffants (ombres se déplaçant à droite et à gauche et semblant sortir
de la mer elle-même, voiles qui se déplient dès que la nuit tombe, etc
...)
Finalement, un homme, puis deux, puis trois tombent du haut des mâts. Et ...
Le
texte, très sobre, est extrêmement subtil. On ne saura jamais si ces
pirates fantômes sont des créatures d'une autre dimension ou, tout
simplement, les esprits enchaînés à la mer d'un navire disparu. On ne
saura pas non plus si les âmes des marins tués sur le Mortzestus ont
rejoint par la suite ces étranges vaisseaux pirates - qui sont quatre
en tout en fait. Hodgson laisse au lecteur toute latitude de faire son
choix, hormis sur un seul point : la réalité des faits ne peut être
contestée même si elle ne s'explique pas.

Les plumes du corbeau et autres nouvelles cruelles - Jehanne Jean-Charles.

Chose
étrange, je n'ai pratiquement rien trouvé sur l'auteur sur le Web.
Quant à ma vieille édition de poche - qui date de 1975 - elle rappelle
que Jehanne Jean-Charles écrit peu (un roman, "La Virole" chez
Julliard et "Le Livre des Chats" chez Stock) et que les nouvelles
rassemblées dans le volume ont été publiées en 1962 et 1964. En
1972, Robin Davis portait à l'écran "Une méchante petite fille" tandis
que, un an plus tard, c'était au tour d'Olivier Ricoeur d'adapter "Le
bonheur d'être père." Donc, si vous, vous avez des renseignements,
n'hésitez pas à les poster. Car ce serait faire injure au talent de
Jehanne Jean-Charles que de ne pas lui faire toute la publicité
possible.
Ce recueil de nouvelles, dont l'essentiel sont
soit insolites dans le style de Matheson, soit carrément fantastiques,
porte en fait le titre suivant : "Les plumes du corbeau et autres
nouvelles cruelles." Et c'est vrai que la cruauté s'y tapit à chaque
chute, ou presque. Mais elle le fait avec tant de grâce et de naturel
qu'on ne lui en veut absolument pas.
Pourtant, quoi de plus horrible par exemple que "Parallèlement" ? On y voit mourir un nouveau-né souffrant, semble-t-il, d'un mal inexplicable. "Une méchante petite fille" atteint,
dans sa perfection, au niveau de "La Robe de soie blanche" ou encore
"Journal d'un monstre" de Matheson. Si "Un tour de jardin" se termine
bien pour l'héroïne - avec laquelle le lecteur n'a aucune peine à
sympathiser - elle n'en demeure pas moins quelque chose de très noir.
"Qui vous êtes ?", "Le fil de la vierge" et "La Générale"
sont, certes, de facture plus classique et l'amateur de nouvelles
d'épouvante devine la fin avant que celle-ci s'accomplisse : mais peu
importe puisque son plaisir demeure. D'autres évoquent le Saki
de "Shredni Vashtar" : ce sont "Les Fourmis Dorées" par exemple ou bien
"Le Cheval Noir" et "Le petit garçon qui s'ennuyait." D'autres, tels "Les Biens de ce monde", "Ne soyons pas sectaires" ou "And so on" se contentent tout simplement d'une réalité peinte à l'humour noir - et le malaise n'en est que plus grand.
En tout soixante-dix nouvelles
que vous ne trouverez, j'en ai peur, que chez les bouquinistes ou dans
les bibliothèques. Une réédition s'imposerait mais quand viendra-t-elle
? Vivement une manif de lecteurs mécontents pour l'exiger ! 
07 février 2007
Apparition - Graham Masterton.

Parmi les adeptes de littérature fantastique, très rares sont ceux qui ne rendent pas un culte à Howard Philip Lovecraft. Mais, parmi les écrivains qui font
dans le fantastique, encore plus rares sont ceux qui ont su rendre
hommage au « Solitaire de Providence » tout en restant fidèle à son
univers. L’Ecossais Graham Masterton est de ceux-là, ce qui
confère à son roman « Apparition » une saveur et une logique
lovecraftiennes tout à fait exceptionnelles.
Tout commence dans une vieille demeure victorienne de l’île de Wight que le héros, David Williams,
a accepté de restaurer pour le compte d’un couple de millionnaires, les
Tennant. Dès le départ, nous nous trouvons face à un homme perclus de
problèmes : son épouse l’a quitté pour fuir avec un autre mais elle lui
a laissé leur fils, Danny. Déboussolé et ayant
abandonné sa petite entreprise de décoration d’intérieur, David espère
que cet été consacré à relever une maison et son parc leur donnera à
tous deux le temps de « souffler » un peu et de voir venir.
Mais
le lendemain-même du jour de leur emménagement, il est réveillé à
l’aube par une espèce de grattement frénétique :fk: provenant du
grenier. Bien entendu, notre héros n’hésite pas à se lever et
à s’en aller aux renseignements. Cependant, à part une sensation de
peur glaciale qu’il ne parvient pas à s’expliquer et qui s’empare de
lui lors de son exploration du grenier, il ne décèle là-haut rien de
particulier.
Après leur petit-déjeuner, les Williams père et fils sortent découvrir leur nouveau domaine. Mais
comme ils se retournent machinalement pour avoir une vue d’ensemble de
Fortyfoot House, quelle n’est pas leur surprise de constater que la
façade de la maison leur apparaît en excellent état ! Certes,
il y a dans cette vision quelque chose de mal ajusté, une espèce de
flou qui leur rappelle une photo du lieu prise dans les années 1880 et
qu'ils ont eu tout loisir d'observer dans le hall. Mais l’illusion
reste impressionnante. Les jardins eux-mêmes semblent retaillés à la
française alors que, en cette fin des années 1990 où se situe le début
du roman, la Nature les a largement récupérés ... :fhelp:
Et voici que, sortant
de cette maison « rajeunie », un homme de haute taille et vêtu de façon
carrément anachronique, s’éloigne à grandes enjambées vers le bois
voisin sans se soucier des appels que lui adresse David ...
A
peine l’étrange personnage a-t-il disparu que, poursuivant leur tour du
propriétaire, ils tombent sur une espèce de chapelle aux murs envahis
par la végétation. Entre deux rameaux de lierre, émerge çà et là un
détail : un pied, le bas d’une jupe, puis un visage de femme, beau mais
peu sympathique. Poussés par une curiosité compréhensible – le thème de
cette fresque déconcerte dans un lieu en théorie consacré - ils dégagent la silhouette peinte et constatent qu’elle porte sur son épaule une espèce de gros rat ...
Enfin, en quittant la chapelle, le père et le fils débouchent parmi les stèles et les croix d’un petit cimetière où n’ont été enterrés que des enfants, tous décédés très jeunes et, chose pour le moins curieuse, à la même date … :jdange:
Bien sûr, tout cela est couru d’avance et l’on peut trouver pareille situation dans n’importe quel film d’épouvante. Mais
ce que l'on n'y trouvera pas - peut-être parce qu'il n'y a, si mes
souvenirs sont bons, qu'un seul cinéaste qui ait jamais osé s'attaquer
à Lovecraft - c'est la récupération que fait ici Masterton de Brown
Jenkins, personnage apparu dans « Les Rêves dans la Maison de la
Sorcière », l’une des nouvelles les plus fameuses de l'écrivain de
Providence. Pas plus qu'on n'y trouvera la diabolique habileté avec
laquelle Masterton rentre de plein pied dans le mythe fabuleux inventé
par l'auteur américain, celui des Grands Anciens - la tentative
cinématographique dont je parle plus haut se solda par un échec :
filmer Lovecraft est impossible, même quand on s’appelle Roger Corman.
Car,
hanté comme il l'était par l’idée de dimensions parallèles et de
distorsions du Temps qui, à la faveur de quelques passages protégés –
des angles bizarres, en règle générale – permettent ainsi à l’initié de
voyager sans problème au travers des siècles et de l’espace, Lovecraft
aurait sans nul doute apprécié la façon dont s’y prend Masterton pour
faire cohabiter à la fois plusieurs mondes et plusieurs époques dans
l’espace en apparence limité et bien concret de Fortyfoot House.
En
revanche, Masterton rompt avec la tradition lovecraftienne des fins
malheureuses et particulièrement épouvantables. Après près de 360 pages
qui maintiennent le lecteur en haleine, « Apparition » se termine de
façon heureuse et même logique. Attention ! Ce que je vous en dis là n’est pas une raison pour utiliser ce roman comme un calmant de vos insomnies ! :insom:
Enfin, et c’est là, je pense, le plus grand compliment qu’on puisse faire à Masterton, ce livre ne peut qu’inciter ceux qui ne connaissent pas encore l’œuvre de Lovecraft à s’y plonger sans coup férir. 
_______
La Chambre Ardente - John Dickson Carr.

Pour les amateurs de romans policiers, Dickson Carr demeure le maître incontesté de l'énigme dite "de la chambre close." Et, à ma connaissance du moins, il n'a jamais oeuvré dans le genre "épouvante." Pourquoi, dans ces conditions, regardé-je alors "La Chambre Ardente"
comme un roman fantastique ? Parce que, de son début : "Il était une
fois un homme qui habitait près d'un cimetiere ..." jusqu'à son
épilogue, ce roman introduit bel et bien dans une classique histoire
policière les notes subtilement discordantes d'un surnaturel sur lequel
le lecteur, arrivé en bout d'énigme, s'interroge encore.
Tout
commence dans un train de la banlieue de Philadelphie où Tod Stevens,
lecteur d'une grande maison d'édition, a la stupeur de découvrir,
glissée dans un manuscrit original, la photo d'une femme qui, bien que
datée des années 1850, lui restitue les traits, le port, l'allure
exacts de sa propre épouse, Marie d'Aubray, une Québéquoise. Le
manuscrit, signé d'un spécialiste au nom étrange, Gaudan Cross, traite
des meurtres célèbres par empoisonnement. La photo est celle d'une
autre Marie d'Aubray, française celle-là, qui empoisonna son amant,
Louis Picard, en usant de l'arsenic.
Arrivé
chez lui, Stevens - et on le comprend - ne peut s'empêcher d'aborder le
sujet avec sa femme. Mais un coup de sonnette l'interrompt : un vieil
ami à lui, Mark Despard, qui avait déjà cherché à le joindre par téléphone, s'annonce et lui conte à son tour une incroyable histoire.
A la suite du décès de son oncle Miles,
mort d'une gastro-entérite, des rumeurs n'ont pas tardé à courir le
village voisin, comme quoi le vieil homme aurait été empoisonné à
l'arsenic. Qui pis est, la propre gouvernante de Despard Park - où Mark, son épouse Lucy, sa soeur Edith et leur frère Ogden vivaient auprès du défunt - lui a rapporté que, le
soir de la mort du vieux monsieur, alors qu'elle écoutait une émission
radiophonique dans la véranda attenant à la chambre de son employeur,
elle avait été étonnée d'entendre des bruits de voix. Il était onze
heures du soir et, à l'exception d'elle même et de Miles Despard, la
maison était vide puisque les quatre jeunes gens s'étaient absentés,
les trois premiers pour se rendre à un bal costumé, le quatrième pour
rejoindre des amis.
Intriguée, Mrs Henderson - la gouvernante - s'était alors levée et avait cherché à voir qui se trouvait avec Mr Despard dans sa chambre. Par
la fente d'un rideau qui protégeait une porte vitrée donnant dans la
pièce, elle avait eu la surprise d'apercevoir, debout face au lit du
malade, une femme de petite taille et revêtue d'une robe similaire à
celle que portait Lucy Despard pour se rendre au bal, une robe de soie
rouge et bleu, copiée sur un modèle du XVIIème siècle lui-même porté
par une femme au visage méconnaissable sur l'un des portraits situé
dans la galerie du manoir.
Autre
fait qui avait intrigué et même effrayé la gouvernante : il semblait
que la tête de la femme flottât au-dessus de son cou. Face à elle, Mr
Despard semblait littéralement terrifié. Enfin, last but not least, la femme s'était éclipsée en passant par une porte dérobée creusée dans l'un des murs de la chambre.
A
partir de là, tout s'emballe : dans la crypte familial, où Stevens
accompagne son ami, le cercueil et son contenu se sont volatilisés ; de
mystérieux télégrammes parlant d'empoisonnement et d'enquête policière
sont adressés à droite et à gauche, ramenant au manoir Lucy et Edith,
qui s'étaient absentées pour la quinzaine et l'infirmière qui avait
soigné Miles Despard. Mais il y a pis : un lieutenant de police, Brennan, est dépêché à Despard Park par ses supérieurs, lesquels ont également reçu un télégramme où un mystérieux Amor Justitiae dénonce l'assassinat de Miles Despard ...
Je ne vous dirai rien de la fin de ce curieux roman, hormis que, à une première conclusion des plus rationnelles, elle fait succéder un épilogue pour le moins ambigu.
Ce dernier, ainsi que l'ambiance étrange dans laquelle baigne
l'ensemble, justifie d'ailleurs la place que je fais à "La Chambre
Ardente" dans la section "Epouvante." Mais comme il s'agit là d'un roman
d'avant-guerre - l'action se situe l'année du grand krach - ne vous
attendez pas à y trouver les outrances sanglantes des romans noirs ou
terrifiants d'aujourd'hui. Tout y est subtil, insidieux et étouffant.
Un véritable empoisonnement.
PS : si vous avez aimé "La Chambre Ardente",
ainsi nommée en référence à la cour de justice qui oeuvra à huis-clos
dès 1680 pour traiter le scandale des Poisons à la cour de Louis XIV,
je vous conseille notamment, du même auteur, "Celui qui murmure ...",
autre meurtre étrange, au haut d'une tour. L'ambiance y est aussi
glaçante mais la solution de l'énigme ne fait pas par contre appel au
surnaturel. J'ajouterai que, comme tout auteur, Dickson Carr, qui créa entre autre le personnage du Dr Gedeon Fell, eut des hauts et des bas : sa "Main de Marbre" par exemple est fort mal écrit.
Une petite biographie de l'auteur.
