28 avril 2007
Tendre est la nuit - Francis Scott Fitzgerald.

Tender is the night
Traduction : Jacques Tournier
Tout
artiste est considéré comme abritant une personnalité cachée qui ne se
met aux commandes de son être que lorsqu'il se décide à écrire, peindre
ou composer. Rarement phénomène aura été mieux illustré que par Scott
Fitzgerald rédigeant "Tendre est la Nuit."
Comme le
soulignait Morgane la Fée sur Nota Bene, Fitzgerald s'est fortement
inspiré de la maladie de son épouse pour créer le personnage de Nicole
Diver. Lui-même a donné beaucoup à celui de Dick Diver. Le tout
représente l'une des meilleures peintures de la schizophrénie. Pas
seulement la schizophrénie - j'allais écrire "classique" - dont souffre
la jeune femme mais aussi la schizophrénie fondamentale qui caractérise
l'écrivain.
C'est d'abord la culpabilité
profonde de Fitzgerald qui éclate aux quatre coins de "Tendre est la
Nuit." Privilège du romancier, il tente de la nier en refaçonnant la
réalité qu'il a fortement contribué à créer.
Dans cette réalité, on le sait, Zelda ne s'en est jamais sortie.
Même si, les trois-quarts du temps, elle pouvait mener une vie
"normale" auprès de sa mère, qui l'avait prise en charge, il lui
fallait retourner périodiquement dans une clinique où elle finit par
mourir dans un incendie, en 1948.
Or, dans le roman, Fitzgerald guérit Nicole, laquelle divorce et abandonne son mari à un alcoolisme quasi-pathologique. En d'autres termes, la victime, ce n'est plus Zelda : c'est Scott.
Nicole
est représentée comme une femme fortement égocentrique (ce qu'était Zelda mais
l'était-elle moins que Scott lui-même, il y aurait beaucoup à dire
là-dessus), possessive et qui, par sa folie, favorise l'éthylisme de
son mari. Dick sacrifie pratiquement tout pour elle, devient son
esclave et pour ainsi dire son médecin. Telle une lamie, elle le
vampirise et, ayant récupéré toute son énergie et sa santé mentale, le
quitte donc après avoir pris un amant. Mais là où le discours
fitzgeraldien se teinte d'une très forte ambiguïté, c'est lorsque le
lecteur réalise que, de toutes façons, par ses crises d'alcoolisme,
Diver contraint peu à peu sa femme, si elle veut se protéger, à le laisser tomber.
Voilà
pourquoi il est difficile de ne pas sortir de ce livre sans vouloir
connaître exactement ce qui est arrivé à Scott et Zelda Fitgerald. Et
voilà aussi ce qui l'amène à prendre conscience d'une évidence :
"Tendre est la Nuit" ne se contente pas d'évoquer la schizophrénie, c'est un roman schizophrène.
Pour
atteindre à un tel degré, plus ou moins bien maîtrisé, de culpabilité,
il fallait que, en Fitzgerald, l'époux et l'amant ne se sentissent pas
la conscience tranquille. Le miracle, amer et pourtant unique,
de "Tendre est la Nuit", c'est que le romancier, dans son acte
d'écriture, est parvenu à rédiger, en filigrane de son auto-apitoiement
et de son auto-justification, une analyse aussi intègre de la
situation. Les deux discours se contredisent, bien évidemment et c'est
en cela qu'on peut voir en ce roman la matérialisation parfaite de la
schizophrénie qui caractérise l'acte de création littéraire.
Véritable
pavé jeté par la personnalité qui écrivait dans la mare de son double
alcoolique et faible, "Tendre est la Nuit" retranscrit, en un style
brillant et aiguisé, tout ce que le premier voyait dans le second de
négatif et de lâche. Fitzgerald s'apitoie sur lui-même et se présente
comme "la" victime et pourtant, sans relâche, le lecteur l'entend qui
raconte une toute autre histoire, bien différente ... Fitzgerald s'en
est-il rendu compte en remettant son manuscrit ? Qui pourrait le dire,
aujourd'hui ? ...
Un conseil : après "Tendre est la
Nuit" et plus encore si vous vous intéressez au phénomène de la
création littéraire, passez directement à une biographie de Scott et de
Zelda Fitzgerald. C'est fascinant. 
26 avril 2007
Les Hauts de Hurle-Vent - Emily Brontë.

Wuthering Heights
Traduction : Frédéric Delebecque
Pour
le lecteur du XXIème siècle un tant soit peu féru de littérature du
XIXème, "Les Hauts de Hurle-Vent" est un véritable coup de poing qu'il
reçoit, bouche bée, en plein dans l'estomac.
Où diable
donc cette fille de pasteur protestant, qui ne se plaisait que dans la
solitude grandiose mais effrayante du Nord du Yorkshire et qui mourut
la trentaine à peine achevée, sans avoir pratiquement rien connu du
reste de l'univers, oui, dans quels tréfonds de la conscience
collective a-t-elle pu puiser cette lave noire, brûlante et tempétueuse
qui constitue les fondements mêmes des "Hauts ..." ?
Déjà,
le style surprend. C'est un caractère plus masculin que féminin qui se
révèle ici. Mais cela va bien plus loin : le trait est ferme, dur,
précis ; la construction, en dépit de ses récits emboîtés, a la
solidité du granit ; les héros maudits sont d'une seule pièce - et
seule la mort parvient à démasquer cette complexité qu'ils n'ont jamais
cherché à comprendre en eux parce qu'ils voulaient trop en jouir ; les
autres personnages (Lockwood, Nelly Dean, Isabel et Edgar Linton,
l'affreux Joseph, les Earnshaw, grand-père, père et fils, le fils
Heathcliffe ...), plus francs sans doute et moins volontaires que le
couple Catherine-Heatcliffe, forment un choeur à la hauteur du texte et
des paysages. Quant aux décors, à mi-chemin entre le gothique
radcliffien et la tradition terrienne qu'illustrera plus tard Thomas
Hardy, ils sont parfaits.
Si l'on excepte les conventions en vigueur à l'époque dans la société anglaise et qui, bien entendu, réapparaissent çà et là, "Les Hauts de Hurle-Vent" pourrait passer pour avoir été écrit au XXème siècle.
C'est aussi l'un des plus belles histoires de fantômes et de vampires qu'il m'ait jamais été donné de lire. Car
Heathcliffe se comporte bel et bien comme un vampire qui, poussé par la
vengeance, veut enlever la vie à ceux qu'il hait. C'est à croire que,
tel un vampire, il ne peut survivre que s'il pille la force vitale des
autres. D'ailleurs, quand sa complaisance pour Hareton lui fait
comprendre que cet instinct est moribond, Heathcliffe se tourne
directement vers la Mort, afin d'y retrouver Cathy. Il retourne,
semble-t-il, là d'où il était venu, enfant mystérieux et à demi-muet
qu'un soir de tempête, le Hasard avait placé sur la route du vieux Mr
Earnshaw.
Les fantômes sont nombreux et, en bons fantômes, impalpables :
lorsqu'il passe la nuit chez Heathcliffe, Mr Lockwood est vite persuadé
d'avoir eu affaire à celui de Cathy. Et lorsqu'il en parle à son hôte,
celui-ci, si sarcastique qu'il soit, paraît touché. A la fin du roman,
lorsque la Mort aura uni Heathcliffe et Catherine, un petit berger
jurera même à Mrs Dean "les" avoir vus, "là-bas" ...
Jusque dans leurs apparitions spectrales, ils conservent d'ailleurs quelque chose qui continue à évoquer le vampirisme.
Dans ce roman atypique, dont on devine combien il put choquer les bien-pensants, la perversion gît aussi tout au fond de la passion qui lie Heathcliffe à Catherine Earnshaw.
L'un comme l'autre, ils ressemblent à de jeunes fauves pour lesquels
les conventions sociales n'existent pas. Certes, ils ne sont pas frère
et soeur mais il y a un curieux relent d'inceste dans certains
mariages que nous égrène Emily Brontë : Heathcliffe épouse la soeur
d'Edgar, son fils épousera la fille d'Edgar et de Catherine et celle-ci
se remariera avec le neveu de sa mère ... (L'un des autres héros de la
fratrie Brontë était, soulignons-le, lord Byron.)
La sexualité
n'est évidemment pas abordée au grand jour mais celle d'Heathcliffe,
Bunuel ne s'y est pas trompé, a des airs de nécrophilie. Edgar Linton
est efféminé (en tous cas au début) alors que Catherine Earnshaw a
quelque chose de masculin, etc, etc ... Mis à part Heathcliffe et
Hareton Earnshaw d'ailleurs, les hommes sont bien maltraités dans ce
roman.
Un livre étrange dans tous les sens du
mot, une espèce d'ovni littéraire au style résolument moderne, l'une
des plus belles perles noires de la littérature anglaise. 
Aimée du Roi - Catherine Decours.

Qui ne connaît pas l'extraordinaire destin de Françoise de Mortemart-Rochechouart, qui épousa par amour le joueur invétéré qu'était le marquis de Montespan et qui, devenue dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, finit un jour par prendre la succession de Louise de la Vallière dans le coeur du Roi-Soleil ?
Plus ahurissant
encore, les enfants de Mme de Montespan et de Louis XIV devinrent des
"légitimés de France" - si cela vous intéresse, voir ici sur Nota Bene. Et à la
mort du roi, en 1715, peu s'en fallut que la tutelle du petit Louis XV
ne revînt à l'un de ces légitimés, le duc du Maine.
Mme de Montespan était morte depuis longtemps, dans le plus grand recueillement.
Catherine
Decours, qui a choisi de nous rapporter cette existence exceptionnelle
en la faisant narrer par sa protagoniste principale, est historienne.
Peut-on dire qu'elle est également romancière, c'est une autre histoire.
De
prime abord pourtant, "Aimée du Roi", qui se présente comme les
mémoires remis par Mme de Montespan à son intendant afin que celui-ci
les confiât à un éditeur, apparaît comme une réussite. La recherche a
été poussée, les éléments rapportés sont logiques, les incohérences
rencontrées dans l'"Affaire des Poisons" sont montrées du doigt ...
mais ...
Parce qu'il y a un "mais."
Reconstituer
la langue du XVIIème siècle, ainsi que le fit superbement Françoise
Chandernagor avec "L'Allée du Roi", est une tâche délicate qui ne
tolère aucun défaut dans la concordance des temps. Et là,
visiblement, le lecteur, pour peu qu'il soit passionné par cette
période de notre histoire, se rend très vite compte qu'il perçoit toute
une multitude de fausses notes.
Puis, en dépit des efforts de
Catherine Decours et de la sympathie qu'elle éprouve envers Mme de
Montespan, elle ne parvient pas - ce n'est que mon opinion personnelle
- à insuffler à la figure de cette femme aussi exceptionnelle en son
genre que le fut Mme de Maintenon toute cette puissance et cette rage
de vivre dont elle fut assurément porteuse.
Enfin
- et c'est peut-être ce qui m'a le plus gênée - des pages entières sont
reprises à Saint-Simon. Certes, celui-ci était un lointain parent de
Mme de Montespan ... Mais tout de même ... Qu'on cite les emprûnts !
Surtout quand ils s'élèvent à ce nombre !
Bien
évidemment, si vous connaissez mal Saint-Simon et si vous vous
intéressez d'assez loin au règne de Louis XIV (j'allais écrire un peu à
la façon des lectrices de la série "Angélique" bien que cette série, je
le souligne, soit tout de même l'une des meilleures jamais faite sur le
sujet), vous pouvez acheter "Aimée du Roi" : vous serez ravi et rien ne
devrait assombrir pour vous le plaisir réel que l'on prend à cette
lecture.
De toutes façons, il était temps de donner la
parole à une femme qui, violemment décriée et calomniée sa vie durant,
valait sans doute un peu mieux que ce que la légende habilement
orchestrée par les adorateurs de Mme de Maintenon a fait d'elle. 
21 avril 2007
Le Conformiste - Alberto Moravia.

Il Conformista
Traduction : Claude Poncet
Marcello
est un enfant solitaire et intelligent, issu de l'union mal assortie
d'un riche quinquagénaire et d'une jolie femme beaucoup trop
superficielle et bien peu maternelle. Il n'a pas encore dix ans lorsque
se pose pour lui, dans cette Italie pré-fasciste et sur laquelle pèse
depuis des siècles la chape plombée de la Sainte Eglise Romaine &
Apostolique, l'antique et éternelle question du Bien et du Mal.
Comme
nous tous, à un moment ou à un autre de notre âge tendre, quand nous
cherchions nos repères, Marcello a envie de faire le mal pour le mal et
même de tuer. Son problème, qui décidera de son existence tout
entière aussi sûrement que les angoisses sexuelles de l'enfance et de
l'adolescence peuvent décider d'une perversion fatidique de l'instinct
de vie, c'est que, devant ses doutes et ses interrogations, il n'y a
personne pour éclaircir les premiers et répondre aux secondes.
Marcello
en conclut donc qu'il est foncièrement anormal - et mauvais - et qu'il
est de son devoir, s'il veut survivre, de faire coïncider du mieux
qu'il peut cet instinct de mort avec une vie de routine où faire le mal
et tuer seront sanctifiés par les autorités en place.
Ce piège dans lequel il va s'enfermer sans en avoir conscience va se trouver renforcé par deux événements extérieurs :
1) la folie violente dans laquelle son père va sombrer
2) et le meurtre d'un chauffeur pédophile et prêtre défroqué, Lino, que Marcello se voit plus ou moins contraint d'accomplir.
Avec
de telles références, Marcello est prêt à devenir un agent de
renseignements impeccable, auquel, un jour, le gouvernement mussolinien
confie une mission de confiance.
Ce qu'il y a de
proprement admirable dans ce roman au style dense et hautement
littéraire, c'est la réflexion à laquelle Moravia, pourtant très
orienté à gauche, se livre sur tous les petits, tous les humbles, qui
succombèrent aux attraits du fascisme.
Si Moravia ne les excuse évidemment pas, lui qui fut pourtant traqué par les agents du Duce ne les condamne pas pour autant. Avec
la froideur voulue et l'habileté d'un très grand chirurgien, il
dissèque au scalpel non pas un régime, pas même des individus bien
précis comme Mussolini et son premier cercle de favoris, mais un peuple
tout entier et, au-delà ce peuple - celui de Moravia - l'Humanité telle
qu'en elle-même.
Un livre fascinant, tout à la fois pudique et
cynique, une analyse unique de ce moment où, tous tant que nous sommes,
nous sommes prêts à basculer dans le Mal et où, pourtant, certains
trouvent la force de ne pas céder au vertige. Y a-t-il un
facteur "chance" ? n'y en a-t-il pas ? Pour Marcello, en tous cas, le
lecteur finit par penser que, quelque part, non, il n'a pas eu de
chance ... 
16 avril 2007
Histoires anglo-saxonnes de vampires - Collectif présenté par Jean Marigny.

Voici
un ouvrage d'une qualité exceptionnelle qui fut publié à la fin des
années 70 à la Librairie des Champs-Elysées par Jean Marigny (avec une
préface de Maurice Lévy).
Au programme, vingt
nouvelles traitant du vampire sous toutes ses formes : le vampire
classique, à la Christopher Lee ; le vampire psychique ; les lamies
(vampires féminins apparentées aux goules asiatiques) ; les plantes
vampires ; les monstres vampires ; le bestiaire vampire et enfin, la
nouvelle génération de vampires.
Si l'on excepte "Le
Cocon" de John B. Goodwin et la fameuse "Guerre du Lierre" de David H.
Keller, sans doute aussi le malicieux : "Du sang !" de Fredric Brown,
ces nouvelles ne sont pas fréquentes dans les anthologies du genre.
D'où leur valeur.
Ma préférée reste "Le Visage",
d'Edward F. Benson, l'un des plus grands spécialistes du genre (sa
"Chambre dans la Tour" a été reprise dans l'Anthologie du Fantastique
de Roland Stragliatti, chez Pocket, au volume : "Histoires de
Cauchemars") où une jeune femme se remet, sans raisons apparentes, à
faire un rêve qui l'effrayait beaucoup enfant. Jusqu'au jour où, tels
les fantômes du "Nosferatu" de Murnau, le rêve vient à sa rencontre ...
Je donnerai ensuite ma préférence aux "Tourbillons de Neige" d'August Derleth, ami, disciple et éditeur de Lovecraft. Le texte est proprement claustrophobique.
Je tiens à préciser toutefois qu'il ne se rattache en rien au mythe de
Chthulu et qu'il s'agit d'une classique histoire de vampires.
Autre
disciple et ami de Lovecraft dont l'oeuvre a contribué à la qualité de
cette anthologie, Robert E. Howard, connu des amateurs pour avoir créé
le personnage de Conan le Cimmérien, et qui se suicida au lendemain de
la mort de sa mère. Son "Tertre maudit" restitue à merveille la splendeur à la fois macabre et baroque de son génie.
"La Cape", de Robert Bloch, est une nouvelle très bien construite et doublée d'un humour noir à toute épreuve.
Parmi les vampires psychiques, j'ai un très gros faible pour "La Belle Dame", de D.H. Lawrence, qui réécrit une relation oedipienne très mal digérée, là encore faufilée d'un humour grinçant d'excellente tenue.
Nul humour mais de la terreur pure dans "Dieu fasse qu'elle repose en paix !" de Cynthia Asquith. C'est
l'éternelle histoire d'un corps par lequel un mort veut revivre la vie
qu'il a perdue trop tôt mais étrangement dignifiée par la poésie
douloureuse dont l'auteur a imprégné son texte.
Mystère et horreur pour "L'Araignée" d'Elisabeth Walter - un cauchemar machiste, peut-être ?
- et "Le Cocon" de Goodwin : au lecteur de décider qui est qui ... ou quoi et qui a vu quoi.
"En
quête de quelque chose à sucer" de Ronald Chetwynd-Hayes nous fait
tomber dans une terreur à la fois primitive et sophistiquée -
qui rappellera aux cinéphiles aussi bien "La Chose" de Carpenter que
tous les films sur les "Blorps" et autres ennemis tapis dans l'ombre et
ne rêvant que de digérer l'être humain.
Enfin, le très court et caustique "Du Sang !" démontre une fois de plus combien Fredric Brown savait être efficace et pétillant - aussi pétillant que du sang bien rouge, peut-être ...
Quant
aux nouvelles que je n'ai pas citées, je suis certaine que, même si
elles ne m'ont pas accrochée autant que les autres, elles trouveront
leur public auprès de vous qui me lisez.
Je le répète :
l'anthologie de Jean Marigny est une anthologie de grande valeur pour
l'amateur. Autant, à mon sens, que celle de Caillois, c'est tout dire.
Lisez et vous m'en direz des nouvelles. (N'oubliez ni lapréface, ni
l'introduction : elles sont fabuleuses.) 
La Vierge dans le Jardin - A.S. Byatt.

The Virgin in the Garden
Traduction : Jean-Louis Chevalier
Ce
volume est le premier tome d'une tétralogie qui se poursuit notamment
avec (dans l'ordre chronologique) "Still Life" et "Tower of Babel" (le
quatrième et dernier volume n'était pas encore paru, il me semble, en
français.) Bien qu'on y retrouve des personnages récurrents dont
l'héroïne, Frederica Potter, en qui on serait tenté de découvrir un
double de l'auteur, chaque volume peut se lire séparément. A.S. Byatt
aimant cependant les mises en abyme et possédant par ailleurs un style
très dense, mieux vaut, à mon sens, respecter la chronologie.
Car la Frederica que nous allons découvrir dans "La Vierge dans le Jardin" est encore mineure : elle a à peine 17 ans. Elle
est la fille d'un universitaire caractériel, William Potter, et de son
épouse, la douce mais énergique Winifred. Et elle est "coincée" entre
sa soeur aînée, Stéphanie et son jeune frère, Marcus.
Les trois
enfants Potter ont ceux-ci en commun d'avoir remporté et de continuer à
remporter en cours des notes plus que brillantes. Stephanie rêve
cependant de s'émanciper de la lourde atmosphère de la maison familiale
tandis que Marcus, quasi mutique et asocial, ressemble à l'un de ces
étudiants qui, dans certaines nouvelles de Lovecraft - un passionné de
mathématiques, lui aussi - ont des "visions géométriques" aboutissant à
des mondes parallèles - ou à la folie.
Federica partage
également avec sa soeur un important béguin envers Alexander
Wedderburn, collègue de son père sensiblement plus jeune et surtout
dramaturge qui, au début du roman, vient de terminer une pièce en vers
sur Elisabeth Tudor. Nous sommes en 1952 et l'Angleterre tout entière
ne respire plus que dans l'attente du couronnement de l'autre
Elizabeth, la seconde, la Windsor : belle occasion pour l'université de
commémorer les deux événements en faisant représenter la pièce
d'Alexander au château de Long Royston, qui appartient à un hobereau
local, Malcom Crowe, désireux pour sa part de revaloriser sa propriété.
Le
pivot de "La Vierge ...", autour duquel va s'organiser une
tragi-comédie aux multiples épisodes, c'est cette pièce, où Frederica
obtient le rôle d'Elizabeth jeune fille. Et l'on pourrait, avec un peu
d'imagination, imaginer le branle donné par tous ces personnages,
principaux et secondaires, cette espèce de pavane comme en
connaissaient les bals du XVIème siècle.
Alexander
voudrait bien s'intéresser à Frederica mais celle-ci est mineure et
vierge. En outre, il s'est fourré dans une liaison avec la femme d'un
collègue, Jennifer Parry. Frederica voudrait bien perdre sa virginité
qu'elle tient pour un obstacle majeure à la vie de liberté dont elle
rêve. Stéphanie n'en peut plus de supporter les scènes familiales et,
bien qu'elle n'ait jamais supposé que la chose pût lui arriver, elle
tombe amoureuse de Daniel Orton, le vicaire du prêtre local. Marcus se
croit frappé de folie jusqu'au jour où Lucas Simmonds, l'un de ses
professeurs, lui assure qu'il a au contraire un don surhumain qui
permettra enfin à l'être humain de sublimer la matière. Tout autour, un
cercle d'étudiantes et d'étudiants, de comédiens amateurs et
professionnels, les images en noir et blanc du couronnement d'Elizabeth
II que tous vont contempler dans un silence quasi religieux et bien
d'autres choses que je vous laisse le plaisir de découvrir.
Comme toujours, A.S. Byatt coud solide et profond. Son érudition accompagne et encourage le lecteur à chaque page. Seule
réserve : les lecteurs qui ne s'y connaissent pas trop en Histoire
anglaise seront peut-être rebutés. En d'autres termes, si vous êtes
déjà un "byattomaniaque", cet ouvrage sera pour vous un régal ; sinon,
vous n'y comprendrez pas grand chose et vous risquez de vous lasser
avant la fin - qui n'est d'ailleurs qu'une fin parmi tant d'autres
possibles.
En ce qui me concerne, malgré quelques
longueurs, je l'ai trouvé si passionnant que je compte me procurer un
de ses jours "Still Life" (dont je ne connais pas le titre français) et
où se poursuivent les aventures de Frederica, personnage tout à tour
comique, exaspérant et touchant. 
13 avril 2007
Des Anges et des Insectes - A.S. Byatt.

Angels & Insects
Traduction : Jean-Louis Chevalier
Ce
livre contient deux longues nouvelles "Morpho Eugenia" et "L'Ange
Conjugal", reliées entre elles par un personnage qui y tient pourtant
un rôle bien secondaire, le capitaine Papagay. Dans la première, il
commande le navire qui enverra nos héros, enfin délivrés, vers
l'Amazonie et, dans la seconde, il réapparaît fort à propos dans la vie
de son épouse, Lilias, alors que tout le monde le croyait perdu en mer
depuis cinq bonnes années. Dans les deux cas, l'action se situe en
pleine époque victorienne.
"Morpho Eugenia" est le nom d'un
papillon très rare que William Adamson, est parvenu à sauver du
naufrage où il a failli périr, alors qu'il revenait d'une longue
expédition en Amazonie. Amoureux éperdu de la belle Eugenia
Alabaster, dont le précédent fiancé s'est suicidé pour des raisons
mystérieuses, c'est après le lui avoir montré qu'il finit par trouver
le courage et l'opportunité de demander la main de la jeune fille à son
père, sir Harald.
En dépit de l'opposition larvée d'Edgar,
l'un des demi-frères d'Eugenia (sir Harald s'est remarié après son
veuvage), le mariage se fait. Et voilà William solidement installé chez
les Alabaster. Commence aussi le cycle des grossesses d'Eugenia qui,
pendant le temps de la gestation, se refuse bien évidemment à son époux.
Ce
qui amène William, lentement mais sûrement, à établir une relation
entre son destin de mâle reproducteur et celui des mâles chez ces
fourmis que, en compagnie de Matthy Crompton, parente pauvre de la
maisonnée qui fait aussi office de gouvernante auprès des plus jeunes
filles de sir Harald, il aime tant à étudier ...
La fin de l'histoire lui révélera d'ailleurs que, en l'occurrence, il n'aura pas même servi de mâle reproducteur ...
Alors,
délivré, William quittera les Alabaster et reprendra le chemin de
l'Amazonie. Et c'est sur le pont du navire qui doit l'emmener en
Amérique du Sud que le lecteur croise pour la première fois le
capitaine Papagay.
Ce capitaine Papagay, il le
recroisera une seconde et dernière fois à la fin de "L'Ange Conjugal,"
la nouvelle que je préfère dans l'ouvrage, peut-être parce que, un peu
comme dans "Possession" qui s'interrogeait sur les relations entre deux
poètes, elle s'intéresse aux liens qui existèrent entre Alfred
Tennyson, ses soeurs (l'une d'elles, en particulier) et Arthur Hallam,
le dédicataire du célèbre "In memoriam." Tout cela sur fond de
spiritisme et d'écriture automatique, avec une bonne dose d'humour et
sans aucun temps mort - ce qui n'est pas le cas pour "Morpho Eugenia."
Une
fois de plus, on reste émerveillée par la passion avec laquelle A. S.
Byatt met son érudition au service du roman. Son style est toujours
aussi exigeant et, tous comptes faits, il conviendrait
peut-être de commencer la lecture de son oeuvre non par "Possession"
mais par "Des Anges et des Insectes." C'est en tous cas ce que je vous
recommande tout en faisant mon mea culpa quant à ce que j'ai pu écrire jadis sur ce dernier livre, qu'une relecture attentive m'a fait découvrir dans toute sa beauté. 
12 avril 2007
Sarn - Mary Webb.

Precious Bane
Traduction : Jacques de Lacretelle et M. T. Guéritte.
Situé
bien évidemment dans le Shropshire, "Sarn" est le roman dont l'héroïne,
Prudence, dite Prue, Sarn, affligée d'un bec-de-lièvre, tenait
probablement le plus au coeur de Mary Webb. L'histoire, certes, se
termine bien mais le chemin qui mène à cette fin heureuse (et morale)
est jonché de cadavres.
Nous ne sommes pourtant pas dans un roman policier.
L'intrigue débute alors que Gedeon, le frère de Prue, entraîne sa soeur
et leur amie, Jancis Beguildy, la fille du rebouteux et sorcier local,
à "sécher" le prêche du dimanche. Le danger encouru est grand car, tous
les quatrièmes dimanches du mois (le pasteur ne se déplace dans la
paroisse que ces dimanches-là), le père Sarn a l'habitude de les
interroger sur ce qu'ils ont entendu à l'église. A la moindre erreur,
il cogne. Et dur !
L'inévitable se produit.
Tentant de recoller entre eux les bribes du sermon que lui a rapporté
Tivvy, la fille du sacristain, qu'il avait chargée d'écouter à leur
place, Gedeon s'embrouille tant et si bien que le père court chercher
la houssine. Mais sa colère est si grande qu'avant même d'avoir porté le premier coup, il tombe raide mort, d'une apoplexie.
A
l'enterrement, ainsi qu'il est d'usage dans cette contrée rurale, le
prêtre demande s'il y a un "mangeur de péchés" pour le mort. A
l'époque - nous sommes en pleine guerre franco-anglaise, avant la
Restauration de Louis XVIII en France - un pauvre ou un mendiant
acceptait d'absorber le pain et le vin déposés au pied du cercueil et,
ce faisant, de se charger ainsi des péchés du défunt afin que celui-ci
pût se présenter le coeur en paix devant Dieu. On lui donnait en sus un
peu d'argent pour sa peine.
Mais Gedeon, déjà hanté par le désir
d'amasser un maximum d'argent pour se sortir de la condition où l'a
placé sa naissance, n'a pas requis l'assistance du "mangeur de péchés."
Comme il ne croit ni en Dieu ni en Diable - même s'il ne le dit pas -
il s'est décidé à remplir lui-même ce rôle pour son père. Il
en profite pour arracher à sa pauvre mère la promesse publique de lui
céder l'intégralité du domaine familial s'il accomplit l'indispensable
rituel. L'assistance est choquée car tout le monde voit, dans cet entêtement, un signe de grands malheurs.
Ce qui n'empêche en rien Gedeon de "manger" les péchés de son père. Sarn est à lui ...
Je
n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui n'ont pas
encore lu ce roman où abondent les descriptions aussi poétiques et
minutieuses de la campagne anglaise. A lire certains passages, on
reconnaît sans peine dans l'écriture de Mary Webb l'âme d'une
écologiste avant la lettre mais une écologiste consciente à la fois des
beautés et des perversités que recèle la nature.
Même si
son héroïne est profondément imprégnée des versets et chapitres de la
Bible (surtout les plus poétiques, les plus littéraires), Mary Webb
fait cependant de Prue une femme qui cherche à se libérer dans
l'apprentissage de la lecture, puis de l'écriture. En certaines
occasions, Prue révèle également des qualités traditionnellement
masculines - comme la détermination dont elle fait preuve pour sauver
l'homme qu'elle aime de la morsure d'un chien féroce. Autant Gedeon,
dont le caractère, lui aussi, est puissamment affirmé, nous paraît en
fait bien faible tout au fond de lui, autant sa soeur est le vrai,
l'authentique "pilier" de la famille.
Mais la
malformation congénitale dont elle a souffert, et qui incite les
paysans trop frustes à voir en elle une fille du Diable allant danser
au sabbat sur les collines, la rend en même temps timide et elle
accepte trop facilement de se sacrifier, de s'effacer. L'empreinte de
la religion et de la superstition est telle que, si intelligente
qu'elle soit, Prue se pose souvent la question elle-même : pourquoi le
lièvre a-t-il croisé le chemin de sa mère alors que celle-ci
l'attendait ?
Tel qu'il est, c'est-à-dire moins achevé
que "Gone to earth" ("La Renarde"), "Precious Bane" (que l'on peut
traduire littéralement par "Le Fléau Précieux") et que les traducteurs
français ont choisi avec sagesse de transposer en "Sarn", le nom du
domaine où se situe l'essentiel de l'action, est un roman envoûtant,
plein de brumes et de murmures, de violences et de beautés, et qui, par
bien des côtés, n'est pas sans rappeler la froide et pure beauté des
tragédies grecques. 
09 avril 2007
Histoires Extraordinaires / Nouvelles Histoires Extraordinaires - Edgar Allan Poe.


Traduction : Charles Baudelaire.
L'oeuvre
de critique d'Edgar Poe, sa passion pour tout ce qui, dans la jeune
littérature américaine, faisait montre d'originalité et d'ardeur
novatrice, lui vaudraient certainement une place "normale" dans notre
rubrique "Littérature made in USA" si l'ensemble de ses textes, poèmes,
contes et nouvelles, n'était intégralement imprégné de fantastique.
Un
fantastique qui, parfois, peut rappeler le sens du grotesque d'un
Hoffmann ou les féeries d'un Nodier ou d'un Walter Scott, mais qui,
déjà, galope loin devant ces grands noms. Car le fantastique
et l'horreur que distille l'univers de Poe prend ses racines non plus
dans des entités maléfiques extérieures à l'être humain : c'est des
angoisses et des fantasmes les plus noirs de celui-ci qu'il se nourrit.
Même une nouvelle policière, comme le "Double Assassinat rue Morgue",
dominée qui plus est par cet ancêtre de Sherlock Holmes qu'est le
chevalier Dupin - c'est-à-dire par le raisonnement le plus logique - se
pare des couleurs de l'épouvante avec cette maison
isolée, ces deux femmes qu'on devine vivant en recluses (par avarice ?
par folie ?), ce cadavre fourré la tête en bas dans le conduit de
cheminée et cet assassin si peu conforme au criminel habituel.
Dans "Le Scarabée d'Or", si célèbre et qui nous conte en fait une histoire de pirates, c'est une tête de mort qui, la première, fait parler le fameux parchemin. Le
"Manuscrit trouvé dans une bouteille" laisse présager les profondeurs
monstrueuses que vénéreront Hodgson, puis Lovecraft et la fin de "La
Vérité sur M. Valdemar" a, quant à elle, quelque chose de purement
lovecraftien avant la lettre.
La Mort triomphe partout. Et si, quand Poe brode sur le thème du mesmérisme, elle demeure somme toute "normale", elle dévie carrément avec ces
nouvelles nécrophiliques que sont "Morella", "Ligeia" et bien sûr, dans
les "Nouvelles Histoires Extraordinaires", les sublimes "Bérénice" et
"La Chute de la Maison Usher." En outre, dans la majeure partie de ces
nouvelles, le fantasme oedipien, s'il reste plus ou moins discrètement
à l'arrière-plan (sauf dans "La Chute ..." ou "Metzengerstein")
s'impose avec tout autant de puissance.
Avec une efficacité de raisonnement peu ordinaire, Poe se penche sur les angoisses qui le rongent - qui nous rongent. On
dirait presque qu'il ne se soucie que de l'aspect le plus noir de sa
personnalité et le thème du double, si cher au fantastique allemand,
s'exprime chez l'auteur américain avec une richesse, une amertume et
une terreur rarement égalées depuis lors. Folie, schizophrénie,
hallucinations, alcoolisme, désirs de meurtre, sexualité trouble, Poe a
pratiquement sublimé chacun de ses démons.
Il lui est
même arrivé - comme dans la "Petite discussion avec une momie" - de
faire sourire son lecteur à moins que, comme dans "Colloque entre Monos
et Una" ou "Puissance de la Parole", il ne l'entraîne dans une
discussion philosophique et spirituelle.
Mais toujours,
il revient à l'ombre et à ce qui y attend, patient et silencieux et
quand, par exception, il donne à une nouvelle aussi éprouvante que "Le
Puits et le Pendule" une fin heureuse, on a peine à croire à celle-ci.
De
Shakespeare, on a dit que son oeuvre contenait l'univers entier.
D'Edgar Allan Poe, on peut prétendre sans exagération qu'il a enfermé
dans son oeuvre, laquelle paraîtra pourtant bien froide aux amateurs de
"gore", la totalité des terreurs humaines. Et cette réussite relève du
génie pur et simple. 
07 avril 2007
Les Malices de Plick & Plock - Christophe.

Plick
et Plock sont deux "gnomes domestiques et familiers des maisons mal
tenues." Tous deux abondamment barbus - comme Camember - ils
s'entendent littéralement comme larrons en foire. Nul mauvais tour,
nulle farce qu'ils ne tentent non par réelle méchanceté mais tout
simplement par recherche de l'amusement ou par simple curiosité.
Bien sûr, de pareils penchants peuvent s'avérer dangereux, y compris pour ceux qui les possèdent.
Ainsi, l'histoire du garde-manger où, croyant avoir affaire à du
beurre, Plick et Plock s'empiffrent de levure de bière et enflent comme
deux petits ballons.
Ou ce jour terrible où ils manquent tous
deux être mangés par une souris et ne doivent leur salut qu'à l'intérêt
manifesté par l'animal envers un bout de lard dans une souricière.
Mais
le pire survient lorsque Plock a l'idée d'explorer un tuyau avec une
aiguille et, suite à une manoeuvre malencontreuse, se retrouve empalé
sur ladite aiguille ! Il faudra toute la sagesse de l'illustre docteur
V'lan pour remettre notre gnome d'aplomb. Encore sera-t-ce pour leur
plus grande honte, à lui comme à Plick, car le roi des Gnomes, déjà
fortement irrité contre eux depuis qu'ils ont mis le feu par accident à
la maison où ils demeuraient, décide de les confier à la garde de
mesdemoiselles Zig et Zag, de la Tribu des Feux-Follets. Or, pour un
gnome mâle, il n'y a pas là de pire indignité ...
Plick
et Plock finiront-ils par découvrir le fameux "mot magique" qui leur
permettra de se déplacer enfin dans le monde sans y causer les
catastrophes dont ils sont coutumiers ? Vous le saurez en
lisant ce troisième album de Christophe - dans le format italien, chez
Armand Colin ou alors en Livre de Poche. 
