30 mai 2007
les Péchés du Père - Eileen Franklin & William Wright.

Sins of the Father
Traduction : Paul Bénita
Le
22 septembre 1969, à Foster City, en Californie, disparaissait Susan
Nason. Le corps de la fillette, âgée de 8 ans, ne sera retrouvé que
quelques jours plus tard.
Au soir de ce même 22
septembre, Janice Franklin, dix ans, tente de consoler sa petite soeur,
Eileen, meilleure amie de la disparue, avant que l'enfant n'aille se
coucher. La petite tremble et pleure. Quoi de plus normal dans le
contexte ?
Pourtant, chez les Franklin, rien n'est
vraiment "normal" et Janice le sait bien, elle qui a déjà subi des
attouchements sexuels de la part de leur père, George. Mais Janice n'a
que dix ans et, à cet âge, les adultes, s'ils n'ont pas toujours
raison, savent en principe toujours ce qu'ils font. Ce n'est qu'avec
les années et le poids accumulé des souffrances que finissent par se
déclarer, chez les plus chanceux de ces enfants, la haine et la
révolte.
Pour Eileen Franklin, il faudra vingt ans pour que la mémoire explose. En
1989, alors qu'elle joue avec sa petite fille, certaines images
commencent à s'imposer à elle : son père violant la petite Susan sur le
matelas de sa vieille camionnette tandis qu'elle-même, en larmes, sur
le siège avant, ne sait que faire ; puis son père empoignant une pierre
et ...
Quand j'ai acheté ce livre, je pensais qu'il y
avait un risque pour que tout cela ne fût qu'inventions - même si les
enfants maltraités et victimes d'abus sexuels sont légion, il n'en
reste pas moins vrai que parfois, nous l'avons vu tout récemment à
Outreau par la faute d'une équipe "sociale" indigne de ce nom, les
actions reprochées aux adultes n'ont existé que dans l'imagination de
leurs accusateurs.
Et puis, bien sûr, j'ai lu. Et mon expérience personnelle m'incite désormais à croire en la parfaite sincérité d'Eileen Franklin.
Tout
d'abord, Eileen ne recule pas devant cette vérité intime que
connaissent tous les enfants abusés et/ou maltraités : à la haine
(furieuse, dévorante) que leur inspire leur bourreau, se retrouve
toujours, inextricablement lié, un sentiment antinomique d'amour et
d'admiration.
"Comment est-ce possible ?"
s'étonneront les profanes. Tout simplement parce que, à l'origine, tout
enfant aime son père et sa mère. Et il s'accroche autant qu'il le peut
à cet amour, jusqu'à ce que, sous la pression du temps et de la
souffrance, il accepte d'admettre la présence conjointe de la haine.
Les enfants devenus adultes qui s'y refusent jusqu'au bout abuseront en
général à leur tour de leurs enfants et risqueront de devenir - surtout
les hommes - des prédateurs sexuels.
Or,
lorsqu'elle évoque cette dichotomie de son être, Eileen laisse passer
une telle douleur, on la perçoit si profondément écorchée vive qu'on ne
peut douter un seul instant de sa véracité.
"Mais pourquoi a-t-elle mis 20 ans à se souvenir ?" dira-t-on encore. Mais c'est là un faux problème en ce sens que l'enfant
soumis à de telles pressions fait en général le "noir absolu" dans son
esprit après ou au moment même des faits. Ce "noir absolu" correspond à
l'évanouissement physique sous le coup d'une douleur trop profonde.
Mais ici, c'est pour protéger du basculement dans la folie ou dans le
mutisme.
On note encore que, après la mort de
la petite Susan, le comportement d'Eileen changea du tout au tout à
l'école et que cela joua malheureusement sur l'achèvement de son
parcours scolaire. Elle finit même un temps par jouer à l'"escort girl"
et l'on sait que le mépris total du corps, ou plutôt le refus de le
percevoir comme son propre corps, accompagne dans leur métier les
prostitués des deux sexes. Et, ceci n'est plus à démontrer, on
rencontre très souvent dans leurs rangs des adultes ayant été abusés
dans leur petite enfance.
Le mariage d'Eileen avec un
homme de quatorze ans son aîné, qui peut donc jouer le rôle du Père,
ainsi que leurs relations souvent conflictuelles, viennent compléter la
donne.
D'autre part, si l'on se tourne vers George Franklin, que
voit-on ? Un homme marié trop jeune et qui s'adonne à l'alcool et bat
ses enfants - tous ses enfants sans exception à ceci près que, après le meurtre de Susan, il ne touchera plus jamais à Eileen.
Ce n'est évidemment pas chose suffisante pour le juger coupable.
Susan ne rompra d'ailleurs jamais les ponts avec lui, ce qui donnera
lieu au domicile de la jeune femme, à la naissance de sa fille,
Jessica, à une scène pénible et choquante qui a probablement contribué
à raviver la "mémoire morte" d'Eileen : elle surprend un jour son père
en train d'examiner le sexe du bébé avec autant de soin que pourrait en
apporter un gynécologue ...
Le jour où la police se
présenta chez lui "pour affaire le concernant", George Franklin eut
cette étrange réaction : "Vous avez parlé à ma fille ?" dit-il. Et lors
de la perquisition qui suivit, on découvrit chez lui des revues
pédophiles, des photos et divers objets pour le moins suspects.
Les
jurés, d'ailleurs, ne se laissèrent pas prendre aux beaux discours de
la Défense : ils condamnèrent l'accusé à la réclusion criminelle à
perpétuité.
Un livre qui, en dépit du sujet, n'a rien de
tapageur et qui conte, avec sobriété, une histoire que l'on
souhaiterait unique en son genre alors que, hélas ! les tragédies de ce
genre sont légion. Je recommande d'autant mieux sa lecture que, pas un
instant, l'auteur ne s'acharne sur le personnage de George Franklin
qu'il dépeint, lui aussi, comme une victime (de son propre père)
devenue bourreau. Là encore, c'est bien souvent le cas et même si cela
n'excuse en rien l'horreur des crimes accomplis, cela , en tous cas,
permet de mieux les comprendre. 
29 mai 2007
Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier.

Lorsque je l'avais lu pour des raisons scolaires alors que je me trouvais en 3ème, en 1974, je n'avais absolument pas aimé ce livre. Je l'ai relu hier et ...
... et mon opinion n'a pas changé. ![]()
D'accord,
la construction est impeccable. D'accord, le style l'est tout autant.
D'accord, il y a une romantique histoire d'amour. D'accord ...
Mais
on n'y croit pas un seul instant. Avec le recul des années, j'ai enfin
compris pourquoi : il n'y a, ici, aucune analyse psychologique, les
personnages subissent tous leur destin - y compris Meaulnes.
Rappelons brièvement l'histoire :
Un
adolescent de 17 ans environ, Augustin Meaulnes, fils d'une riche veuve
solognote, est placé comme pensionnaire chez l'instituteur du coin, M.
Seurel. Il se lie d'amitié avec le fils de celui-ci, François, qui est
aussi notre narrateur.
Un jour, parti sans
autorisation pour chercher les grands-parents Seurel à la gare - nous
sommes en période de Noël - Meaulnes s'égare et se retrouve dans un
domaine perdu où se déroule une étrange fête à laquelle ne semblent
conviés que des enfants et des adolescents. Il parvient assez
facilement à se mêler aux convives et apprend ainsi que cette
fête a été voulue par le jeune Frantz de Galais, en l'honneur de sa
fiancée, une jeune couturière qu'il tient à épouser malgré les
réticences paternelles et en dépit de celles de la jeune fille qui
s'inquiète, non sans raison, de ce changement si brutal de condition.
Et puis, Meaulnes croise Yvonne, la soeur de Frantz et en tombe éperdument amoureux.
Mais cet amour est sans espoir puisque, après la fête, il est bien
incapable déjà de retrouver le domaine où tout s'était déroulé.
De fil en aiguille, après des péripéties incroyables,
il finit par monter à Paris où il rencontre - tenez-vous bien -
l'ex-fiancée de Frantz (lequel s'est enfui avec des bohémiens (!!!)
parce que Valentine lui avait en définitive refusé sa main, le jour
même de la fameuse fête). Bien entendu, Meaulnes n'apprendra
son identité que lorsqu'il sera trop tard ... c'est-à-dire après que
lui-même l'aura demandée en mariage !!!! Sous le choc, il rompt et retourne panser ses plaies en Sologne.
Quelques
années plus tard, c'est François, le narrateur, qui retrouve Yvonne et
qui guide celle-ci vers Augustin, qu'elle n'a jamais oublié. Ils se
marient, la jeune femme se retrouve enceinte et - j'espère que vous
êtes assis - comme Frantz revient de chez les bohémiens pour
rappeler à Meaulnes la promesse qu'il lui avait faite jadis (à savoir
tout faire pour que Valentine accepte de l'épouser), le nouveau marié
et futur père de famille laisse tout tomber pour tenter de retrouver la
petite couturière et la ramener à Frantz.
Il y parvient
mais, quand il revient au logis (plus d'un an et demi après), Yvonne
est morte des suites de l'accouchement. François lui remet alors sa
fille et voilà le père et le bébé partis "pour de nouvelles aventures
..."
Pour nombre de personnes - et c'est toujours ce que
l'on m'en a dit - "Le Grand Meaulnes" est un chef-d'oeuvre. Eh ! bien,
je suis au regret mais pour moi, c'est un livre froid (sauf peut-être
au tout début), qui souffre terriblement de la fadeur trop lisse de ses
personnages et de péripéties qui auraient mieux trouvé leur place dans
un roman populaire.
On affirme aussi que "Le Grand Meaulnes"
est un roman sur l'adolescence. Franchement, à ce compte-là, mieux vaut
lire Alexandre Vialatte qui se fait de l'insolite une règle et qui, du
coup, donne véritablement vie à ses personnages.
Et vous, que pensez-vous du "Grand Meaulnes" ? ![]()
27 mai 2007
Les Reines de France au temps des Bourbon : les Femmes du Roi-Soleil - T. 2 - Simone Bertière.

Simone
Bertière a un don exceptionnel pour restituer tout ce que l'Histoire de
notre pays recèle de passionnant. Je le répète, les néophytes ont tout
intérêt à se procurer sans tarder sa série sur "Les Reines de France"
(disponible aujourd'hui en édition de poche) qui, d'Anne de Bretagne à
Marie-Antoinette, s'applique à dépeindre les liens profonds qui unirent
la monarchie française aux épouses de ses rois.
Pour
l'historienne, la Reine - ou la Régente - était une composante
essentielle du système. A partir du moment où, soit parce qu'on lui
impose une mise en retrait, soit parce qu'elle choisit elle-même de
prendre du recul avec la fonction qui est la sienne, la Reine consent à
voir ces liens se relâcher et se distendre, la monarchie n'a plus
beaucoup d'années devant elle.
Paradoxalement,
c'est sous Louis XIV, celui de nos rois qui porta le principe royal à
son apogée en instaurant l'absolutisme, que s'amorce le lent mais
irrémédiable déclin de la Reine en tant que symbole intouchable et
quasi sacré. Le Roi-Soleil en eut-il conscience ? Bertière ne se
prononce pas.
Pourtant, on ne pourra reprocher à Louis
XIV de n'avoir pas aimé les femmes. Avantage rarissime chez un prince,
il avait eu la chance d'avoir une mère aimante et proche de ses
enfants. Du jour de la naissance de son fils aîné jusqu'à celui de sa
propre mort, Anne d'Autriche veilla sur lui avec un dévouement absolu.
On
aurait donc pu croire qu'il chercherait à avoir auprès de lui une reine
aussi rayonnante que le fut sa mère. Son épouse, Marie-Thérèse, passait
d'ailleurs pour ressembler beaucoup à sa tante, Anne d'Autriche. Hélas
! cette ressemblance n'était que physique : l'intellect n'était pas à
la hauteur. Le roi, qui était jeune et plein de vie, plein d'exigences
aussi, se lassa très vite.
C'est avec Marie-Thérèse que s'ancre l'usage aussi déplorable que machiste de ne plus sacrer les reines de France.
On en avait perdu l'habitude un peu par superstition car le sacre de
Marie de Médicis avait précédé de quelques jours l'assassinat de son
époux par Ravaillac. Puis, pour des raisons politiques - Louis XIII ne
tenait absolument pas à ce que le sacre donnât trop de prestige à une
épouse qui complotait contre lui - on avait continué à l'"oublier." Louis XIV, lui, n'en veut absolument plus.
S'il ne fait pas sacrer son épouse en grandes pompes, le Roi-Soleil exige toutefois que tous la respectent.
Et ceci même si lui-même la trompe de manière si ostentatoire que, dès
sa première liaison avec Louise de La Vallière, les courtisans et le
peuple doivent s'accoutumer à un bien étrange spectacle: dans le même
carosse, aux côtés de la Reine, sont assises la maîtresse en titre et
celle qui lui sert de "paravent." Longtemps, très longtemps, se
déplaceront ainsi côte à côte un Marie-Thérèse résignée, une Melle de
La Vallière délaissée et une Mme de Montespan triomphante. Louis XIV
aimait à afficher des goûts de potentat oriental.
Louise de La
Vallière alla demander au couvent de mettre une fin à son martyre.
Cette décision, si elle ne lui apporta peut-être pas toute la paix de
l'âme souhaitée, lui permit en tout cas de ne pas assister en
direct à l'irrésistible ascension de Françoise d'Aubigné, veuve
Scarron, jusqu'au marquisat de Maintenon et même, après le décès de
Marie-Thérèse, jusqu'à la chapelle de Versailles où fut bénie son union
morganatique avec un Louis XIV vieilli et assagi.
Pareil
cauchemar, on le sait, ne fut pas évité à la fière Montespan,
définitivement mise sur la touche lors de l'affaire des Poisons.
C'est sur ces trois caractères de femmes que Simone Bertière axe ce deuxième tome des "Reines de France au temps des Bourbon." Mais des femmes, dans l'entourage du Roi-Soleil, il y en eut toujours beaucoup. Notamment dans sa famille.
Sa cousine germaine par exemple, la duchesse de Montpensier - la Grande Mademoiselle - qui
avait un temps espéré l'épouser mais qui vit la canonnade qu'elle
ordonna à la Bastille au temps de la Fronde lui emporter tous ses
espoirs. Son autre cousine, Henriette, princesse d'Angleterre, devenue Madame par
son mariage avec le frère de Louis et dont on ne sait exactement si
elle devint aussi sa maîtresse avant de mourir dans des conditions
jugées assez douteuses par les contemporains.
Il y eut encore Elisabeth-Charlotte, la seconde Madame, laide mais spirituelle, dont on pense qu'elle conçut pour son beau-frère un amour platonique mais violent. Puis ses filles illégitimes nées de ses liaisons avec Melle de La Vallière puis avec Mme de Montespan. Et enfin sa petite-belle-fille, Marie-Adélaïde de Savoie, cette duchesse de Bourgogne qui sera un jour la mère de Louis XV.
Or,
pour le Roi-Soleil le bien nommé, quiconque pouvait se targuer d'un
lien de parenté direct avec son auguste personne se devait de lui obéir
en toutes choses. A fortiori si le quiconque en
question appartenait au sexe dit faible. Voilà pourquoi Mademoiselle
dut renoncer à Lauzun et les filles illégitimes se marier certes
brillamment mais selon les voeux exclusifs de leur père. Quant à
Marie-Adélaïde, avant même d'avoir posé un pied à la cour, elle savait
que, avant de chercher à plaire à son époux, elle devait avant tout
plaire au vieux Roi et à son épouse officieuse.
Une remarquable leçon d'Histoire. 
Femmes et Fantômes - Allison Lurie.

Women & Ghosts
Traduction : Céline Schwaller
Dans ce recueil paru aux éditions Rivages Poche, neuf nouvelles
où sont analysées, dans des contextes très différents, les relations
entretenues par une héroïne avec un ou plusieurs "fantômes." Certains
de ces spectres appartiennent effectivement à l'Au-delà. Trois d'entre
eux cependant relèvent plus de la psychose qui afflige le personnage
principal.
Sans hésiter, c'est à "La Commode" - la troisième nouvelle en fait - que vont mes préférences personnelles. Une
quinquagénaire un peu excentrique et qui estiment que tous les meubles
ont une âme recueille chez elle une commode qui, pourtant, selon le
testament de sa tante, ne devait pas lui revenir. Au début, tout se
passe relativement bien, tant qu'on n'énerve pas la commode. Mais un
jour ...
Autre excellente nouvelle bien fantastique : "Les Gens de la Piscine" où des ouvriers renvoyés par une femme très riche mais trop snob ... Mais je vous laisse découvrir l'histoire.
Pour
être honnête, l'intégralité de ces nouvelles sont d'un très haut
niveau. Allison Lurie sait manier de façon remarquable le non-dit et le
sous-entendu. Son style est par ailleurs très poétique. Quant à sa
faculté d'analyse des caractères, je l'ai trouvée à la fois très
profonde et très particulière.
Bref, ce petit livre est une véritable gourmandise
pour tous ceux qui ne détestent pas qu'une pincée de fantastique
saupoudre ici et là leurs lectures. A noter qu'il n'y a jamais rien de gore ou de sanglant, bien au contraire. Non, c'est beaucoup plus insidieux ...
Une authentique découverte. Je n'ai qu'un regret : de ne pas l'avoir faite plus tôt.
Le néant quotidien - Zoé Valdès.

La Nada Cotidiana
Traduction : Carmen Val Julian
"Le
Néant Quotidien", c'est avant tout une gifle magistrale, assenée par la
narratrice sur le visage d'un lecteur qu'une regrettable candeur
inviterait à considérer encore Cuba et le régime castriste la première
comme le Paradis sur la Terre et le second comme une noble assemblée de
séraphins réunis pour assurer un bonheur parfait à ceux qui peuplent ce
nouvel Eden. La première - comme la dernière - phrase du livre
n'est-elle pas d'ailleurs : "Elle vient d'une île qui avait voulu construire le paradis" ?
A
sa naissance, le 1er mai 1959, la narratrice a reçu de ses parents,
éblouis par les beaux discours de Castro autant que par cette aura
unique qui ne cessera d'entourer son compagnon, "Che" Guevara, le
curieux et redondant prénom de "Patria." Les premières douleurs prirent
la mère de Patria dans la foule, alors qu'elle s'était déplacée de la
Vieille Havane jusqu'à la place de la Révolution pour écouter
s'exprimer Fidel Castro. Alors qu'on l'emportait pour la conduire à
l'hôpital, elle passa devant la tribune et le Che en personne déposa
sur son ventre le drapeau cubain.
Belle, très belle
histoire qui aurait dû faire de la petite Patria une adepte pure et
dure de Castro. Hélas ! entre sa naissance et le moment où, jeune
femme, elle prend la plume pour nous décrire son quotidien (les
problèmes pour se nourrir suite au blocus imposé à l'île par les USA,
les problèmes de ravitaillement en eau et en électricité, bref, la
misère sans espoir qui s'étale sur Cuba tout entière et que l'on ne
peut nommer sous peine de se voir rangé parmi les traîtres et autres
... "fascistes"
), trop de choses sont venues bloquer la voie royale qui paraissait s'ouvrir, en 1959, devant les communistes cubains.
Et
puis, le Che est mort - et c'est comme il avait emporté dans sa tombe
l'auréole de son ancien compère qui l'avait, il est vrai, peut-être
trahi ...
D'ailleurs, Patria ne veut plus qu'on l'appelle Patria : elle s'est rebaptisée Yocandra.
C'est
donc Yocandra qui nous décrit ses amours entre le Traître et le
Nihiliste, son amitié pour la Gusana (surnom ici affectueux et qui
vient de "gusano", ver ou moins-que-rien, nom donné par les castristes
aux exilés volontaires qui vilipendent le régime en place) enfuie en
Europe après avoir épousé un vieil Espagnol et ce vide terrible qui
paralyse depuis tant d'années son pays natal.
Rien, il n'y a rien à Cuba, semble
nous dire ce très court roman (142 pages chez Actes Sud ancienne
édition). Sinon les erzatz de nourriture, les faux-semblants, la
souffrance et la peur. Et l'on pourrait dire de l'espoir que lui aussi
s'est exilé depuis longtemps s'il ne demeurait malgré tout au coeur de
l'être humain.
Un texte superbe et lancinant, qui
révèle une puissante nature d'écrivain et qui ne peut qu'inciter à lire
d'autres oeuvres de Zoé Valdès. 
19 mai 2007
Le Crime du Siècle - D. L. Breo & W. J. Martin.

The crime of the Century :
Richard Speck and the murder of eight student nurses
Traduction : Edith Magyar
Voici
un ouvrage sur lequel devraient se pencher tous les partisans de
l'abolition de la peine de mort. Son style, pourtant, ne laissera pas
de souvenir impérissable mais l'histoire qu'il raconte, en revanche ...
Le
13 juillet 1966, Richard Franklin Speck, petit délinquant sans
envergure qui a déjà été arrêté pour vols et pour violences,
s'introduit par effraction dans une résidence abritant des
élèves-infirmières d'un hôpital de Chicago.
Après les avoir
maîtrisées et alternant pour ce faire la douceur et la menace, il viole
et assassine de sang-froid huit jeunes filles. La neuvième,
Corazon Amurao, d'origine philippine, ne devra sa survie qu'à sa petite
taille et à un sang-froid exceptionnel qui l'incite, alors qu'elle
attend, ligotée et bâillonée, que l'assassin ne revienne pour en finir
avec elle, à se propulser sous un lit pour s'y dissimuler. C'est elle
qui, au matin du 14 juillet, terrorisée et hors d'elle, se glissera sur
la corniche de sa chambre pour y hurler au secours. A cette heure-là,
l'assassin, qui avait commis l'erreur de ne pas dénombrer ses victimes potentielles, a tourné les talons, persuadé qu'il ne laisse aucune survivante ...
Dès qu'il apprend, par les journaux, que tel n'est pas le cas, Speck cherche à fuir la police. Cet homme au Q. I. plutôt bas agira alors avec une rare efficacité.
Mais le portrait-robot est bientôt diffusé dans la presse et il sent
bien que, sans argent et sans relations, il n'ira pas loin. Il fait une
tentative de suicide, est recueilli par les pompiers et les hôpitaux
et, finalement, se voit formellement identifié par un chirurgien.
Son
défenseur imaginera bien sûr de plaider la folie et une déficience
génétique que l'absorption de grosses quantités d'alcool et de drogues
aurait agravées. Mais les faits sont là, incontestable : non seulement
Speck a prémédité son infraction mais surtout, pendant la nuit de la
tuerie, il prend soin de violer et d'assassiner chacune de ses victimes
dans une chambre isolée, porte soigneusement close. De plus, avant de
passer à la suivante, ce maniaque de la propreté se lave les mains et
change de T-shirt à la moindre tache (il en a emporté une réserve avec
lui).
Comment concilier un pareil sang-froid avec l'idée d'une
crise de folie tapie dans les gènes du meurtrier et provoquée par
l'absorption de drogues ?
En définitive, l'avocat de
Speck tentera donc de prouver que Corazon Amurao se trompe lorsqu'elle
identifie Speck comme l'assassin. Mais les jurés ne se laissent pas
faire et le reconnaissent coupable avec préméditation. Quant au juge,
il le condamne à la chaise électrique.
Speck fait alors appel
et, de procédure en procédure, il verra sa peine commuée en plus de 500
années de prison. Il mourra d'une crise cardiaque dans l'établissement
où il purgeait sa peine.
Au mur de sa cellule, il avait accroché les photos de ses huit victimes.
Pour
le lecteur, la culpabilité de Speck ne fait évidemment aucun doute.
Comme il n'y a aucun doute qu'il était parfaitement conscient de ce
qu'il faisait quand il est passé à l'acte. Ces huit meurtres ne peuvent
par exemple se comparer à la dernière "descente" meurtrière de Ted
Bundy dans un foyer d'étudiantes - "descente" qui, parce qu'il y laissa
une trace très nette d'empreintes de dents, allait sceller son destin.
Bundy était au paroxysme du mal qui le rongeait tandis que, chez Speck,
on ne sent rien de tout cela. Chez cet homme quasi mutique sauf s'il a
bu, tout est prémédité. Contrairement à ce qu'il s'est fait tatouer sur
un bras, il n'est pas "né enragé" : comme un enfant de douze ans, il
voulait encore, à près de trente ans, faire ce qu'il voulait, au moment
où il voulait et sans se soucier des autres.
Et puis, comme il l'avoua lui-même, il voulait aussi "avoir son nom en gros titres dans les journaux."
Il l'a désormais dans les archives criminelles internationales. Ses huit victimes, hélas ! aussi. 

La Bête du Gévaudan - Michel Louis.

Le
livre de Michel Louis, que vous pourrez vous procurer à un prix très
abordable dans n'importe quelle bonne librairie, en ligne ou pas,
s'inscrit désormais comme un incontournable parmi le lot d'ouvrages,
fantaisistes ou réalistes, de bonne ou de mauvaise foi, qui furent
consacrés à la Bête du Gévaudan.
J'ajouterai que les amis des
animaux ET les écologistes ne pourront que s'enchanter de cette lecture
qui nous apprend, par la plume d'un zoologiste expérimenté, tout ce
qu'il faut savoir sur cet animal abusivement vilipandé par l'opinion
publique qu'est le loup.
Quand on s'intéresse à la Bête
du Gévaudan, on est très vite surpris par un fait primordial : l'animal
n'hésitait pas à attaquer alors qu'elle se trouvait au beau milieu d'un
village. En d'autres termes, la Bête n'avait nullement peur de l'homme.
Et les loups, eux - et qui leur donnera tort ? - redoutent beaucoup les
méchants tours de notre espèce et, un peu comme les chats d'ailleurs,
nous considèrent avec un mépris dont notre supposée intelligence
supérieure n'a pu venir à bout.
C'est que le loup sait, par
exemple, ce que veut dire le mot "solidarité" et qu'il l'entend comme
recouvrant autant de devoirs que de droits. Dans la meute, il y a
souvent plusieurs mâles et femelles. Mais, pour avoir le droit de vivre
en meute, tous s'effacent (et ne tombent d'ailleurs jamais en rut)
devant le mâle dominant et sa femelle. (Rappelons au passage que le
loup est partisan de la monogamie.)
Contrairement aux légendes
engendrées par la Peste noire, qui faisait s'accumuler les cadavres aux
quatre coins de l'Europe et notamment de la France, le loup ne
s'attaque jamais à l'homme, même s'il est en meute. Il suivra l'homme
affaibli dans l'espoir de le voir tomber et de se nourrir de son
cadavre, mais il ne l'attaquera pas. Sauf s'il souffre de la rage. Mais un animal enragé n'a plus toute sa raison et meurt très vite.
La
preuve de la pusillanimité des loups et paradoxe qui ne peut que
frapper dans la terrible histoire de la Bête, les bergers et bergères
de l'époque savaient qu'ils pouvaient faire fuir un loup en lui lançant
des pierres ou en heurtant leurs sabots l'un contre l'autre.
De
tels expédients n'ont pourtant pas fonctionné face à la voracité de la
Bête du Gévaudan et cela tend bien à prouver qu'elle n'appartenait pas
à l'espèce lupine.
Des faits de ce type, Michel Louis en aligne un grand nombre dans un récit divisé en deux parties :
a) l'histoire de la Bête qu'on
lit ici sans se lasser un seul instant de cette accumulation de
meurtres (ce qui n'est pas le cas, par exemple, dans l'ouvrage du curé
Fabre) ;
b) et les mystères de la Bête où
l'auteur pointe du doigt avec passion le refus politique de Versailles
de voir les choses telles qu'elles étaient après l'abattage de la
présumée Bête et la reprise des crimes, les incohérences des enquêtes
(les cadavres n'ont jamais été retrouvés immédiatement. Louis estime
que des nécrophages bien réels étaient passés par là, après la Bête.),
le manque de méthode des enquêteurs (le XVIIIème siècle ne possédait
certainement pas les méthodes adéquates pour recueillir les indices en
l'état : après tout, la création de la police, au sens où nous
l'entendon aujourd'hui, ne date-t-elle pas d'un siècle plus tôt, du
règne de Louis XIV ?) et, bien sûr, la mauvaise foi patente de certains
écrivains (dont Guy Crouzet) qui, par la suite, se penchèrent sur
l'affaire.
Michel Louis m'a définitivement convaincue de la
nature hybride de la Bête et de la relation qu'elle avait avec un ou
plusieurs sadiques sexuels. Car, loup ou hybride, aucun animal de cette taille ne peut trancher une tête humaine. Pas plus qu'un animal, quel qu'il soit, ne déshabille ses victimes avant ou après les avoir tuées.
Et
Michel Louis fait mieux encore : en authentique amoureux des animaux et
du sort que nous leur imposons trop souvent, il nous rend la Bête
sympathique. Après tout, si on ne l'avait pas dressée à tuer ...
Un livre passionnant, à lire ab-so-lu-ment ! 
12 mai 2007
Les Bâtards du Soleil - Eve de Castro. (IIi)
Pour tous ceux qui s'intéressent à
l'Histoire de France et tout particulièrement au règne du Roi-Soleil,
le livre d'Eve de Castro constitue un ouvrage de vulgarisation
extrêmement soigné, qui n'est pas sans rappeler un Decaux à son zénith.
On
se laisse vite prendre à ce récit qui, parfois, par la folie de
certains protagonistes (comme la duchesse du Maine) paraît relever plus
de la fiction que de la réalité. Mais rien ici n'est inventé : la cour
du Roi-Soleil était ainsi et le destin de fils du Soleil n'est pas
toujours aussi enviable qu'on le suppose.
Un livre à recommander chaudement.
A lire en complément sur la légitimation des bâtards royaux et sur les querelles des filles de Louis XIV. 
Les Bâtards du Soleil - Eve de Castro. (II)
Leur liaison ayant duré bien plus longtemps que
l'idylle avec La Vallière, Mme de Montespan eut du Roi sept ans dont le
premier mourut au berceau. Les six autres furent tous
légitimés par lettres royales, tout comme l'avaient été Melle de Blois
et le comte de Vermandois. Mais le petit comte de Vexin mourut à l'âge
de onze ans et Melle de Tours, à huit.
Ne restèrent donc en scène, sur le prodigieux théâtre de Versailles que :
1) Louis-Auguste, duc du Maine, l'enfant chéri de Mme de Maintenon et du Roi :
il épousera Louise-Bénédicte de Bourbon-Condé, si petite qu'on la
surnommait la "poupée du sang", laquelle, après la mort de Louis XIV,
l'entraînera dans de multiples complots contre le Régent, dont la
fameuse conspiration de Cellamare ;
2) Louise-Françoise, Melle de Nantes, devenue "Madame la Duchesse" par son mariage avec ce fou furieux de Louis III de Bourbon-Condé, frère de Louise-Bénédicte
3) Françoise-Marie, seconde Melle de Blois, qui n'épousera pas moins que le duc de Chartres, futur duc d'Orléans et futur Régent
4)
et enfin le plus calme de tous, celui qui se tint toujours en dehors de
toutes les intrigues et qui fut élevé par Mme de Montespan : Louis-Alexandre, comte de Toulouse et grand amiral de France.

Autour
de Mme de Montespan, à droite, le duc du Maine et la seconde Melle de
Blois - A gauche, Melle de Nantes et le tout jeune comte de Toulouse.
Les Bâtards du Soleil - Eve de Castro. (I)

En
se fondant sur les mémoires du temps - dont ceux de l'incontournable
Saint-Simon - et en utilisant un style en phase avec l'époque dépeinte,
Eve de Castro nous brosse ici l'une des plus intéressantes biographies
qui aient jamais été écrites sur les enfants adultérins de Louis XIV.
Elle
insère tout naturellement le déroulement de leur existence dans le
grand tumulte de l'Histoire en marche, depuis les premières amours du
Soleil avec Louise de La Vallière jusqu'au décès de leur fille sous le
règne de Louis XV. Et elle le fait non seulement avec passion mais
aussi avec un humour pétillant et avec ce que, au Grand Siècle, on
n'eût pas manqué d'appeler de la "galanterie."
Des
quatre enfants que Melle de La Vallière eut du Roi avant de se retirer
chez les Carmélites, seuls échapperont à l'effrayante mortalité
infantile de l'époque Marie-Anne de Bourbon, dite Melle de Blois, et devenue par son mariage la princesse de Conti, et Louis, comte de Vermandois, que l'on voit ci-dessous jouant aux côtés de leur mère :

Si son aînée meurt sous le règne suivant, le comte, lui, qui était tombé en défaveur auprès de son illustre monarque de père pour s'être laissé attirer par des amours homosexuelles avec le chevalier de Lorraine, décéda à seize ans, d'une maladie contractée alors qu'il tentait aux armées de reconquérir l'estime royale.
