23 mars 2007
Solaris - Stanislas Lem.

Solaris
Traduction : Jean-Michel Josienko
Comme on avait offert à mon mari le film de Sodenbergh
et que celui-ci m'avait laissée sur ma faim (et une fois de plus à me
demander pourquoi, mais pourquoi diable les Américains ne peuvent pas
se dépêtrer : 1) de la culpabilité judéo-chrétienne ; 2) de la
tradition du "happy end"
), j'ai acheté le livre de Stanislas Lem.
Et alors là, par contre, j'ai adoré.
D'accord,
officiellement, "Solaris" est une oeuvre de Science-Fiction. D'accord,
son action se passe dans une station spatiale vouée à l'étude de
l'étrange planète qui fournit son titre au roman. D'accord, Lem utilise
les données habituelles de la SF. Et pourtant, ce roman est en fait
l'actualisation d'une interrogation immémoriale : d'où venons-nous ?
pourquoi sommes-nous là ? ...
J'avoue d'ailleurs être restée
pantoise de constater qu'un écrivain polonais, et donc fortement
imprégné par un catholicisme rétrograde, avait pu se livrer à une
analyse aussi percutante du mystère des origines. Sa formation
scientifique y est certainement pour quelque chose. (Si l'on tient
compte de la richesse de pensées qui fut la sienne, on comprend mieux
pourquoi les religions, quelles qu'elles soient, ont toujours considéré
la Science d'un très mauvais oeil ...)
Tout commence par l'arrivée d'un psychiatre, le Dr Kelvin, à bord de la station spatiale de Solaris où règne désormais un silence presque mortel. Kelvin découvre que l'équipage, initialement formé de trois personnes, Gibarian, Snaut et Sartorius, se résume maintenant aux deux derniers. Mais Sartorius refuse de sortir de sa chambre et c'est Snaut qui apprend à Kelvin le suicide de Gibarian. Visiblement à bout de nerfs, Snaut n'en refuse pas moins d'expliquer à l'arrivant les raisons qui ont poussé Gibarian au suicide. Sous ses sarcasmes, se devine la peur. Mais de qui, de quoi a-t-il peur ? Cela non plus, il ne le dira pas.
Peu
à peu, Kelvin réalise que, pour une raison qui pourrait trouver son
origine dans un bombardement de rayons X infligé à l'océan qui forme
Solaris, les hommes de l'équipage, sortant de leur sommeil, ont vu se
matérialiser des "visiteurs." Des visiteurs de Snaut et Sartorius, nous
ne saurons rien. Pour Kelvin, ce sera sa femme, qui s'était suicidée
après leur rupture. Pour Gibarian, c'était aussi une femme.
On savait depuis longtemps que Solaris avait la faculté de reproduire des objets. Mais jusqu'ici, la planète n'avait jamais engendré des formes aussi exactes et douées d'une vie qui semble bien immortelle ...
Les visiteurs ne semblent pas hostiles mais, évidemment, comment concilier leur présence avec la réalité antérieure ? La Harey qui apparaît à Kelvin et qui dit elle-même ne pas trop savoir ce qu'il lui arrive n'a pas grand chose en commun avec la Harey
morte il y a plusieurs années, sur la Terre. C'est une espèce de clone
dont l'esprit ressemble à un cahier à peine entamé et qui,
malheureusement, souffre de son état.
Plus on avance dans le livre, et plus la souffrance de Harey augmente jusqu'à ce que ...
Inspiré
plus ou moins par la Gnose chrétienne, dévidant avec obstination le fil
d'une logique qui peut paraître désespérée, "Solaris" est un roman
unique qui nous rappelle que la SF, c'est aussi autre chose que "Star
Wars." ![]()
Sur Stanislas Lem.
Et un article très intéressant sur un blog.
07 février 2007
1984 - George Orwell.

Nombreux sont ceux qui ont entendu au moins une fois dans leur vie le nom de Big Brother.
Trop nombreux restent ceux qui le confondent avec une espèce
d'ordinateur gigantesque qui traque l'intimité de tout un chacun dans
un futur à vrai dire si peu lointain que, pour nous, il est déjà du
passé : 1984.
En réalité, Big Brother
serait un dictateur issu du Parti socialiste anglais - le Labour de
Tony Blair - et dont le physique (grosse moustache noire, yeux noirs,
visage inexpressif, solidité terrible de l'ensemble) évoquerait plus ou
moins Staline. Si j'utilise le conditionnel, c'est parce que, bien que
sa photo et son effigie soient omniprésentes partout en Océania, Big
Brother pourrait aussi bien (on s'en rend compte à la fin du roman)
n'être qu'une création fantômatique destinée par des gouvernants
invisibles à focaliser la ferveur patriotique des Océaniens.
Au
delà de l'ambiguïté des régimes totalitaires connus et enregistrés au
XXème siècle - tout particulièrement le nazisme et le stalinisme, seuls
cités par Orwell - "1984" passe à la vitesse supérieure et dépeint un totalitarisme qui, si l'on ose dire, touche à une perfection de fin du monde.
En Océania, il n'y a ni camps de concentration, ni goulags et on ne peut pas parler vraiment de théories racistes. L'ennemi eurasien, par exemple, a certes des traits asiatiques. Mais du jour au lendemain, cet ennemi redevient un allié pur et dur ; mieux : on affirme haut et fort que jamais, au grand jamais, il n'a jamais été l'ennemi de l'Océania. L'ennemi, ce sont les Estasiens - lesquels sont de type européen.
La lutte des classes n'est pas non plus à l'ordre du jour. La société se répartit en trois groupes : le Parti intérieur (la nomenklatura), le Parti extérieur (une sous-nomenklatura) et les Prolétaires (le tout-venant). Aristocratie, bourgeoisie, capitalisme même ... Ces
mots ont de moins en moins de sens. Le Parti réécrit sans cesse
l'Histoire de façon à effacer tout ce qui l'a précédé - le fameux
virage à 180° est ici institutionnalisé.
Tous ceux qui tentent de résister finissent "vaporisés" - l'humour noir anglais selon Orwell.
Et
lorsque l'ancilangue aura cédé le pas à la novlangue, il n'y aura plus
personne pour se rappeler de ce que signifiaient des mots comme
"mauvais", "optimiste", etc ... Toute la complexité, toute la richesse
du langage - et des idées - seront noyées sous des flots de mots
outrancièrement simplificateurs. Ce qui ne sera pas bon sera "inbon",
ce qui sera meilleur deviendra "plusbon", les adjectifs pourront servir
de verbes, l'ordre des mots deviendra d'ailleurs interchangeable ...
(Je
ne sais pas pour vous, mais moi, ça me fait penser aux technocrates de
l'Education Nationale française, avec leurs "espaces transparents",
leurs "inappétents scolaires" et leurs "référentiels bondissants
aléatoires" ...
)
Avec
une puissance incroyable et une amertume glacée qui forcent toutes deux
l'admiration, George Orwell préfigure le comble de la société
totalitaire mais non égalitaire : le nivellement de la pensée par le
bas et, partant, la mise en coupe réglée des masses, populaires ou non.
Si le sexe est maintenu, le romancier anglais, avec une lucidité
terrible, prévoit que cette fonction ne servira qu'à assurer la survie
de l'espèce et que, surtout, il ne sera pas question d'assurer le
plaisir à la femme ...
Bien entendu, la démonstration d'Orwell, pour être efficace, ne pouvait se satisfaire de héros combatifs. Peut-être Julia, la maîtresse de Winston Smith,
l'est-elle un peu plus. Mais si peu ... Et elle aussi finit par trahir
- par se trahir. En bref, tous deux sont des victimes, des moutons
prêts pour le sacrifice et qui donnent parfois l'impression d'y courir
avec une sombre délectation.
C'est là que le bât me blesse un
peu, je l'avoue. Dans une superbe crise de désespoir littéraire - la
plus achevée que j'aie jamais lue - Orwell nie le facteur
humain alors que, curieusement, la société océanienne ne remet pas en
cause la possibilité de l'existence d'un Dieu, très loin, quelque part.
Orwell nie aussi le grain de sable, cet affreux et génial petit grain
de sable qui finit toujours par venir à bout des mécaniques les plus
subtiles et les plus démoniaques.
Or, je sais que les grains
de sable existent, j'en ai la preuve. Tandis que Dieu ... Si l'on nie
les premiers, il faut nier le second. Sinon, on se retrouve dans la
position du croyant qui se refuse à entériner l'existence du Mal ...
N'empêche,
surtout au jour d'aujourd'hui, après le Viêt-nam, après le Cambodge,
après les Talibans et avec les fous religieux de toutes sortes, sans
oublier les adorateurs planétaires du Veau d'Or, il faut lire "1984."
Un homme averti en vaudra toujours deux.
Si George Orwell n'y avait pas cru, jamais il n'aurait écrit "1984", vous ne croyez pas ? 
