29 juillet 2007
Un Monde Vacillant - Cynthia Ozick.

Heir to the Glimmering World
Traduction : Jacqueline Huet/Jean-Pierre Carasso
Il
y a une quinzaine d'années, j'ai visionné le "Kafka" de Soderbergh,
avec un Jeremy Irons tout bonnement fascinant. Décrire l'ambiance qui
baigne ce film, directement inspiré du "Procès", est impossible. Disons
qu'il ressemble à un rêve éveillé particulièrement glauque et brumeux. (Il est d'ailleurs, si mes souvenirs sont bons, réalisés en noir et blanc, ce qui contribua beaucoup à le faire échouer au box-office américain.)
Eh
! bien, l'atmosphère qui règne dans "Un Monde Vacillant" m'a beaucoup
rappelé le film de Soderbergh. Non qu'il s'agisse d'un roman noir ou
pessimiste : il n'y a même rien de kafkaïen là-dedans. Mais, bien que
son action se déroule intégralement aux Etats-Unis, "Un Monde
Vacillant" distille de façon déroutante un souffle venu de l'antique
Europe de l'Est, celle qui s'abîma dans la guerre de 14.
Nous
sommes pourtant en 1935 lorsque l'héroïne - qui est aussi la narratrice
- du roman se voit contrainte d'entrer au service de Rudolf Mitwisser,
un Juif berlinois que la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne a
jeté dans l'exil avec sa famille. Rose Meadows, tel est son
nom, vient de perdre le seul parent qu'il lui restait : son père. Un
père bien insouciant (et même indigne, si vous voulez mon avis !) qui
la laisse seule et sans un sou, à la charge d'un cousin maternel
(Bertram) certes sympathique mais qui songe à se marier ... Comme Rose,
vaguement amoureuse de Bertram, n'apprécie guère celle qui prétend
l'épouser, c'est avec soulagement qu'elle accepte l'offre des Mitwisser.
Du premier entretien, Rose a conclu que le poste proposé était un emploi de gouvernante pour les jeunes enfants Mitwisser. Mais elle va se rendre compte très vite que ses attributions sont beaucoup plus éclectiques.
Traumatisée
par leur départ d'Allemagne, Mme Mitwisser - Elsa - est tombée dans une
espèce de folie à éclipses qui la fait repousser Waltraut, la plus
jeune de ses filles, presque un bébé pourtant, et passer toutes ses
journées à faire des patiences, allongée sur son lit. Les rênes
domestiques de la maison sont entre les mains de la fille aînée,
Anneliese, d'un an plus jeune que Rose. Entre les deux filles, quatre
garçons turbulents dont les prénoms changent tout le temps,
s'américanisant au gré de leurs humeurs et semant le doute dans
l'esprit de Rose.
Et puis, bien sûr, dans son bureau, le
professeur Mitwisser qui parle un anglais si protocolaire qu'on en
sourit bien souvent et qui travaille depuis une éternité sur un vaste
ouvrage relatif à l'hérésie des Karaïtes, juifs qui affirmaient que la
Torah devaient être lue (et observée) à la lettre.
Au coeur de cette étrange maisonnée qui donne très vite au lecteur l'impression étouffante d'un galop de chevaux déments dans un vase clos,
Rose commence par se poser nombre de questions. Surtout celle-ci : qui
assure les finances des Mitwisser puisque l'Etat américain ne les a
jamais pris en charge ?
Ce roman, on pourrait aussi le
comparer à un gros écheveau de laine, se dévidant interminablement mais
sans lasser le lecteur curieux. La relativité de l'importance
que nous accordons aux choses, les ravages provoqués par l'exil forcé
en terre étrangère, l'impossibilité d'oublier le passé et, partant,
l'obligation soit de l'intégrer à notre futur, soit de se laisser
manger par lui ... voilà quelques uns des thèmes traités ici par
Cynthia Ozick. Cela donne parfois l'impression d'un grenier en désordre
où il faut, pièce par pièce, rassembler le puzzle de toute une
existence mais, si l'on y parvient, on reste admiratif devant la
technique de la romancière. D'autant que le livre présente une chute
finale pour le moins inattendue.
J'ajouterai qu'Ozick
a beaucoup d'humour : son récit de l'hérésie karaïte et des recherches
du professeur Mitwesser réjouira tout le monde et tout particulièrement
l'athée et l'agnostique.
Un auteur à lire, donc. La prochaine
fois, je prendrai néanmoins l'un de ses premiers romans. Ce sera
peut-être plus simple de s'y plonger car, je l'avoue, au début du
texte, j'ai connu quelques difficultés. A bon entendeur ! 
Emma - Jane Austen.

Emma
Traduction : Josette Salesse-Lavergne
Après
avoir eu un peu de mal à entrer dans ce roman, le plus ambitieux de
Jane Austen, je viens d'achever de le dévorer aujourd'hui et je ne suis
pas loin de lui conférer la première place devant "Orgueil et Préjugés"
ou encore "Persuasion."
Le style est toujours
aussi austenien, aussi serré, curieux mélange entre ce que nous
donneront le XIXème siècle commençant et le XXème encore dans les
limbes. La construction est soigneusement agencée et, si l'on tient
compte de l'époque à laquelle ce texte est né, il n'y a, en fait,
aucune longueur superflue. Une fois de plus, nous sommes dans la
campagne anglaise, un petit village sympathique dénommé Highbury avec
ses hobereaux et sa petite bourgeoisie. Et une fois de plus, le thème
choisi est l'amour, le mariage. Toutes proportions gardées et à la mode
anglaise, on pourrait y voir une forme de marivaudage.
Emma
Woodhouse, l'héroïne, est une jeune fille intelligente, sensible et
dotée d'un sens aigu des convenances sociales. Elle souffre d'une manie
assez rare à son âge : elle prétend marier les autres et non se marier
avant les autres. Au tout début du roman, elle persuade sa toute
nouvelle amie, Harriet Smith, de refuser la demande en mariage d'un
prétendant qui, selon elle, lui est inférieur (il s'agit d'un gros
fermier) et d'orienter ses batteries sur le jeune et fringant vicaire,
Mr Elton.
Là-dessus, viennent se greffer des intrigues
secondaires que j'aurai garde de révéler car cela gâcherait le plaisir
du futur lecteur. Qu'il sache seulement que cette diversité dans les
actes et les caractères permet à Jane Austen de faire le point sur tous
les défauts qu'elle reprochait déjà à la société dans ses romans
précédents : compartimentation sociale trop étanche, abaissement de la
femme si celle-ci n'a ni fortune, ni mari, inégalités confondantes
entre le statut de l'homme et celui de la femme, etc ...
Mais
jamais Austen n'a été aussi puissante, aussi cinglante, aussi féroce - aussi violente même.
Son ton évoque ici celui, froid et tranquille, d'une personne
extrêmement courtoise qui, sans perdre son sang-froid, inflige à ceux
qu'elle déteste toute une pluie de critiques acérées, les enchaînant
avec une parfaite maîtrise les unes à la suite des autres.
Oui, décidément, "Emma" est bien le meilleur roman de Jane Austen. 
Monsieur le Président - Miguel Angel Asturias.

El Señor Presidente
Traduction : Georges Pillement & Dourita Nouhaud
On
ne sort pas indemme de ce roman où la cruauté et une fatalité
implacable s'acharnent sur l'intégralité des personnages et dans des
proportions qui rappellent tout ce que vous avez jamais pu lire sur les
tortures pratiquées par les régimes totalitaires.
Guatémaltèque,
Asturias nous dépeint évidemment une dictature latino-américaine vendue
aux USA et, par conséquent, conservatrice dans l'âme. Mais ce que
n'avait pas prévu cet écrivain qui reçut le Prix Lénine de la Paix en
1966, c'est que la puissance de son évocation est telle
qu'elle en arrive à bannir les frontières et que, en dépit du contexte
géographique, son "Monsieur le Président" finit par symboliser la
Dictature à l'échelle universelle.
Quiconque a
lu le "1984" d'Orwell ne pourra s'empêcher d'effectuer le parallèle
entre le roman futuriste et essentiellement dirigé contre la dictature
stalinienne du Britannique et celui, presque intemporel et dirigé
contre une tyrannie pro-capitaliste, d'Asturias. Mais là où Orwell
expliquait l'emprise de Big Brother sur son peuple par sa présence
permanente, via la télévision et les dispositifs de surveillance, dans
le foyer de chacun, Asturias imagine un Président qui voit tout, entend
tout, devine tout et finit toujours par tout savoir tout simplement
parce qu'il est le Mal incarné.
A propos de son oeuvre, l'écrivain guatémaltèque fut le premier à évoquer le "réalisme magique" qu'il
tenait à développer autant dans son style (d'un lyrisme déconcertant)
que dans son univers guatémaltèque. Il le reliait non pas aux
Surréalistes français - qui l'influencèrent pourtant beaucoup mais à
qui il reprochait d'être trop intellectuels - mais aux origines
pré-colombiennes de sa culture. De fait, "Monsieur le
Président" peut se lire comme un hymne de mort, à la gloire de ces
dieux qui, après avoir créé les quatre premiers hommes, furent pris de
peur à l'idée que leurs créatures pourraients les supplanter. Ils les
privèrent alors de certains sens et les rendirent mortels.
Il
semble que la religion maya, surtout après l'arrivée des Toltèques, ait
eu quelques rapports avec celle des Aztèques. Or ces derniers avaient
un faible accentué pour les sacrifices humains particulièrement
sanglants. En ce sens, le roman d'Asturias offre une véritable manne à cette espèce de Moloch maya que représente le Président.
L'intrigue
? ... Disons que le confident du Président, Miguel Visage-d'Ange, tombe
amoureux de la fille d'un général qui doit partir en exil sur l'ordre
du dictateur. A partir de là, le malheureux, qui était pourtant non
seulement beau mais aussi "méchant comme Satan", se met à jouer un
double-jeu qui le mènera à une fin abominable.
Le tout
baigne dans une atmosphère de cauchemar, non pas un cauchemar à la
Kafka, froid, net, précis et pourtant absurde mais un cauchemar
réaliste, aux couleurs flamboyantes des Tropiques, où les misérables se
font piétiner dans la boue et le sang et où le soleil s'éteint à jamais
pour ceux qu'a condamnés la vindicte cruelle du Président.
Si
vous avez l'estomac bien accroché, ce livre - qui est un grand, un très
grand livre - est pour vous. Sinon, abstenez-vous. Avec sa description
des mendiants de la Porte du Seigneur, la première page, au reste, vous
renseignera déjà sur vos capacités à aller de l'avant. 
25 juillet 2007
Des Gens Comme les autres - Alison Lurie.

Real People
Traduction : Marie-Claude Peugeot
Plus qu'un roman, ce texte assez bref (un peu plus de deux cents pages) constitue surtout une réflexion personnelle de l'auteur sur le statut d'artiste et, plus précisément, sur celui d'écrivain.
L'héroïne
qu'elle met en scène, Jane Belle Smith, et sur laquelle elle donne
quelques légères indications physiques, pourrait être son double, à une
certaine époque en tous cas. Chaque année, Jane a l'habitude
de séjourner deux semaines au domaine d'"Illyria", que, dans les années
1900, Ondine Moffat voulut convertir par testament en une résidence
payante où musiciens, peintres, sculpteurs, écrivains, etc ...
pourraient trouver un havre où se livrer en paix - pour un temps - à
leur activité favorite.
Comme chaque année, Jane
retrouve un petit cercle d'amis, dont Kenneth, le peintre. Comme chaque
année, les relations s'engagent, avec leurs hauts et leurs bas ...
Mais, contrairement aux années précédentes, la fin de ce séjour verra une Jane Smith tout à fait transformée quitter "Illyria."
Pour
vous inciter à lire ce petit ouvrage dont l'intrigue n'est pas
essentielle, mieux vaut vous en citer - pour une fois - certains
passages :
| Citation: |
... Quoique je ressente, quelque part dans ma tête, l'écrivain est là, qui prend des notes, enregistre le dialogue. (Comme
a dit un jour Philip Roth, paraît-il, "Notre chance a nous, c'est qu'il
ne peut rien nous arriver de mal. Tout est bon à écrire.") Même ici et
même en présence de quelqu'un d'aussi célèbre que Teddy Berg - dans un
domaine qui n'est pas le mien, c'est vrai - je continue à avoir cette
sensation. ... ... A longue échéance, nous ne serons pas jugés sur notre vie privée, mais sur ce que nous aurons écrit. ... |
Si cela vous interpelle ... 
24 juillet 2007
L'Ile de Sakhaline - Notes de Voyage - Anton Pavlovitch Tchéckhov.

Titre original : ?
Traduction : Lily Denis
L'île
de Sakhaline baigne dans la mer d'Okhotsk, une mer de l'Océan
Pacifique, et voisine étroitement, comme l'indique la carte ci-dessous,
avec la Sibérie orientale :

C'est dans cette île que, en
avril 1890, aborda un Anton Tchékhov bien décidé à rédiger l'histoire
la plus complète qui se pût voir de la colonie pénitentiaire qui y
vivait.
Entre les notes de bas de page et le texte, le tout en format poche Folio, le
tout fait plus de 550 pages, certes passionnantes mais qui pourront
paraître ardues à ceux que n'intéressent guère les moeurs policières et
légales de l'ancienne Russie - que la Russie bolchevique ne fit, en
somme, que récupérer et peaufiner.
Par leur style concis et sans apprêt, ces "Notes de Voyage", étonneront peut-être les habitués du dramaturge. Mais
ils retrouveront sa patte dans ce foisonnement de portraits de forçats,
d'"hommes libres", de "relégués" et de fonctionnaires, tour à tour
incroyables, émouvants, pitoyables, cyniques ..., extraordinaire
galerie où Goya et Doré auraient pu puiser. A l'arrière-plan, les
survivants des peuplades paléo-arctiques comme les Aïnos, qui vivent en
bon terme avec les colons.
Ce que tous partagent et subissent, c'est le climat,
un climat que, en dépit de ses baisses de températures phénoménales, on
peut qualifier d'infernal : neige, glace, hiver quasi perpétuel avec un
été très bref où les températures dépassent rarement les 15 degrés.
Pour
la majorité, une misère lamentable. Pour quelques privilégiés, une
certaine aisance, alimentée par des trafics en tous genres effectués
sur le dos des moins chanceux.
Bien sûr, parmi ceux-là,
beaucoup sont des assassins ou des incendiaires. Mais, comme le
souligne Tchékhov, la condition du bagne à Sakhaline ne leur permet pas
de s'amender de manière efficace. Quant à la colonisation de l'île,
tant souhaitée par les autorités, elle n'est guère réussie puisque, dès
qu'ils ont fait leur temps, les condamnés s'empressent - on les
comprend - de rejoindre le continent.
Un récit
minutieux, scrupuleux, d'une intégrité indubitable, qui, autant que la
philosophie de ses pièces, confirmera au lecteur attentif la profonde
humanité d'Anton Pavlovitch Tchékhov. 
Virgin Suicides - Jeffrey Eugenides.

The Virgin Suicides
Traduction : Marc Cholodenko
Premier
roman de l'auteur, "Virgin Suicides" est un roman au style incantatoire
et lancinant que je conseille vivement de lire à voix haute. En
apparence, il est moins touffu que "Middlesex" mais la longueur des
paragraphes vient vite modifier ce point de vue. L'intrigue semble
aussi plus reserrée, plus "locale" mais ce n'est là que faux-semblant
car, à travers le destin des cinq filles Lisbon, c'est du mal dont
souffre l'Amérique que traite Jeffrey Eugenides.
Si vous avez déjà vu le film de Sofia Coppola, vous connaissez plus ou moins le thème de ce roman. Sinon,
imaginez une petite ville du Michigan, à la fin des années 70 ou au
début des années 80, et, dans cette petite ville, un quartier aisé où
il n'y a pas de Noirs. Le seul événement qui fasse marcher les langues,
c'est la grève entreprise par les fossoyeurs locaux - elle durera plus
de 400 jours mais nous ne le savons pas encore. Le détail, pourtant,
vaut son pesant d'humour noir.
Mr et Mrs Lisbon, lui
professeur de mathématiques au lycée du coin, elle mère au foyer,
vivent tranquilles avec leur cinq filles : Thérèse, Bonnie,
Lux, Mary et Cecilia. Les filles étant en pleine adolescence, les
garçons du coin fantasment énormément sur elles et passent tout leur
temps libre à les espionner. Jusqu'au jour où la dernière d'entre
elles, Cecilia, fait une tentative de suicide ...
Le
récit est fait par l'un de ces garçons, devenu depuis lors un homme
bedonnant et sans doute un peu chauve, un chroniqueur qui nous apprend
que, loin de faire s'évanouir leur attachement aux filles Lisbon et à
leur tragique destin, le Temps a accru leur désir forcené de
comprendre les raisons qui, un an à peu près après la mort de leur
benjamine, poussèrent les survivantes à mettre fin à leurs jour.
S'il
est en droit de penser que l'autoritarisme puritain de leur mère et la
faiblesse chronique de caractère de leur père ont joué un rôle dans
leur suicide quasi collectif, pour le reste, le lecteur - pas plus que
notre chroniqueur - ne parviendra à démêler des fils il est vrai
savamment emmêlés, et souvent par les filles Lisbon elles-mêmes.
Finalement,
peut-être ce désir de mort était-il dans l'air du temps, comme un virus
secret et imprévisible auquel le décès de Cécilia aurait rendu ses
soeurs particulièrement sensibles. Après tout, lorsqu'ils découvriront
son cadavre, dans son sac de couchage, les infirmiers constateront que
Mary avait revêtu pour mourir une robe noire et un voile qui évoquaient
la vision funèbre de Jackie Kennedy derrière le cercueil de son mari
... Peut-être les filles Lisbon ont-elles pressenti combien la vie,
américaine ou non, est vaine et ont-elles préféré la quitter pour
éviter que ce ne soit elle qui les quitte un jour sans leur demander
leur avis ...
Un roman délicat, où chaque mot vous fait
mieux apprécier les non-dits et les silences qui parsèment la vie des
filles Lisbon - et de leurs parents. Un roman à savourer, comme on
savoure un fruit un peu talé et un peu trop mûr, qui vous laisse dans
la bouche comme un arrière-goût d'automne et de regrets diffus. 
11 juillet 2007
Le Nouvel Hollywood - Peter Biskind.

Easy Riders, Raging Bulls: How the Sex-Drugs-and-Rock 'N' Roll Generation Saved Hollywood
Traduction : Alexandra Peyre
A la fin des années soixante, alors que les beatniks cédaient peu à peu le pas aux hippies,
le système qui avait fait le succès des grands studios hollywoodiens
achevait de se casser la figure. Il ne fallait guère s'en étonner car,
tout au haut de la pyramide, se trouvaient des producteurs dont
certains avaient connu l'Age d'Or du Muet. Or, après la Grande Crise
des années trente, après la Seconde guerre mondiale et l'instauration
de cette guerre jamais vue encore qu'on nomma la Guerre froide, avec
surtout le renouvellement des générations, le monde avait connu trop de
changements pour que le cinéma hollywoodien n'eût pas besoin d'un
sérieux coup de plumeau.
En France notamment, le
mouvement issu des "Cahiers du Cinéma" et connu sous le nom de
"Nouvelle Vague" redessinait tous les paysages du film : scénario,
décors, lumière, jeu des acteurs, tout y passait. Plus rien ne
devait être comme avant. On devait pouvoir tout concevoir, tout
montrer. Réalisme et révolution devenaient les motsd'ordre universels.
Aux
USA, ce fut l'acteur Warren Beatty qui, le premier, monta au créneau en
se décidant à acquérir les droits d'un scénario qu'il confia, pour la
réalisation, à Arthur Penn. Ce scénario s'appelait : "Bonnie & Clyde."
Inspiré par la courte existence d'un couple de jeunes braqueurs des années de crise, Clyde Barrow et Bonnie Parker, le
film de Penn, qui sortit en 1967, fit s'arracher les cheveux aux
producteurs confirmés, qui n'y comprirent rien, mais plut
instantanément au public, attiré par la violence magnifiée qui émanait
de l'histoire et rejaillissait sur l'écran en larges taches sombres.
Une
époque venait de s'ouvrir dans la vaste épopée du cinéma américain
mais, curieusement, on la date beaucoup plus souvent de la sortie, deux
ans plus tard, d'un film qui allait devenir "culte" : "Easy Rider",
officiellement signé par Dennis Hopper et Peter Fonda. "Easy
Rider", avec ses deux motards complètement déjantés, qui fument du
hasch dans les cimetières et sillonnent les routes de l'Amérique
profonde sur lesquelles, un jour, ils se font arrêter. Un tout jeune -
et très beau - Jack Nicholson, impeccablement vêtu de blanc, parvient à
les en faire sortir et les suit dans leur périple démentiel mais sans
violence car les deux héros, hippies authentiques, sont des adeptes du
power flower. Pourtant, la violence les rattrapera en la personne
d'Américains "profonds" qui s'amusent à leur tirer dessus ...
Sans
aucune complaisance envers les grands noms qu'il cite mais sans jamais
renoncer au respect que lui inspire manifestement leur talent, Peter
Biskind retrace magistralement le destin exceptionnel d'une décennie
qui vit, à Hollywood, les réalisateurs l'emporter pour une fois sur les
Manitous de la production. En lisant son livre, vous apprendrez que Dennis Hopper,
comédien-né, n'était guère doué pour la réalisation et que, sous
l'influence de l'alcool (il avait commencé à boire à l'âge de 12 ans)
et de drogues diverses, il faisait mener une vie infernale à sa femme
et ses enfants. Vous saurez tout de l'anti-conformisme pathologique de Robert Altman,
qui alla d'un succès immense, "M.A.S.H", à une suite d'échecs
retentissants mais qui, jamais, ne compromit son talent. Vous verrez Peter Bogdanovitch se prendre pour Orson Welles. Vous vivrez le dilemme qui fut celui de Francis Ford Coppola,
partagé entre son tempérament de réalisateur génial et son désir fou de
devenir, lui aussi, un "nabab." Enfin, vous comprendrez pourquoi, même
de nos jours, un film de Martin Scorsese reste un très grand moment de pureté cinématographique.
Accessoirement, vous assisterez à l'ascension irrésistible de Steven Spielberg et de George Lucas, les deux hommes dont la réussite, en les emprisonnant, devait faire également les fossoyeurs du Nouvel Hollywood.
Bref, si
vous aimez le cinéma, vous ne vous ennuierez pas une seule minute et en
plus, vous apprendrez plein de choses - ou vous vous en remémorerez
d'autres comme les merveilles concoctées par cet empereur inégalé du
montage que fut Hal Asby, à savoir : "Harold et Maud" et tous les films
qu'il tourna avant de décéder, dépouillé par les vautours de la
production, d'un cancer généralisé.
Bonne lecture à tous ! 
10 juillet 2007
Middlesex - Jeffrey Eugenides.

Middlesex
Traduction : Marc Cholodenko
Ce livre, je l'ai réellement commencé dimanche et je l'avais terminé hier au soir. Parce que, à partir du
moment où je me suis lancée dans l'intrigue, je n'ai pas pu
lâcher le morceau : dès que je le pouvais, je reprenais mon livre ! "Middlesex" est un bon, un très bon roman.
Mais
au juste, qu'est-ce qu'un bon roman ? C'est d'abord une histoire qui
sort de l'ordinaire et qui, cependant, tient la route, essentiellement
grâce aux qualités déployées pour la raconter par son auteur. Des
qualités tels que le sérieux, le travail, l'amour du lecteur aussi ...
Il semblerait que la recette ne soit plus appliquée en France depuis
que certains, parmi nos plus illustres "intellos" qui se piquent
d'écrire, l'aient déclarée ringarde, passée de mode, poubellisable à
merci ... Et pourtant, ça marche toujours aussi bien : Jeffrey
Eugenides n'est que l'un des nombreux auteurs américains qui sont là,
Dieu merci, pour nous le rappeler.
"Middlesex" pourrait se résumer comme l'histoire d'un gène récessif, à l'origine de ce que l'on nomme l'hermaphrodisme.
Sommeillant au départ dans le code génétique des enfants Stephanidès,
il aurait pu demeurer encore longtemps inactif si, par un étrange
caprice de ce Destin que révéraient tant les Anciens Grecs, Eleuthéryos
n'avait conçu un amour aussi sincère qu'incestueux pour sa soeur,
Desdemona. Passion dangereuse, passion hors-nature qui, si les
événements historiques eux aussi avaient été tout autres, n'aurait
jamais pu culminer. Mais au moment où elle se déclare, les Turcs
envahissent la Grèce et les deux Stéphanidès s'enfuient vers Smyrne où
va se sceller leur destinée.
Nous sommes le 13 septembre
1922. Devant l'avance des troupes de Mustafa Kemal, les chrétiens
smyrniotes se réfugient sur les quais du port. Bientôt, ils y seront
cernés entre deux choix qui n'en sont pas : où plonger et se noyer, ou
brûler vifs sous les torches des soldats turcs. Les diverses ambassades
étrangères ne bronchent pas ou plutôt détournent le regard. Quand
la France évacuera ses ressortissants, Eleuthéryos, qui connaît un peu
de français, parviendra cependant à obtenir un visa pour lui-même et sa
soeur.
Or, Desdémona a solennellement promis à son frère que, s'il parvenait à les sauver, elle accepterait de l'épouser ...
De
cette union contre nature, célébrée sur le bateau qui les emmène vers
les Etats-Unis, naissent un garçon, Milton, et une fille, Zoé, tous
deux en parfaite santé. L'heure n'est pas encore celle du fameux gène.
Mais lorsque Milton épouse sa cousine, Tessie, elle-même fille d'une
cousine de Desdémona et d'Eleuthéryos, la situation est fin prête. Le
gène n'a plus qu'à attendre la naissance de leurs enfants en se posant
la question suivante : lequel d'entre eux va-t-il choisir ? ...
C'est en tous cas cet élu (si on peut dire) qu'Eugénides, lui, a choisi comme narrateur de son roman. Avec
tendresse, ironie, émerveillement aussi, il nous raconte cette histoire
incroyable, qui est non seulement la sienne propre mais aussi celle de
toute sa famille et qui a pour toile de fond l'Histoire de deux pays :
la Grèce et les Etats-Unis. Tranquillement, sereinement, Callie/Cal
promène le lecteur conquis et avide des collines de l'Asie Mineure aux
banlieues cossues de Detroit, des années vingt balbutiantes à
l'effondrement de l'idéal hippy. Avec cela, pas une trace de
vulgarité et un respect, un amour profonds pour la Différence, quelle
qu'elle soit. Beaucoup de questions aussi sur le Destin et le Hasard.
Un
roman exceptionnel qui parlera peut-être plus aux Européens parce que
son auteur, né américain certes mais d'origine incontestablement
grecque, a trouvé le moyen d'y ressusciter, en les modernisant,
quelques uns des grands thèmes de l'imaginaire de ses ancêtres -
imaginaire sur lequel s'est en partie édifiée notre culture.
N'en
doutons pas : eût-il vécu au temps d'Homère que Jeffrey Eugenides
n'aurait eu aucune peine à se voir reconnu comme un aède aimé des
dieux. Cet été, sur la plage ou ailleurs, ouvrez "Middlesex" et prêtez
donc l'oreille à son chant.
08 juillet 2007
Des amis imaginaires - Alison Lurie.

Imaginary Friends
Traduction : Marie-Claude Peugeot
A
moins que vous ne préfériez emporter avec vous "Des Amis Imaginaires",
le plus méchant, le plus rosse à ce jour des romans que j'ai lus de cet
auteur. En plus - et comme d'habitude - Lurie fait à peine mine d'y
toucher : un petit coup de griffe par-ci, une chiquenaude par-là ...
mais, peu à peu, on se rend compte qu'elle peint au couteau.
Ses héros sont ici deux universitaires qui enseignent la sociologie. Tous
deux sont fort imbus de la discipline qu'ils vénèrent et l'on comprend
tout de suite que, à leurs yeux, sorti de là, il n'existe point de
salut : à chacun sa chapelle, en somme.
Pourtant, comme
le plus jeune d'entre eux, Roger Zimmern, nous prévient dès les
premières pages qu'il va nous raconter ce qui est arrivé à son brillant
aîné, le Pr Mc Mann, on se doute bien que, pour les deux chercheurs,
l'aventure qu'ils ont vécue ensemble ne fut pas tapissée que de roses.
De là à imaginer la fin prévue par Alison Lurie, il y a tout de même un
gouffre ...
Bref, Mc Mann et Zimmern se mettent
en tête d'étudier une petite bande d'illuminés parfaits, qui se sont
auto-dénommés "Les Chercheurs de Vérité". Sous la conduite de
Verena, une jeune fille qui entend des voix extra-terrestres, et dûment
coachés par Elsie, la tante de Verena, les membres de cette modeste
secte se persuadent peu à peu que le jour est proche où ils feront la
connaissance de Vo et Ro, les deux "guides" spirituels de Verena. Mc
Mann et Zimmern étant parvenus à les convaincre de leur désir de les
rencontrer eux aussi, ceci dans le noble but d'édifier le milieu
scientifique, voilà nos deux universitaires aux premières loges pour
attendre le Jour J ...
Le reste ne se raconte pas. C'est
un monument d'habileté, de cruauté aussi et d'ironie, qui achèvera de
vous convaincre, je l'espère, qu'Alison Lurie est un grand écrivain.
Elle démasque avec enthousiasme tous ses personnages, étale au vu de
tous ses lecteurs leurs motivations les plus secrètes et les plus
inavouables et, pirouette suprême, trouve le moyen de nous laisser un
tout petit doute à l'issue de son roman. Qui dit mieux ? 
07 juillet 2007
Les confessions de Nat Turner - William Styron.

The Confessions of Nat Turner
Traduction : Maurice-Edgar Coindreau
De
format beaucoup plus modeste que "Le Choix de Sophie", "Les Confessions
de Nat Turner" suscita la polémique parce que Styron s'était refusé à
occulter le côté "illuminé religieux" de son héros. Pour les
bien-pensants, Turner devait être exclusivement un révolté social, le
premier qui brava la Mort pour dénoncer le statut des esclaves noirs
dans le Sud des Etats-Unis. Le personnage devait s'arrêter là et c'est
sur cette réputation tronquée que l'on devait lui tisser des lauriers.
D'emblée,
Styron refusa le mensonge et s'attaqua à restituer Nat Turner tel qu'il
fut - ou, en tous cas, tel qu'il parvint à le reconstituer au gré des
témoignages.
Enfant précoce, fils d'un Noir évadé et
d'une domestique si bien intégrée à la famille blanche qui l'avait
élevée qu'elle fut enterrée dans son cimetière, Nathanael Turner savait
lire dès quatre ans. L'entourage de son maître, Samuel Turner, l'y
avait grandement encouragé car Samuel croyait que, tôt ou tard, il
faudrait bien éduquer les esclaves et réviser leur sort. Ce
que n'avait malheureusement pas prévu ce Blanc que Nat évoque toujours
avec un curieux mélange de tendresse et de mépris, c'est que sa fortune
diminuerait tellement qu'il lui faudrait vendre ses possessions.
Ce fut ainsi que Nat se retrouva simple marchandise dans les mains d'un pasteur homosexuel puis, de hasard en hasard, entre celles d'un fermier redneck
- c'est-à-dire l'un de ces "pauvres Blancs" dont parle Margaret
Mitchell dans "Autant en emporte le vent" - la plus basse caste blanche
dans le Sud esclavagiste.
Elevé dans la
certitude qu'un jour, il ferait quelque chose de grand - et si Samuel
Turner avait pu le conserver, il est vraisemblable que Nat aurait été
affranchi un jour ou l'autre, avec un métier dans les mains - notre
héros, qui est fier, est ramené à la réalité sordide, cruelle, injuste
de l'esclavage, que Styron décrit sans aucune complaisance. Pour le
soutenir, un seul viatique : la prière. Avec la lecture, Mrs Turner
avait aussi enseigné au petit Nat la Bible et les chants religieux.
Sorti de la prière et de la méditation, Nat n'a rien. Pire : à ses propres yeux, il n'est rien. Sa
sexualité, assez trouble, partagée entre un attrait naturel pour
l'homosexualité et le désir (plus conventionnel) des femmes blanches
que lui inspire la conscience de sa condition, ne s'exprime que de
façon très minimale. Et, comme de juste, cette retenue de
l'instinct en fait un orateur très recherché qui, peu à peu, va prêcher
la colère divine s'abattant sur les Blancs.
Styron a choisi la première personne pour rédiger ces "Confessions ..." Grâce
à une écriture particulièrement intelligente et sensible, il parvient à
mettre à jour les contradictions dont est tissé le caractère de son
personnage principal - comme d'ailleurs celui de la majorité
des hommes. Nat, par exemple, admettra de bonne grâce avoir ordonné le
massacre de personnes qu'il n'avait aucune raison de détester et qui,
même, avaient fait preuve de bonté envers lui. Il déclare lui-même à
son avocat être dans l'impossibilité d'expliquer le phénomène autrement
que par la volonté de Dieu.
Mais Styron fait mieux : il
rend le lecteur solidaire de Nat (notamment quand il évoque les
conditions de l'esclavage, les pratiques de certains Blancs et Noirs,
etc ...) tout en le contraignant à le désapprouver dans son délire
mystique. Pour un agnostique - blanc ou noir d'ailleurs - le propos est
d'ailleurs très clair : Nat Turner le Noir a été contaminé par
l'idéologie religieuse biblique. D'autres, qui n'étaient ni
esclaves, ni considérés comme moins que rien, se sont laissés prendre à
ces redoutables sirènes. N'est-il pas normal dans ces conditions que
Nat, dont l'intelligence ne fait aucun doute mais que la "rupture"
forcée avec cette image paternelle que représentait pour lui Samuel
Turner et plus encore les conditions dans lesquelles elle survint ont
forcément fragilisé à outrance, ait sombré lui aussi ? ...
Roman
subtil, roman dérangeant à plus d'un titre, "Les Confessions de Nat
Turner" rappelle que, bien avant la guerre de Sécession, le Sud se
divisait entre partisans de l'esclavage et adeptes d'un retour à la
liberté pour les Noirs. Il démontre aussi combien ces deux visions, si
dissemblables qu'elles fussent, étaient aussi utopiques l'une que
l'autre. Les songeries de Nat Turner, ces pensées qui tournent en vase
clos, se heurtent aussi bien à l'une qu'à l'autre. A sa manière, Nat
aura cherché une troisième voie - qui s'ouvre sur la Mort, la sienne et
celle de parfaits innocents. Peut-être en existe-t-il une autre mais le
Sud - et l'Humanité à travers lui - finira-t-il par la découvrir ?
Styron en doute - et son lecteur aussi. Mais il a le mérite de prouver
une fois encore que, Blanc ou Noir, l'Homme est assailli par les mêmes
démons. 
