30 juin 2007
Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( IV ).
Un seul extrait de ce livre qui vous donnera, je l'espère, l'envie de le lire :
| Citation: |
| [...]
... L'occultation de la dimension criminelle du communisme renvoie,
cependant, à trois raisons spécifiques. La première tient à l'attachement à l'idée même de révolution. Aujourd'hui
encore, le travail de deuil de l'idée de révolution, telle qu'elle fut
envisagée au XIXème et au XXème siècles, est loin d'être achevé. Ses
symboles - drapeau rouge, Internationale, poing levé - resurgissent
lors de chaque mouvement social d'envergure. Che Guevara redevient à la
mode. Des groupes ouvertement révolutionnaires sont actifs et
s'expriment en toute légalité, traitant par le mépris la moindre
réflexion critique sur les crimes de leurs prédécesseurs et n'hésitant
pas à réitérer les vieux discours justificateurs de Lénine, de Trotski
ou de Mao. Cette passion révolutionnaire n'a pas été seulement
celle des autres. Plusieurs des auteurs de ce livre ont eux-mêmes cru,
un temps, à la propagande communiste. La deuxième raison tient à la participation des Soviétiques à la victoire sur le nazisme, qui a permis aux communistes de masquer sous un patriotisme ardent leurs fins dernières qui visaient à la prise du pouvoir. A partir de juin 1941, les communistes de l'ensemble des pays occupés sont entrés dans une résistance active - et souvent armée - à l'occupant nazi ou italien. Comme les résistants des autres obédiences, ils ont payé le prix de la répression, ont eu des milliers de fusillés, de massacrés, de déportés. (...) L'antifascisme est devenu, pour le communisme, un label définitif et il lui a été facile, au nom de l'antifascisme, de faire taire les récalcitrants. (...) Furent ainsi prestement escamotés les épisodes gênants au regard des valeurs démocratiques, comme les pactes germano-soviétiques de 1939 ou le massacre de Katyn. (...) La dernière raison de l'occultation est plus subtile, et aussi plus délicate à exprimer. Après 1945, le génocide des Juifs est apparu comme le paradigme de la barbarie moderne, jusqu'à occuper tout l'espace réservé à la perception de la terreur de masse au XXème siècle. Après avoir, dans un premier temps, nié la spécificité de la persécution des Juifs par les nazis, les communistes ont compris tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer d'une telle reconnaissance pour réactiver régulièrement l'antifascisme. Le spectre de "la bête immonde dont le ventre est encore fécond" - selon la fameuse formule de Brecht - fut agité en permanence, à tout propos et hors de propos. Plus récemment, la mise en exergue d'une "singularité" du génocide des juifs, en focalisant l'attention sur une atrocité exceptionnelle, a aussi empêché de percevoir d'autres réalités du même ordre dans le monde communiste. Et puis, comment imaginer que ceux qui avaient, par leur victoire, contribué à détruire un système génocidaire aient pu, eux aussi, pratiquer ces méthodes ? Le réflexe le plus répandu fut le refus d'envisager un tel paradoxe. ... [...] |
Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( III ).
Autre cause manifeste de l'exceptionnelle longévité de l'idéologie communiste : la
victoire des Alliés - auxquels Staline s'était rallié en désespoir de
cause - à la fin de la Seconde guerre mondiale. Et là, bien entendu,
certains vont grincer des dents. Mais comment ignorer le fait ?
Comment
nier que l'incroyable indulgence dont ont bénéficié - et dont
bénéficient encore pour certains - les régimes communistes de notre
planète provient en grande partie de l'éternelle mise en parallèle avec
les horreurs totalitaires nazies ?
Mais
comment ne pas ruer dans les brancards lorsque l'on s'aperçoit - et
c'est le cas à la fin du "Livre Noir du Communisme" - que, en
additionnant tel nombre avec tel autre et encore ceci avec cela, le
nombre des victimes du système communiste, tous pays confondus, est
bien plus élevé ? (Normal, le communisme a perduré, le nazisme, non.)
Comment
peut-on d'un côté se déclarer horrifié (avec raison) par les camps de
concentration et les théories eugénistes et raciales des nazis alors
qu'on ferme les yeux sur des camps et des théories similaires lorsque
ceux-ci ont pour cadre la Corée du Nord, pour ne citer qu'elle ?
(Castro n'est pas mal non plus en la matière et j'espère que nul n'a
oublié la vision très particulière qu'avait des handicapés Nicola
Ceauscescu ...)
Comment peut-on refuser
d'admettre que, pour survivre dans un monde en perpétuelle mutation, le
mot d'ordre communiste : "Déstabilisation et guerre civile", s'est
tourné, après guerre, vers les revendications anti-coloniales ?
Comment
peut-on se refuser, aujourd'hui, à l'entendre cet éternel mot d'ordre,
dans la récupération par les partis communistes et les extrêmistes de
gauche des revendications des minorités intégristes, religieuses ou non
?
Comment ... ? ...
Ce livre, lisez-le et diffusez-le autour de vous : croyez-moi, vous ferez oeuvre pie. 
Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( II ).
Oui, pourquoi le communisme, tel que
nous le connaissons, tel que le XXème siècle l'a fixé dans l'Histoire,
a-t-il existé et existe-t-il encore, drapé dans ce lourd manteau de
violence et de terreur qu'il fait peser sur les populations qui lui
sont soumises ? Et, plus insidieux : Karl Marx se reconnaîtrait-il dans
l'ajustement que fit de ses théories un certain Vladimir Illitch
Oulianov ? ...
Les rédacteurs de ce livre
établissent évidemment le rapport entre le passé de violence de la
Russie et les grands chefs révolutionnaires communistes. Il
faut en effet savoir qu'un tsar au moins était célébré tant par Lénine
que Staline et que ce tsar n'est autre que le fameux Ivan IV, dit le
Terrible (ou plutôt le Redoutable, si l'on s'en tient à une traduction
plus exacte du terme russe qui le caractérise). (C'est d'ailleurs sous
Staline que Serguei Eisenstein entreprit son gigantesque "Ivan le
Terrible" qui demeure un sommet de l'art cinématographique soviétique.)
C'est
dans ces liens sanglants avec un passé archaïque que s'est abîmé le
communisme appliqué en Russie et, partant, qu'il a perdu tout rapport
avec la Révolution française de 1789 (même si ses dirigeants
continuèrent à la citer comme exemple). Car la Révolution
française, si l'on excepte la terreur génocidaire imposée à la Vendée
et, bien entendu, les excès d'un Robespierre et d'un Saint-Just, n'a
guère usé de violence paroxystique. C'est que ses fondateurs
étaient dans l'impossibilité nationale de se référer à des figures
historiques réellement diaboliques. En dépit des pages terribles de son
histoire (guerres de Religion, famines, etc ...), la France n'a jamais
produit de tyrans semblables à Ivan IV ou même Pierre le Grand et
jamais on ne vit roi de France battre à mort son Dauphin (au contraire
d'Ivan).
Malheureusement pour leur mémoire et encore plus pour le peuple russe - et celui des "pays-frères" - Lénine
et Staline, qu'ils en eussent conscience ou non et si modernes qu'ils
se voulussent, étaient par contre tributaires d'un passé historique
chaotique où le crime devenait chose naturelle.
Evidemment,
le but des auteurs n'est pas d'excuser les maîtres du communisme
soviétique. Ils cherchent simplement à démonter les bases d'un régime
qui, même s'il a en partie disparu en au début des années 90, continue
à influer sur notre monde.
Ainsi, ils établiront un
autre parallèle entre le passé millénaire de la Chine, ses fondements
confucéens et ses recours rituels au cannibalisme d'une part et
certaines pratiques pendant la guerre civile, puis sous Mao. On
notera par exemple que, s'il est arrivé à de malheureux paysans russes,
affamés volontairement par Lénine, puis par Staline, de tuer et de
dévorer leurs propres enfants, les paysans chinois, eux, échangeaient leurs
enfants afin de ne pas être tenus responsables, devant les tablettes de
leurs Ancêtres, d'un crime qui va si fort contre la Nature.
Le Livre noir du communisme - Crimes, terreur & répression - Collectif ( I ).

"Comment
peut-on encore oser se réclamer du communisme ?" Telle est la question
que vous ne pourrez éviter de vous poser après avoir lu ces 826 pages
détaillées sur les crimes, la terreur et la répression conçus comme
outils de gouvernement. Elles sont dûes aux plumes conjointes de
Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski,
Karel Bartosek et Jean-Louis Margolin.
On sort de là assommé,
non pas tant peut-être par l'horreur des crimes qui y sont rapportés de
manière froide et presque clinique, dans un souci évident d'objectivité
(que l'on rencontre beaucoup plus rarement, il convient de le
souligner, dans les ouvrages traitant du totalitarisme de droite) que par
le cheminement de pensée qui conduisit des hommes relativement
intelligents - ou supposés tels - comme par exemple Lénine, à les
provoquer, à les commettre et surtout à les présenter comme le seul et
unique moyen de façonner une société libérée de toutes les inégalités
et, par conséquent, épanouie et heureuse.
Après une préface qui rappelle que certains des auteurs se laissèrent prendre un temps au chant des sirènes rouges, l'ouvrage
distingue cinq parties : le communisme originel, celui de l'Empire
soviétique ; le communisme dans l'Europe de l'Est et du Sud ; le
communisme asiatique et ses cinq variantes : Chine, Corée du Nord,
Laos, Viêt-nam et Cambodge ; le communisme en Amérique du Sud et bien
entendu l'afro-communisme. Un chapitre tout entier est enfin consacré
au communisme en Afghanistan et fait l'éclatante démonstration que le
coup d'état de Mohammed Daoud, en 1973, en donnant aux soviétiques
l'occasion d'intervenir dans le pays, mit fin à la modernisation d'une
monarchie qui, vaille que vaille, s'était bel et bien engagée sur les
rails de la modernisation. L'épilogue pose bien évidemment la question
: "Pourquoi ?"
La vérité sur Lorin Jones - Alison Lurie.

The Truth about Lorin Jones
Traduction : Sophie Mayoux
Si vous ne deviez lire qu'un seul Lurie, c'est celui-ci, je crois, que je vous recommanderais.
La
romancière y prend pour héroïne Polly Alter (les latinistes
apprécieront son nom qui annonce d'ores et déjà la couleur), mère
divorcée qui redoute de voir son fils, Stevie, décider, à
l'adolescence, d'emménager définitivement chez son père. C'est que, en
ce début des années soixante-dix qui voient s'affirmer outre-Atlantique
une revendication féministe un peu trop virulente, Polly, en dépit de
ce qu'elle affirme en public, notamment auprès de ses relations
lesbiennes et à sa meilleure amie, Jeanne, lesbienne elle aussi, Polly n'est absolument pas sûre d'elle-même et encore moins du bien-fondé de l'existence qu'elle a choisie.
Au départ, Polly voulait peindre.
Malheureusement, le lendemain même de son mariage, elle tomba, à
l'hôtel, sur une toile merveilleuse, signée Lorin Jones, et qui la
découragea définitivement. C'est qu'elle voyait là, sur cette toile,
tout ce qu'elle-même rêvait de produire, un mélange d'abstrait et de
pré-raphaélite tout à fait hors du commun. Du coup, Polly abandonna et
devint chroniqueuse et agent pour les galeries d'art.
Après toutes ses années, on vient justement de lui demander de rédiger la biographie de cette Lorin Jones, décédée à la fin des sixties.
Emballée - elle se sent tant d'affinités avec Lorin - Polly accepte,
persuadée, tant par son expérience personnelle que par l'atmosphère
ambiante, que Lorin est morte victime des hommes. Polly tient
d'ailleurs prête sa liste de coupables potentiels à interviewer :
1) le marchand de Lorin, Paolo Carducci ;
2) le demi-frère de Lorin, Leonard Zimmern ;
3) l'ex-mari de Lorin, le critique d'art Garrett Jones
4) et enfin l'amant de Lorin, qui l'enleva à son mari : Hugh Cameron.
Elle se met donc en quête ...
Vous raconter le reste serait dévoiler l'intrigue - et ce serait surtout vous priver d'une grande source de plaisir. Car "La
Vérité sur Lorin Jones" est un petit chef-d'oeuvre d'acidité, de
tendresse et d'humour qui nous donne en outre une leçon de sagesse :
rien n'est jamais si beau, si bon ... ni si laid, si pourri qu'on le
croit. Tout cela doublé d'une réflexion féroce sur les excès du
féminisme.
A emporter cet été, sur la plage, par exemple. Vous devriez passer un sacré bon moment. 
18 juin 2007
Les Ames Perdues - Michael Collins.

Lost Souls
Traduction : Jean Guiloineau
De
ce roman, on peut dire qu'il se déroule dans une petite ville
américaine, avec des personnages typiques des petites villes
américaines et des situations typiques des petites villes américaines
et pourtant ...
... pourtant, il règne là-dessus cette amosphère
lourde de mélancolie qu'on retrouve dans bon nombre d'ouvrages écrits
par des Irlandais ou traitant de l'Irlande.
Au début
cependant, entrer dans l'univers des "Ames Perdues" ne fut pas évident
parce que, peut-être en raison de la traduction, j'estimais tout cela
bien lent et dépourvu de tout mordant. (Le passé composé dans un texte,
franchement, ça me met mal à l'aise. Pas vous ?) Il faut dire également
que le personnage principal de ce livre est un policier qui ne
s'est pas remis de son divorce et qui fait de son mieux pour paraître
apathique et presque amorphe. Qui pis est, il est aussi le narrateur et
le moins que l'on puisse dire, c'est que son monde intérieur est loin
d'être gai.
Au départ aussi, les faits sont simples. La
nuit de Halloween, le flic découvre le cadavre d'une petite fille de
trois ans caché sous des feuilles. Il semble qu'une voiture l'ait
écrasée. Le shérif du coin - curieusement désigné ici sous le nom de
"commissaire" - et le maire convoquent le malheureux pour le convaincre
de les aider à étouffer l'affaire car il semble acquis que le meurtrier
involontaire ne soit autre que Kyle Johnson, l'étoile montante du
football au collège local.
Bien sûr, très vite, tout ça se complique et la chute devrait vous surprendre.
Mais
ce roman vaut surtout par le portrait de cet homme solitaire et blessé
qu'est le héros. Bien qu'il possède une situation stable, il est
complètement à la dérive et jette par contrecoup sur tout ce qui
l'entoure un regard à la fois perçant et désespéré.
En ce qui me
concerne, je l'ai trouvé un peu trop mou, je l'avoue. Mais enfin, cela
ne me dissuadera pas de prendre d'autres romans de Michael Collins. 
Ce
qui retient aussi le lecteur, c'est la manière dont Collins dépeint la
petite Hicksville. Il le fait en Européen qui connaît bien le milieu,
non en Américain pure souche. C'est cela sans aucun doute qui confère
au roman sa touche particulière de tristesse et de désillusion mais
sans aucune amertume. Collins se contente d'appeler un chat un chat
mais c'est tout : il constate, il ne part pas en campagne contre le
mensonge américain.
Ce qui, tous comptes faits, dérange peut-être plus ... 
Indian Killer - Sherman Alexie.

Indian Killer
Traduction : Michel Lederer
Ce pourrait être un thriller
ou un roman noir mais c'est plutôt un hybride. Autour de l'apparition,
à Seattle, d'un tueur qui scalpe ses victimes et que les media -
toujours aussi stupides - baptisent arbitrairement "Le Tueur Indien",
Sherman Alexie a construit un livre qui tient en fait beaucoup plus du
roman social que du policier à l'état brut.
Il a choisi
comme héros un jeune Indien adopté à sa naissance par un couple de
Blancs qui ne pouvaient pas avoir d'enfants. Ce couple s'appelait Smith
et, avec un aveuglement stupéfiant, ils ont appelé le bébé du prénom de
John. (!!!) Comme ils se montrent très bon avec lui et le traitent
comme leur fils, comme ils s'attachent à l'intégrer dans le monde blanc
tout en évitant de le couper de ses racines indiennes, le lecteur est
tout de suite saisi par cette impardonnable faute de goût.
Devenu
adulte, John rompt plus ou moins avec ses parents et se fait embaucher
sur un chantier de gratte-ciel. On comprend alors très vite que le
jeune homme souffre de problèmes nerveux et de troubles de mémoire qui,
effectivement, pourraient faire de lui "le Tueur Indien" ...
...
s'il n'y avait au moins un autre prétendant à ce titre, Reggie
Polatkin, fils d'un Blanc et d'une Indienne et étudiant brillant qui a
été exclu de l'université de Seattle pour s'être bagarré avec l'un de
ses professeurs.
Mais au-delà la trame policière, le but
premier du romancier est de dépeindre la condition faite actuellement
aux Etats-Unis aux descendants des Indiens qui survécurent au génocide.
Le résultat est accablant pour les autorités : la xénophobie quasi
légendaire de "l'Amérique profonde" apparaît ici avec une violence rare.
Et
justement, c'est là que le bât blesse car, contrairement à ce qu'ont
dit de ce livre certains critiques, le paysage ici présenté est bel et
bien manichéen. Je l'ai tourné et retourné mais il n'y a rien à faire :
d'un côté les gentils, de l'autre les méchants - et c'est tout. Certes,
au beau milieu, on peut trouver quelques êtres, Indiens ou Blancs, qui
ne rêvent que de servir de passerelle entre les deux groupes mais ils
sont dépeints soit comme des imbéciles, soit comme des lâches, soit
comme des utopistes. 
Du
coup, ma lecture de cette histoire pourtant excellement bien menée et
qui, presque jusqu'au bout, laisse planer le doute sur l'identité
réelle de l'assassin, s'en est trouvée plutôt gâchée. Les
personnages manichéens ne m'ont jamais parlé et bien que je n'aie aucun
doute sur la capacité de haine et de méchanceté dont l'Homme est
capable envers l'Homme, je sais aussi que parfois, la vapeur est
capable de s'inverser avec succès et que, dans la majeure partie des
cas, l'Homme est plus gris que franchement noir ou blanc.
Un ouvrage donc assez décevant qui me fait hésiter sur l'achat de "Indian Blues", du même Sherman Alexie. 
La Ville de Nulle-Part - Alison Lurie.

La Ville de Nulle Part
The Nowhere City
Traduction : Elisabeth Gille
Eh
! bien ! ça y est ! Dès le deuxième roman d'Alison Lurie, j'ai retrouvé
tout - et j'écris bien tout - ce qui m'avait enchantée lorsque j'avais
lu "Femmes et Fantômes." Et avant tout sa prodigieuse alacrité qui
confère à son ton - plus qu'à son style au sens premier du terme -
quelque chose d'inimitable et que, en anglais, on pourrait appeler la
"Lurie touch."
Comme dans "Les Amours d'Emily Turner", tout commence par un couple qui emménage.
Plus précisément, Paul Cattleman a débarqué en éclaireur dans la petite
ville de Mar Vista (Californie) pour y prendre le poste de biographe
que lui offrait la Société Nutting, laquelle travaille avec le
gouvernement. Paul est un brillant diplômé en histoire et en
littérature de l'université de Harvard mais, n'ayant pu y décrocher une
chaire, il se voit contraint d'emprunter une autre voie.
Oh ! à
titre bien provisoire, comme il ne cesse de le répéter à sa femme,
Katherine, laquelle est beaucoup moins enthousiaste que lui à l'idée de
s'installer ne fût-ce que pour un an à Mar Vista. Katherine s'est
d'ailleurs fait tirer la patte pour suivre Paul mais, quand s'ouvre le
roman, elle vient quand même de le rejoindre dans une petite maison
dont elle déteste d'emblée les couleurs certes criardes mais en accord
avec le climat californien.
Si le personnage de
Katherine nous apparaît tout d'abord comme celui d'une femme qui fait
beaucoup d'histoires pour pas grand chose, très vite, Alison Lurie
s'amuse à retourner la situation. Paul, qui trouve tout
naturel de tromper sa femme, se laisse tomber dans les bras de Cecile
O'Connor, qui tient à la fois de la beatnik et de la hippie. Et l'on
comprend aussi très vite que, sous des dehors faussement décontractés,
notre jeune universitaire est aussi sexiste que l'était Holman Turner
dans "Les Amours ..." : de sa maîtresse, il attend certains plaisirs
que son épouse légitime ne doit surtout pas connaître. Bref, vous voyez
le genre ? ...
Plus ou moins délaissée par son mari sous
l'éternel prétexte du travail, Katherine ne songe pas tout d'abord à
lui rendre la monnaie de sa pièce - car elle se doute bien qu'il y a
anguille sous roche. Puis, les circonstances faisant le larron ...
Le
sommet du livre intervient lorsque le lecteur réalise que Paul, ayant
perdu tout espoir de se fixer avec Cecile, en conclut qu'il lui est
désormais impossible de vivre en Californie. Lui qui, en dépit des
réticences de Katherine, en était venu à envisager de s'installer
définitivement à Mar Vista, retourne alors sa veste et se met à rêver à
nouveau de la Nouvelle-Angleterre.
Seulement, quand il
prendra l'avion pour Convers - clin d'oeil au livre précédent - ce sera
sans Katherine. Désormais surnommée "Kay" par les nombreuses relations
qu'elle s'est faite à Mar Vista, Venice et même Hollywood, Katherine
n'a plus du tout envie de jouer les roues de secours pour le char
triomphal de son époux.
C'est acerbe et désopilant mais
attention : on ne rit jamais aux éclats, c'est beaucoup mieux amené.
Avec ça, Alison Lurie façonne des personnages secondaires qui
réussissent le tour de force de se révéler incroyables et pourtant très
humains comme Iz, le psychiatre et son épouse, Glory, la star
hollywoodienne.
A lire, et même avant "Les Amours d'Emily Turner." 
13 juin 2007
L'Affaire Arthur Shawcross : Le Fils Illégitime - Jack Olsen.

The Misbegotten Son
Traduction : Edith Magyar
Le
cas d'Arthur Shawcross est d'autant plus intéressant que ce tueur en
série présente une anomalie génétique reconnue : il possède un
chromosome Y de plus que la normale. Or :
| Citation: |
| ... les symptômes majeurs de cette affection sont de graves problèmes de comportement. Les individus ne peuvent plus contrôler leur fureur, ont des sautes d'humeur, ne supportent pas le bruit, sont hypersensibles à la lumière et ont tendance à vivre la nuit ... |
Selon
les autorités médicales américaines, 2 000 hommes porteurs de cette
aberration génétique naîtraient chaque année aux USA. Bien entendu, il
n'est pas dit qu'ils deviennent tous des tueurs en série ...
L'analyse chromosomique avait été requise par la Défense, de même que tout un tas d'expertises psychiatriques. Mais
bien qu'il présente des troubles graves du comportement et un Q.I.
légèrement inférieur à la moyenne, Arthur Shawcross, là encore, est
atypique. Bien que se comportant comme un parfait sociopathe, il a
démontré qu'il était susceptible de honte et de souffrance lorsqu'il
évoquait les actes dont ils s'étaient rendus coupables, en tous cas toutes les fois qu'une relation s'établissait entre ces actes et la figure maternelle.
L'évocation de sa mère, Betsy, avec laquelle il entretient une
frappante relation amour-haine, est la seule qui puisse le faire
pleurer - en d'autres termes, qui déclenche chez lui une émotion réelle et aussi incontrôlable que ses pulsions meurtrières.
Bref, Arthur
Shawcross est un tueur en série qui n'obéit pourtant pas aux règles
établies pour les tueurs en série. Et c'est en cela qu'il constitue une
énigme parmi tout un lot d'énigmes.
Il n'avait pas
encore trente ans, à la fin des années 70, lorsqu'il tua deux enfants à
quelques mois d'intervalle : Jack Blake et Karen Hill. Inculpé pour le
meurtre et le viol de la fillette, il bénéficia d'un marché entre son
avocat et le cabinet du D.A. qui lui permit de ne pas être impliqué
dans la disparition du petit Jack. Condamné à 25 ans de prison, il fut
libéré pour bonne conduite et la Commission de Réinsertion l'aida,
après maints déboires, à s'installer à Rochester. C'est-à-dire que la
Commission jugea prudent de ne pas prévenir les autorités de Rochester
qu'un pédophile meurtrier avait trouvé refuge dans leur petite cité.
Comme
il ne rechignait pas devant le travail, Shawcross, qui s'était marié
pour la troisième fois avec une aide-soignante rencontrée alors qu'il
était en prison, trouva vite un emploi. Il prit aussi une maîtresse et
n'approcha, semble-t-il, plus aucun enfant. Il devait l'avouer lui-même
par la suite : il redoutait de sombrer à nouveau et de compromettre
ainsi définitivement sa liberté conditionnelle.
Fait unique
à ce jour dans l'histoire des pédophiles coupables d'assassinats,
Shawcross, pour assouvir sa soif de meurtre, se retourna contre les
prostituées de l'endroit. Il devait frapper onze fois avant que la police, plus ou moins aidée par les circonstances, parvînt à le coincer.
Par
la suite, on établit qu'il ne s'attaquait qu'à des femmes de petite
taille (jamais plus d'1,55 m) et qui, toutes, pouvaient lui évoquer
soit sa mère, soit sa soeur, Jeannie, avec laquelle il prétendit
toujours avoir eu des relations incestueuses.
Shawcross quant à
lui expliquait ses pulsions par les traumatismes subis lors de son
engagement au Viêt-Nam. Mais lorsque ses défenseurs s'intéressèrent à
cette période de sa vie, ils comprirent que leur client affabulait
purement et simplement.
La qualité de ses rapports
enfantins avec sa mère est la seule, avec 'aberration chromosomique, à
représenter une piste valable. Mais un père faible et une
mère trop sévère, même alliés à un chromosome superflu, sont-ils
suffisants pour expliquer le comportement de Shawcross ? ...
Si cette question vous intéresse, lisez "Le Fils Illégitime" de Jack Olsen : vous ne le regretterez pas car il s'agit là de l'un des meilleurs volumes parus dans la collection "Crimes & Enquêtes." Ni voyeurisme, ni complaisance, un style dense, des faits précis et objectifs. 
Akhénaton, le Dieu maudit - Gilbert Sinoué.

"Akhénaton, le Dieu maudit" n'est pas, à proprement parler, un biographie d'Aménophis IV. Si vraiment vous en voulez une, voyez par exemple l'ouvrage consacré par Philip Vandenberg à son épouse, Néfertiti.
Il
s'agit plutôt, sous couvert d'examiner l'authenticité de la
correspondance échangée par deux anciens familiers du Pharaon, Anoukis
(qui fut l'un des amants) et Keper, de regrouper et de résumer le plus
impartialement possible toutes les théories sérieuses qui ont été
émises à son sujet.
La chose n'était pas aisée et c'est
tout à l'honneur de Gilbert Sinoué de s'en être sorti de façon aussi
remarquable et aussi sobre. Car, en ce qui concerne le précurseur du
monothéisme, on a dit tout et son contraire.
Toutes les
grandes figures de l'époque défilent, présentées tour à tour par deux
hommes qui n'ont pas fatalement à leur sujet la même vision : Aménophis
III, le père d'Akhénaton et son épouse, la reine Tiyi, Néfertiti bien
sûr mais aussi la mystérieuse Kya, la seule concubine de l'Hérétique
qui lui aurait donné un fils, le futur Toutankhaton (si l'on récuse,
bien sûr, l'hypothèse qui fait de celui-ci le frère d'Akhénaton ou
encore le fils qu'il aurait eu d'une union incestueuse avec Tiyi), les
filles du couple d'Armana, Horemheb, grand officier de l'Hérétique qui
s'acharnera pourtant après sa mort à nier qu'il ait jamais existé, et
bien d'autres ...
Certains - dont je suis, je l'avoue -
trouveront tout cela un peu trop rapide 300 pages en Folio pour évoquer
Akhénaton et sa vie, c'est très peu. Mais Sinoué s'est très bien
documenté et sans doute a-t-il eu peur d'en faire trop et, ce faisant, de rompre son voeu d'objectivité.
Quant
à l'épilogue qu'il a donné à son livre, il m'a beaucoup - et
agréablement - surprise en raison du ton cinglant ici affiché envers le
monothéisme sous toutes ses formes. Voici d'ailleurs ci-dessous la fin de l'ouvrage :
| Citation: |
| ... Plus jamais de monothéisme. Plus jamais. Ses adeptes avaient trop de sang sur les mains. Beaucoup trop de sang. |
Il
est vrai que, né au pays qui vit la première tentative d'instauration
du monothéisme sous Akhénaton et qui, au XXème siècle, a donné
naissance à Hassan-el-Banna, le "père" des Frères musulmans, Gilbert
Sinoué sait parfaitement de quoi il parle. 
