29 mars 2007
Le Hallier du Pendu - Patricia Wentworth.

Eternity Ring
Traduction : Perrine Vernay
"Le
Hallier du Pendu" - pour une fois, le titre français a une relation
avec l'intrigue - se déroule une fois de plus dans le petit village so british d'Abbottsleigh
où Maggie Bisset, la fille de l'épicière, retenue au lit par une
maladie des os ou un accident, se distrait en épiant les conversations
téléphoniques des uns et des autres.
Car, en cette
époque d'après-guerre, la ligne est commune à tous les habitants du
village et encore doit-on s'estimer heureux d'en pouvoir bénéficier.
A
Abbottsleigh, personne n'ignore l'indiscrétion pathologique de Maggie
mais en général, compte tenu de son état de santé, on la lui pardonne
bien volontiers. Or donc, quand débute le roman, Maggie, qui voudrait
bien apprendre les raisons qui viennent de pousser Cecily Abbott,
mariée de trois mois au séduisant Grant Hathaway, à quitter sans
tambour le domicile conjugal ...
... Maggie donc saute sur
l'occasion qui se présente de savoir ce que veut à Grant cette voix de
femme à l'accent étranger qui le réclame sur la ligne.
Elle n'en saura évidemment rien mais elle pourra témoigner plus tard de la réalité de cet appel.
Peu
après, lors d'un paisible thé chez les commères du crû, ne voilà-t-il
pas que Mary Strokes, jeune fille née à Abbottsleigh mais que son
travail dans la grande ville voisine a rendu considérablement délurée,
débarque comme un ouragan en hurlant qu'elle a vu un homme traîner un
cadavre du côté du "Hallier du Pendu."
Miss Strokes
ayant une tendance marquée à se considérer comme le nombril du monde,
ses dires laissent d'abord sceptiques les enquêteurs locaux. Mais il
faudra bien se rendre à l'évidence lorsque le cadavre d'une femme sera
découvert peu après dans la petite maison abandonnée située non loin du
Hallier ...
Un petit roman désuet mais sympathique,
qu'on sirote entre deux tasses de thé bien fort et qui nous fait passer
un bon moment sans violence tout en nous faisant hésiter (presque)
jusqu'au bout sur l'identité du meurtrier. 
La Maison du splendide isolement - Edna O'Brien.

House of Splendid Isolation
Traduction : Jean-Baptiste de Seynes
Sur
le blog d'Yvon consacré à la littérature celtique, j'avais cru
comprendre qu'Edna O'Brien n'était guère partisane d'une construction
littéraire "classique" et que "La Maison du Splendide Isolement"
faisait exception à cette tendance. C'est donc par là que j'avais
décidé de découvrir son oeuvre - laquelle est impressionnante.
Les
premières pages pouvaient cependant faire appréhender une intrigue
décousue. Les phrases y sont courtes, sèches, ou alors très vagues.
Mais on ne comprendra pourquoi qu'à la fin du roman. Un enfant - quel
enfant ? - évoque une maison où il semble vivre (ou, à tout le moins,
bien connaître) ainsi que la Vallée du Cochon Noir, ce Gurtaderra
décrit dans les livres.
Puis on tombe en plein dans la cavale d'un membre de l'IRA, McGreevy, et
dans les soucis que cela cause au responsable policier qui le traque.
Et puis enfin, on en arrive à la Maison du Splendide Isolement.
C'est dans cette maison isolée que vit Josie, une vieille femme sans enfants qui ressasse les souvenirs de sa jeunesse.
Son emploi de serveuse, jadis, à Brooklyn, avant qu'elle ne revînt en
Irlande pour s'y dénicher un mari valable. Le mauvais choix, bien sûr.
Non que James fût un mauvais homme mais ... Un minimum ici est dit sur
la sexualité du couple mais on comprend très vite que, pas plus que
James n'était fait pour Josie, celle-ci n'était faite pour James. Et
puis la frustration qui s'installe de part et d'autre, les nuits
passées au pub du village pour lui et les rêveries amoureuses de la
jeune femme sur le médecin, puis sur le prêtre ... Et la brutalité,
l'alcoolisme, les pleurs, les regrets, le veuvage enfin et la solitude
...
Tout cela, Josie le découvre peu à peu au lecteur,
alors que l'irruption de McGreevy, bien décidé à se cacher chez elle,
lui fait, une dernière fois avant qu'elle n'entende ces bruits de
chaînes dans l'escalier qui, selon la tradition familiale, annonce leur
mort aux habitants de la maison, considérer ce que fut sa vie, avec ses
joies (bien modestes) et ses peines (bien plus nombreuses.)
Une relation étrange, mi-amour, mi-affection mère-fils, se noue pendant ces quelques jours entre le "psychopathe" en cavale et
la vieille dame et un peu du passé récent de l'Irlande nous est ainsi
restitué : le poids des convenances, le poids de la religion (catho ou
protestante, peu importe), le poids de la révolte, le poids de la
violence aussi.
Un livre remarquable mais dans lequel on
entre par la petite porte, persuadé qu'il n'y existe pas, en fait, de
grande porte. C'est pourtant par celle-ci qu'on en ressort - conquis. 
27 mars 2007
Une exécution ordinaire - Marc Dugain.

Le titre de ce roman ne prend tout son sens qu'à sa fin.
Jusque là, le lecteur est un peu déstabilisé car le seul reproche que
je ferai à ce livre, c'est sa construction hésitante. Marc Dugain nous
avait habitués à mieux.
Le narrateur principal, qui nous
jette dès le début, avec sa mère, dans le bureau d'un Staline
vieillissant, s'appelle Pavel Altman. Par son grand-père
maternel, il est juif et il vit dans la Russie de Poutine, là où se
réveille l'anti-judaïsme. Mais disons que sa judéité n'est pas pour lui
le point le plus important, loin s'en faut - alors que sa fille, Anna,
captivée par le mirage israélien, finira par obtenir son visa pour la
Palestine.
Le but poursuivi par Pavel est de convaincre
le lecteur que, de Staline à Poutine, pratiquement rien n'a changé en
Russie. Sauf qu'y règne désormais une mafia toute puissante et qui a
accès à tous les niveaux de la société. Et que, pour lui survivre, le
plus modeste des particuliers doit savoir, à l'occasion, se transformer
en tueur sans état d'âme.
Pour ce faire, il dépeint
donc sa mère, urologue qui avait des talents de guérisseuse et que
Staline prend comme médecin personnel mais secret lorsque commencent
les procès des années 50 contre les médecins juifs. Sur l'ordre
paranoïaque du Vojd, elle fera croire à son mari que, lorsque les
miliciens viennent la chercher à n'importe quelle heure de la nuit,
c'est pour la mener à son amant, membre influent du Parti. A son
travail, elle ne pourra pas non plus dire où elle se rend lorsqu'elle
s'absente et deviendra l'objet d'une enquête menée par le KGB. On
torturera même son mari pour obtenir des renseignements sur les
rendez-vous secrets de sa femme ... La folie rusée de Staline est ici décrite avec un talent qui vous glace le sang.
Mais Staline meurt et la mère de Pavel retrouvera son mari, non sans avoir croisé, dans la datcha de "l'homme d'acier", le cuisinier de celui-ci lorsqu'il vient annoncer la naissance de son petit-fils, Vladimir Vladimirovitch Plotov.
Là, l'histoire bifurque sur deux militaires qui discutent justement de ce Vladimir Plotov, devenu entre temps agent de renseignements.
Puis, on revient à la narration de Pavel,
à sa vie familiale, aux problèmes de santé de sa femme (qui souffre de
problèmes de mémoire), à sa fille, Anna, journaliste dans une station
de télévision de la Russie d'après-le Mur et puis à son fils, Vania,
qui était sous-marinier.
Et peu à peu, on comprend que
Vania est mort dans le naufrage de l'"Oskar", un sous-marin nucléaire
disparu en période de grandes manoeuvres sans que l'on sache exactement
ce qui avait provoqué l'explosion première, cause de sa chute dans la
mer de Barents.
Par la suite, on retrouvera les deux
militaires, un peu plus vieux et plus gradés, parlant toujours de ce
Plotov devenu le successeur de Boris Eltsine. Et Plotov lui-même
interdisant qu'on accepte l'aide de sous-mariniers britanniques pour
sauver les vingt-trois hommes qui auraient pu l'être dans l'épave de
l'"Oskar." Une exécution ordinaire, par raison d'Etat, pour que le prestige de la Russie ne soit pas une fois de plus mis à mal.
C'est
un roman qui se lit bien et qui a vraiment de très beaux moments - le
paragraphe final est d'un cynisme et d'une tristesse exemplaires. La
personnalité de Staline est superbement rendue - à mon sens. Celle de
Plotov-Poutine aussi mais le parallèle évident avec Staline me semble
moins bien trouvé. Quoi qu'il en soit, le récit manque - à mon avis -
de cette unité que l'on peut apprécier dans "La Malédiction d'Edgar."
Ce qui ne m'empêchera pas de lire le prochain Dugain. 
26 mars 2007
Madame Wakefield - Eduardo Berti.

Madame Wakefield
Traduction : Jean-Marie Saint-Lu
En
1835, dans la lignée du "Rip Van Winkle" de Washington Irving, père de
la littérature américaine, Nathaniel Hawthorne, dont l'un des aïeux
avait été parmi les juges des fameuses "sorcières" de Salem, imagina un
conte mi-fantastique, mi-absurde, où un homme, Charles Wakefield,
quitte un jour le domicile conjugal sans rien dire, sans même aucun
motif avoué, pour s'en aller vivre dans la rue voisine.
Dans
"Madame Wakefield", Eduardo Berti reprend le conte mais le restitue du
point de vue de l'épouse délaissée qui, on s'en doute, dès lors qu'elle
réalise que l'homme à perruque roussâtre qui déambule dans Grub Street
et qui ressemble tellement à son mari disparu sans tambour ni
trompettes est réellement son époux, n'arrête pas de se poser des
questions.
Elle va s'en poser pendant très précisément vingt longues années,
feignant d'être veuve et refusant dans la foulée la demande en mariage
d'un ecclésiastique séduit par sa réserve et son deuil, le révérend
Webster. Et, au-delà des vingt années, son mari sonnera à la porte,
elle lui ouvrira, tout rentrera dans l'ordre pour le souper et, le
lendemain matin, il sera mort dans son sommeil.
Sans que
ni Mrs Wakefield, ni Amelia, sa servante, ni bien sûr le lecteur
n'aient compris les raisons qui avaient poussé notre étrange héros à
quitter son foyer.
Seul indice - enfin, si l'on peut dire : l'exemplaire
de "Don Quichotte" qui, avec quelques vêtements, était la seule chose
que Wakefield eût emporté pour tout viatique lors de sa si longue fugue.
Divisé
en chapitres très courts, prenant parfois avec humour l'"estimé
lecteur" à témoin, ce livre d'un peu moins de 250 pages nous pose donc
une énigme qui ne sera jamais résolue à moins que nous ne trouvions
tout au fond de nous-mêmes les raisons (la soif d'une "autre chose", la
soif de liberté, la maladie mentale, qui sait ? ...) qui guident son
protagoniste. On suspecte même parfois Wakefield d'être le fameux "Ned
Ludd", leader invisible d'un mouvement populaire dirigé contre
l'implantation des machines à tisser dans cette Angleterre qui, lorsque
l'action débute, en 1809, est encore en guerre avec Napoléon Ier.
Kafka
aurait fait certainement plus noir, plus étouffant. N'empêche : c'est
vrai qu'il y a, dans "Madame Wakefield", quelque chose d'absurde qui le
rappelle - à moins qu'il n'évoque Ionesco ou Beckett. 
25 mars 2007
Rebecca - Daphné du Maurier (II).
Voici un ou deux passages qui révèlent l'ambiguïté foncière du personnage de Mrs Danvers - et, partant, de sa relation saphique avec Rebecca :
| Citation: |
| "[...] ... [Mrs Danvers] me prit par le bras. Je ne pouvais pas lui résister. Le contact de sa main me faisait frémir. Et sa voix était basse et intime, une voix que je détestais, qui me faisait peur. - "C'était son lit. Un beau lit, n'est-ce pas ? J'y laisse la couverture d'or, celle qu'elle préférait. Voilà sa chemise de nuit, dans la pochette. Vous l'avez touchée, n'est-ce pas ?" Elle sortit la chemise de nuit de son enveloppe et la déploya devant moi. "Touchez-la, prenez-la,"dit-elle. "Comme c'est doux et léger, n'est-ce pas ? Je ne l'ai pas lavée depuis qu'elle l'a mise pour la dernière fois. (...) C'est moi qui faisais tout pour elle," continua-t-elle en reprenant mon bras pour me conduire vers la robe de chambre et les mules. "Nous avons essayé plusieurs femmes de chambre mais aucune ne faisait l'affaire. (...) Regardez, voilà sa robe de chambre. Elle était bien plus grande que vous, vous vous rendez compte. Mettez-la contre vous. Elle traîne par terre. Elle avait un corps splendide. Voilà ses mules. Elle avait des petits pieds pour sa taille. Mettez vos mains dans les mules. Vous sentez comme elles sont étroites ? ... [...] |
Un peu plus loin, alors que la narratrice et la femme de charge s'apprêtent à quitter la chambre de Rebecca :
| Citation: |
| "[...] ... Ses manières étaient redevenues intimes, insinuantes, déplaisantes. Son sourire était faux. - "Un jour, quand M. de Winter sera absent, si vous vous ennuyez, cela vous fera peut-être plaisir de venir dans cette chambre. Vous n'aurez qu'à me le dire. ... [...]" |
Enfin, ce dernier où Mrs Danvers "se lâche" après le bal costumé :
| Citation: |
| "[...] ... Les hommes n'avaient qu'à regarder [Mme de Winter] pour en être fous. J'en ai vus ici, des hommes qu'elle avait rencontrés à Londres et qu'elle ramenait pour les week-ends. Elle les emmenait se baigner en bateau, elle faisait des pique-niques le soir dans sa petite maison de la crique. Ils lui faisaient la cour, bien sûr. Elle riait, elle me racontait en rentrant tout ce qu'ils avaient dit et tout ce qu'ils avaient fait. Elle n'y attachait pas d'importance, c'était comme un jeu pour elle, comme un jeu. Qui n'aurait pas été jaloux ? Nous étions tous jaloux, tous fous d'elle : M. de Winter, Mr Jack, Mr Crawley, tous ceux qui la connaissaient, tous ceux qui venaient à Manderley. ... [...]" |
Alors, convaincus ? ... 
On peut même se demander si, jadis, ce n'est pas Mrs Danvers qui a "initié" Rebecca enfant ...
Rebecca - Daphné du Maurier (I).

Rebecca
Traduction : Denise Van Moppès.
Cela
faisait très précisément trente-six ans que je n'avais pas relu
"Rebecca." A la lumière de mes quarante ans bien dépassés, allais-je
lui trouver toujours autant de charme ?
La réponse est oui. L'aspect
romantique du livre, cette histoire de Cendrillon gothique, m'importe
désormais beaucoup moins mais comment ne pas s'incliner devant le sens
de la progression dramatique qui caractérise l'auteur et devant cette
construction quasi impeccable ? La charpente de ce roman, c'est du
béton armé. Et tout l'art de Daphné du Maurier - maîtrise qui a
peut-être joué un mauvais tour à sa réputation, l'étiquetant à tort
comme "romancière féminine" - est de le dissimuler jusqu'au bout à son
lecteur.
Pour ce faire, elle donne d'abord libre cours
à ce qu'il y a en elle de plus gothique, de plus attaché à ce riche
passé littéraire anglais où se confondent les noms de Byron, de Mary
Shelley, de Mathew Lewis, de Maturin et de tant d'autres. Tout,
dans "Rebecca" est sombre, tragique, orageux. Sous les beautés des
jardins anglais, dans les fureurs de la mer des Cornouailles, entre le
cliquetis distingué des tasses de thé et la grande théière d'argent, le
Mal est là. Non un Mal grossier et manichéen mais un Mal subtil et
terriblement ambivalent.
Maxime de Winter, le héros
dont tombe follement amoureuse une narratrice dont on ignorera toujours
le nom et le prénom, semble porter en lui une malédiction indicible. Sa jeune femme est traquée par un fantôme qui
ne se matérialise jamais autrement que par telle ou telle remarque - en
général jamais achevée - qui échappe à l'une ou à l'autre personne
ayant jadis connu "la première Mme de Winter." A Manderley, somptueux
domaine familial des de Winter, erre aussi une espèce de squelette ambulant,
cette Mrs Danvers "aux yeux creux qui lui donnaient une tête de mort",
ancienne gouvernante de la morte et qui, depuis le décès de celle-ci,
continue à régenter les domestiques et les affaires internes de la
maison. Et quand survient enfin le personnage du joyeux viveur que
symbolise Jack Favell, le cousin de Rebecca, on s'aperçoit qu'il est, dans le fond, aussi sinistre que tout le reste.
"Rebecca"
peut aussi se définir comme l'histoire d'une femme à qui sa jeunesse et
son inexpérience, sans oublier l'incapacité dans laquelle se trouvent
les êtres plus âgés qu'elle à faire face à leurs démons personnels, si
terribles qu'ils soient, font s'imaginer le contraire de ce que fut (et
ce qu'est) la réalité. Si le gothique était poussé jusqu'au bout, la
malheureuse en viendrait à se suicider - Mrs Danvers l'incite
d'ailleurs à se jeter par la fenêtre de la chambre de Rebecca - ou
alors, elle sombrerait dans la folie.
Peut-on dire pour autant que "Rebecca" nous donne une fin "morale" ?
Certes,
on l'apprend à la fin (et on sourit souvent devant les circonlocutions
un peu pompeuses dont se sert Du Maurier pour évoquer le lesbianisme de
Rebecca tout en lui laissant le masque d'une sexualité un peu trop
débridée, une espèce de nymphomanie aiguë), la "première Mrs de Winter"
était une garce de la plus belle eau. Quand les langues se délient,
tout le monde en convient plus ou moins. Il n'est pas jusqu'au
magistrat du coin, le colonel Jullyan, qui, bien qu'il n'ait aucun
doute quant à la culpabilité de Maxim, ne donne plus ou moins sa
bénédiction à ce dernier. Il n'en reste pas moins vrai que Maxim de Winter est un meurtrier et que sa seconde épouse, par amour, se fait complice de ce meurtre.
Ainsi peut-on penser que le
terrible incendie qui ravage sur la fin Manderley n'est pas là
uniquement pour consommer la haine que Mrs Danvers, ayant compris le
rôle joué par Maxim dans la mort de Rebecca, doit à tout prix
extérioriser. Dans la lignée de l'incendie qui ravage le
Thornton Hall de Mr Rochester dans "Jane Eyre" et tirant évidemment sa
puissance de l'imagerie traditionnelle des flammes infernales, l'incendie de Manderley est l'ultime salut que le Mal adresse aux héros de "Rebecca" - et bien entendu à son lecteur fasciné.
Et
la romancière a beau en rejeter une dernière fois le blâme sur Rebecca
- "Rebecca a gagné", dit en substance de Winter en pressentant la fin
qui guette son manoir bien-aimé - le lecteur referme ce roman superbe
et surprenant sans partager un seul instant cette conviction benoite et
bien-pensante. 
23 mars 2007
Solaris - Stanislas Lem.

Solaris
Traduction : Jean-Michel Josienko
Comme on avait offert à mon mari le film de Sodenbergh
et que celui-ci m'avait laissée sur ma faim (et une fois de plus à me
demander pourquoi, mais pourquoi diable les Américains ne peuvent pas
se dépêtrer : 1) de la culpabilité judéo-chrétienne ; 2) de la
tradition du "happy end"
), j'ai acheté le livre de Stanislas Lem.
Et alors là, par contre, j'ai adoré.
D'accord,
officiellement, "Solaris" est une oeuvre de Science-Fiction. D'accord,
son action se passe dans une station spatiale vouée à l'étude de
l'étrange planète qui fournit son titre au roman. D'accord, Lem utilise
les données habituelles de la SF. Et pourtant, ce roman est en fait
l'actualisation d'une interrogation immémoriale : d'où venons-nous ?
pourquoi sommes-nous là ? ...
J'avoue d'ailleurs être restée
pantoise de constater qu'un écrivain polonais, et donc fortement
imprégné par un catholicisme rétrograde, avait pu se livrer à une
analyse aussi percutante du mystère des origines. Sa formation
scientifique y est certainement pour quelque chose. (Si l'on tient
compte de la richesse de pensées qui fut la sienne, on comprend mieux
pourquoi les religions, quelles qu'elles soient, ont toujours considéré
la Science d'un très mauvais oeil ...)
Tout commence par l'arrivée d'un psychiatre, le Dr Kelvin, à bord de la station spatiale de Solaris où règne désormais un silence presque mortel. Kelvin découvre que l'équipage, initialement formé de trois personnes, Gibarian, Snaut et Sartorius, se résume maintenant aux deux derniers. Mais Sartorius refuse de sortir de sa chambre et c'est Snaut qui apprend à Kelvin le suicide de Gibarian. Visiblement à bout de nerfs, Snaut n'en refuse pas moins d'expliquer à l'arrivant les raisons qui ont poussé Gibarian au suicide. Sous ses sarcasmes, se devine la peur. Mais de qui, de quoi a-t-il peur ? Cela non plus, il ne le dira pas.
Peu
à peu, Kelvin réalise que, pour une raison qui pourrait trouver son
origine dans un bombardement de rayons X infligé à l'océan qui forme
Solaris, les hommes de l'équipage, sortant de leur sommeil, ont vu se
matérialiser des "visiteurs." Des visiteurs de Snaut et Sartorius, nous
ne saurons rien. Pour Kelvin, ce sera sa femme, qui s'était suicidée
après leur rupture. Pour Gibarian, c'était aussi une femme.
On savait depuis longtemps que Solaris avait la faculté de reproduire des objets. Mais jusqu'ici, la planète n'avait jamais engendré des formes aussi exactes et douées d'une vie qui semble bien immortelle ...
Les visiteurs ne semblent pas hostiles mais, évidemment, comment concilier leur présence avec la réalité antérieure ? La Harey qui apparaît à Kelvin et qui dit elle-même ne pas trop savoir ce qu'il lui arrive n'a pas grand chose en commun avec la Harey
morte il y a plusieurs années, sur la Terre. C'est une espèce de clone
dont l'esprit ressemble à un cahier à peine entamé et qui,
malheureusement, souffre de son état.
Plus on avance dans le livre, et plus la souffrance de Harey augmente jusqu'à ce que ...
Inspiré
plus ou moins par la Gnose chrétienne, dévidant avec obstination le fil
d'une logique qui peut paraître désespérée, "Solaris" est un roman
unique qui nous rappelle que la SF, c'est aussi autre chose que "Star
Wars." ![]()
Sur Stanislas Lem.
Et un article très intéressant sur un blog.
La Saga de la Bibliothèque Rose - Armelle Leroy.

Le
fait d'avoir été publiées chez Hachette empêche ces trois-cents pages
de se montrer ouvertement critiques envers les choix actuels de
l'antique maison d'édition. C'est le seul reproche que l'on pourra
faire à cet ouvrage extrêmement complet qui retrace la grande aventure
de Louis Hachette et de ses successeurs.
Tout commença avec la comtesse de Ségur,
à qui son mari (qui cherchait un moyen de la tirer de la dépression
dans laquelle elle s'enfonçait) présenta Louis Hachette, lequel
recherchait des auteurs pour lancer sa collection pour la jeunesse. Le
courant passa et ce fut "Les Petites filles modèles", premier
volume d'une longue série qui devait d'ailleurs apporter à son auteur
une sécurité financière dont se fut bien passé son fringant époux. A
l'époque en effet, en théorie, les gains de Mme de Ségur revenaient à
son mari. Mais Sophie demanda son indépendance juridique - et l'obtint.

Et puis, bien évidemment, on retrouve Enid Blyton
- laquelle était fille de divorcés, ce qui explique en partie ces
familles quasi idéales qu'elle ne cessa de représenter dans ses romans
; Caroline Quine ou plutôt le pool d'écrivains qui commença, dès les années trente, à rédiger les aventures d'Alice Roy (Nancy Drew en V.O.) ; Paul-Jacques Bonzon et ses "Compagnons de la Croix Rousse" ; Georges Bayard et les "Michel" ; Georges Chaulet et sa Fantômette ; etc ...
De
Félix Lorioux à F. San Millan en passant par André Pécoud (ah ! ce
style années 30 !) et Jeanne Hives-Bazin (ah ! ce style années 60 !), les illustrateurs ne sont pas non plus oubliés.
Non sans étonnement, on apprend que les textes de la comtesse de Ségur encoururent les foudres de la censure. Ou encore qu'Enid Blyton était une femme d'affaires on ne peut plus compétente.
Ou bien, avec attendrissement, que, derrière le pseudonyme de "Lelio",
sous lequel parurent les "novellisations" de la série dessinée par
Pierre Probst, "Caroline", se dissimula, le temps des deux premières
aventures, un certain ... Claude Santelli.
Bref,
un ouvrage passionnant, doté d'une bibliographie qui donne quelques
idées, qui se lit vite et bien mais où l'on aurait souhaité, je le
répète, un peu plus de mordant. Quand on lit en effet que les
textes des ouvrages de l'actuelle Bibliothèque rose ont été réduits de
25 % parce qu'il faut bien que les enfants regardent aussi la
télévision et jouent aux jeux-vidéos, j'avoue que, même pour un parent
plutôt cool mais qui se souvient de sa propre enfance (et du niveau
qu'on exigeait de lui), la chose est plus difficile à avaler : elle
reste même en travers de la gorge.
En un mot, si l'envie
tente quelqu'un ici de rédiger un jour "La Saga (interdite) de la
Bibliothèque rose", la place reste à prendre. Je serai sa première lectrice, c'est sûr. 
Les Manuscrits ne brûlent pas.
Vous pouvez retrouver un autre de mes blogs - plus intimiste, peut-être ? - sur "Alexandrie On Line", où je sévis sous le pseudonyme de Woland, d'où le titre de ce blog : "Les Manuscrits ne brûlent pas."
Pour mars-avril 2007 ...
... au moins deux piles de livres à lire - c'est beaucoup et, bien évidemment, je ne pourrai pas les lire tous ce mois-ci !
Alors, il y a :
1) "Lady Jazz", un polar de Craig Holden ;
2) "Une Exécution ordinaire" de Marc Dugain ;
3) "La Maison du Splendide Isolement" d'Edna O'Brien ;
4) "Pamela" de Samuel Richardson ;
5) et 6) "Main Street" et "Babitt" de Sinclair Lewis ;
7) toujours "Les Bébés de la Consigne Automatique" de Murakami Ryû ;
8) "Mrs Wakefield" de Eduardo Berti ;
9) et 10) "Bouvard & Pécuchet" et "Madame Bovary" de Flaubert ;
11) une relecture des deux premiers tomes des "Mémoires d'Outre-Tombe" de Chateaubriand ;
12) "La Famille Aubrey" de Rebecca West ;
13) et 14) une relecture des "Histoires extraordinaires" et des "Nouvelles histoires extraordinaires" d'Edgar Allan Poe ;
15) "A l'Ouest, rien de nouveau" de E. M. Remarque ;
16) "Racine" d'Anne Delbée ;
17) et 18) une relecture de "La Vierge dans ce jardin" et "Des Anges & des Insectes" de A.S. Byatt ;
19) "La Nymphe au coeur fidèle" de Margaret Kennedy ;
20) "Les Asiates" de Jean Hougron - relecture là aussi ;
21) "Nous étions les Mulvaney" de Joyce Carol Oates ;
22) "Les Fruits du Congo" d'Alexandre Vialatte ;
23) "Notre-Dame de Paris" de Hugo - relecture ;
24) "Colette", une biographie de Claude Pichois et Alain Brunet ;
25) "La Vie, mode d'emploi" de Pérec - relecture ;
26 et 27) "Sarn" et "La Renarde" de Mary Webb - relecture ;
28) "Les Hauts de Hurle-Vent" d'Emily Brontë - relecture ;
29) "L'Enfant des Lumières" de Françoise Chandernagor ;
30) "Rebecca" de Daphné du Maurier - relecture ;
31) "L'Atelier du Peintre" de Patrick Grainville ;
32) "La Ballade de l'Impossible" de Murakami Hakuri - une relecture urgente pour la "Lecture du bimestre" sur Nota Bene
33) "Aimée du Roi" de Catherine Descours - que je viens tout juste de commander pour voir si ce sera aussi intéressant que "L'Allée du Roi"
34) 35) et 36) "Les Malices de Plick & Plock", "La Famille Fenouillard" et "Le Sapeur Camember" de Christophe - relectures, bien entendu ;
37) "La Conquête du Courage" de S. Crane ;
38) "Le Ventre de Paris" de Zola - une relecture
39) et 40) "Nos Voisins du Dessous" et "Motel Blues" de Bill Bryson.
Actuellement, je lis "Panique à Porterhouse" de Tom Sharpe et, après avoir terminé une biographie des filles de Louis XV (si ça vous intéresse, c'est ici dans la section "Biographies, Histoire et Documents) je pense attaquer "Rebecca" ce week-end - un petit plaisir : je ne l'ai pas relu depuis ... 36 ans ! ;o)
